AM 03 Les courants alchimiques au XXème siècle

Appréhendons les courants alchimiques existant en cette fin du XXème siècle.

Il semble que le clivage matérialisme-spiritualisme ne soit plus vraiment d’actualité en ce jour. La plupart des courants alchimiques ont une vocation spirituelle. D’autres se tournent volontiers vers un aspect plus proche de la bonne santé du corps : la iatrochimie 1la iatrochimie (iatros = médecin) est la branche de l’alchimie qui s’occupe plus particulièrement de la médecine alchimique. Alexandre von Bernus fut un iatrochimiste de renom ou spagyrie. En résumant, on pourrait dire que l’alchimie s’occupe de la guérison de l’âme et la spagyrie de celle du corps. Mais l’alchimie soigne aussi le corps avant de guérir l’âme…

C’est Paracelse qui, le premier, a utilisé le terme de spagyrie 2Spagyrie vient de spao = extraire et de ageiro = rassembler. C’est le solve et coagula, dissous et coagule ; c’est à dire séparer le soufre, le mercure et le sel philosophiques pour les réunir ensuite, après purification pour désigner la médecine alchimique. C’est à lui, également, que l’on doit la naissance de la pharmacologie, et l’homéopathie. Bien que Hahnemann n’ait jamais voulu le reconnaître. Alexandre von Bernus désigne l’homéopathie de « rejeton déjà infecté par le rationalisme moderne » 3Bernus (Alexandre von), Médecine et Alchimie, Paris, Ed. Pierre Belfond, 1977.

Toutes les critiques et discours de ce siècle vont tourner autour des ces thèmes de rationalisme et de scientificité. Cela n’est pas nouveau. On l’observe pour l’astrologie, et même pour l’homéopathie.

Paracelse, donc, a marqué un tournant dans la pratique alchimique. Il n’est plus question pour lui de fabriquer de l’or, ni d’atteindre l’immortalité : « L’alchimie, dit-il, ne consiste pas à faire de l’or et de l’argent ; son but est de produire les essences souveraines et de les employer pour guérir les maladies. »

Il y réussit, comme en témoigne l’épitaphe de sa pierre tombale à Salzbourg : « Celui qui a fait disparaître par son art merveilleux les plaies cruelles, la lèpre, la podagre, l’hydropisie, et d’autres maladies incurables. »

La grande originalité de la médecine alchimique consiste à séparer les trois éléments constitutifs de la plante, le soufre, le mercure, le sel, et à les réunir une fois purifiés. En médecine allopathique, les sels sont jetés. Or les sels, résidus de la plante une fois que l’on a extrait ses substances actives, sont le résultat d’une réduction en cendres et d’une calcination à haute température, qui donne une poudre blanche, appelée sels de la plante. Ces sels sont en fait des cristaux. Je reviendrai sur ce point dans la partie concernant l’exposé des données.

Pour les iatrochimistes, ces sels sont d’une importance cruciale. Ils donnent aux remèdes spagyriques toute leur efficacité. Cette efficacité serait phénoménale. Et bien meilleure que les produits allopathiques. L’homéopathie, quant à elle, ne peut guère tenir la comparaison.

Un autre alchimiste contemporain, Armand Barbault, a lui aussi oeuvré sur ce terrain de la spagyrie. Et a obtenu d’excellents résultats sur des urémies, des scléroses en plaques, une syphilis, des affections cardio-vasculaires, de l’artériosclérose… Son cheminement est assez curieux puisqu’inspiré par le Mutus Liber, le Livre Muet, ouvrage composé uniquement de planches montrant les diverses étapes du Grand Œuvre alchimique.