AM 02 Aperçu historique

Il n’est pas dans mon propos d’écrire une nouvelle histoire de l’alchimie. Il existe de nombreux ouvrages qui traitent de ce sujet. Il me semble néanmoins indispensable d’établir un rapide aperçu de l’histoire de l’alchimie, afin de mieux faire percevoir son importance. Elle a profondément marqué tout le Moyen-âge occidental, après avoir marqué le monde antique et le monde islamique. Au XXème siècle, bien que marginale, elle refait surface, et montre une activité, dont aucun n’aurait jamais cru possible.

L’alchimie est un art très très ancien. D’après Mircéa Eliade 1Eliade (Mircéa), Forgerons et Alchimistes, Paris, Ed. Flammarion, 1977, la genèse de l’alchimie se situe à l’âge du fer, parmi les premiers hommes à avoir arpentés les profondeurs de la terre et à en avoir extraits minéraux et métaux.

Car, pour ces hommes, les métaux sont en gestation dans les profondeurs de la terre. Et l’homme, en les extrayant, stoppe ce processus.
Le but d’un métal est de devenir or, stade de perfection absolue. Chaque métal correspondant à un stade de ce processus de purification. Chaque métal poursuit son mûrissement à l’intérieur de la terre, afin d’arriver à sa maturité : l’or.

Cette croyance semble universelle. Elle se retrouve en , en Inde, en Afrique, en Europe… Et est à l’origine de la pensée alchimique.
L’idée naît bientôt que l’homme doit aider la Nature à parfaire son oeuvre, accélérer le processus de maturation : c’est la naissance de la pratique alchimique.

L’alchimie va, plus tard, se diviser en deux branches : un courant de tendance artisanale, plus matérialiste – s’occupant de la transmutation des métaux – et un courant de tendance spiritualiste – concernant la transmutation de l’âme.

Cette distinction est, elle aussi, présente dans divers points du globe. En Chine, on la trouve déjà au IIème siècle chez Ko Hung 2Pao Pu-Tzu ou Ko Hung, grand alchimiste chinois qui vécut entre 249 et 330 après Jésus Christ qui décrit deux techniques opposées : l’une concernant l’âme et l’immortalité, l’autre recherchant la transmutation pure et simple. Un autre alchimiste chinois, Pêng Hsiao, qui vécut à la fin du IXème siècle, fait aussi la distinction entre deux alchimies : l’une, qualifiée d’exotérique, utilise des substances matérielles (mercure, plomb…) ; l’autre, ésotérique, utilise uniquement l’âme. de ces mêmes substances et s’applique au corps humain. Il s’agit là plus de pratiques de méditations, et de purifications spirituelles, que d’expériences de laboratoire.

Ce courant donne naissance à l’alchimie taoïste, ou alchimie sexuelle. Son but est de prolonger la vie, de transmuer l’âme vile en âme noble, pure, divine, afin d’atteindre un état trans-humain, où le corps est rendu immortel.

Ces pratiques se retrouvent aussi en Inde, où la quête de la longue vie est liée à la pratique ascétique des yogis, à la différence que cette vie rallongée est due ici à l’absorption de breuvages aux vertus magico-alchimiques.
Les techniques des yogis sont un mélange de procédés alchimiques, tantriques et magiques. Et leur but vise à la longue vie et à l’immortalité.

Non à la connaissance de la structure physico-chimique de la matière, et à sa manipulation. Pourtant, ceci est connu parallèlement, mais n’intéresse pas les ascètes et les tantristes. L’arrivée des Musulmans en Inde, amenant avec eux le savoir alchimique hérité d’Alexandrie, ne semble pas avoir influencé grandement les alchimistes indiens. Et pour cause : ces préceptes étaient déjà bien connus.

L’alchimie islamique, elle, est issue de l’Égypte de la période alexandrine (IIIème siècle avant Jésus Christ). C’est à Hermès Trismégiste que l’on doit la naissance du Corpus Hermeticum, suite à sa Table d’Émeraude, si chère et précieuse à toute la lignée des alchimistes (grecs, arabes, européens) jusqu’au XVIIème siècle.

L’alchimie égyptienne semble plonger ses racines en Mésopotamie, comme l’expose « Robert Eisler à la suite de la publication de textes de chimie et de métallurgie assyriens, en 1925, par R. Campbell-Thompson (On the Chemistry of the ancient Assyrians). » 3Rivière (Patrick), L’Alchimie, science et mystique Le mariage des données astrologiques avec les manipulations chimiques et métallurgiques datent de cette époque lointaine, en Chaldée.

D’Égypte, l’alchimie essaime à Byzance, puis arrive vers 634 chez les Arabes.
Ceux-ci l’introduisent en Europe, via l’Espagne lors de leurs invasions. Dès le VIIIème siècle, de nombreuses écoles se fondent : Tolède, Séville, Grenade, Murcie, Cordoue… D’Espagne en France, en Allemagne et en Angleterre, il n’y a qu’un pas, vite franchi.

L’Alchimie apparaît comme une synthèse de ces différents courants, un syncrétisme entre « l’art pratique des Égyptiens et la philosophie grecque, les doctrines orientales et le mysticisme alexandrin, (…) le mélange d’éléments orientaux, grecs, juifs, chrétiens (…) » 4Hutin (Serge), L’Alchimie. Et, malgré cela, une constante se dégage, la pérennité des courants matérialiste et spiritualiste.

Différentes époques se dégagent :

  • grecque (jusqu’au IIIème siècle ap. J.C.), avec des textes attribués à des philosophes célèbres : Platon, Aristote, Thalès, Héraclite, Zoroastre, Pythagore…
  • alexandrine (du IIIème au Vème siècle ap. J.C.), avec Zozime (début du IVème siècle), Marie la Juive (vécut au cours du IVème siècle), Synésius (fin du IVème siècle), Olympiodore (début du Vème siècle)…
  • byzantine (VIème au XIème siècle), avec, entre autres : Enée de Gaza (VIème siècle), Psellos (XIème siècle)…
  • arabe (VIIème siècle – XIIème siècle), avec : Geber (Jâbir ibn Hayyân – vécut vers 720-800), Rhasès (Al Razi – mort vers 930), Avicenne (Ibn Sina – 980-1036), Arthephius (Al Toghrâi – mis à mort vers 1120), Al Gazali (mort vers 1111)…
  • occidentale (du XIIème siècle à nos jours) :
    • * XIIIème siècle : à cette époque l’alchimie est une science de la Nature, et est compatible avec les enseignements de l’Église. Principaux alchimistes : Saint Albert le Grand (1193-1280), Roger Bacon (1214-1294), Arnauld de Villeneuve (1245-1313), Raymond Lulle (1235-1313)…
    • * XIVème siècle : période où les attitudes anti-catholiques se développent fortement. Principaux alchimistes : John Cremer (1327-1377), Nicolas Flamel (1330-1418)…
    • * XVème siècle : l’alchimie se constitue en doctrine mystico-religieuse, devient secrète car la période est troublée, les hérésies foisonnent. L’opposition à l’Église étant très forte, beaucoup d’ouvrages sont anonymes. Principaux alchimistes : Jean de la Fonteine, Isaac le Hollandais, Bernard le Trévisan, Eck de Sulzbach, George Ripley, Thomas Norton, Basile Valentin…
    • * XVIème siècle : l’alchimie arrive à son apogée, s’allie de plus en plus avec la magie, la Qabal, et la théosophie. Les premiers traités chimiques au sens moderne du mot apparaissent. Les sociétés secrètes se multiplient, dont Les Frères de la Rose-Croix. Naissance de la « iatrochimie » avec Paracelse. Principaux alchimistes : Georg Agricola (1494-1555), Blaise de Vigenaire, Denis Zachaire, Samuel Norton (1548-1604), John Dee (1527-1608) et Edward Kelly, Johann Tritheim (1462-1516), Paracelse (1493-1541)…
    • * XVIIème siècle : épanouissement de l’alchimie, grande activité des alchimistes. Les Frères de la Rose-Croix se développent, ils se consacrent à la recherche de la Médecine Universelle. Fin du XVIIème siècle : déclin de l’alchimie dû à l’éveil de la philosophie des lumières, des clans se forment, la chimie se développe. Principaux alchimistes : Johann Valentin Andreae (1586-1654), Michael Maier (1568-1622), Robert Fludd (1574-1637), J.R. Glauber (1603-1668), Pierre Borel (1620-1689), E. Ashmole (1617-1692), Irenaeus Philalethe…
    • * XVIIIème siècle : décadence de l’alchimie, développement de la chimie. L’alchimie disparaît, elle couve jusqu’au XXème siècle. Rupture totale de la science et de la mystique Erreur ! Source du renvoi introuvable.. Principaux alchimistes : Pernety, le comte de Saint-Germain, Cagliostro (Joseph Balsamo)…
    • * XXème siècle : renouveau de l’alchimie, de nombreux courants voient le jour, réédition des anciens traités, naissance de groupes d’études, de laboratoires. Les progrès de la science moderne sont utilisés… Principaux alchimistes : Fulcanelli, Eugène Canseliet, Frater Albertus, Alexandre von Bernus, Armand Barbault, Manfred Junius, Ulrich Jürgen Heinz…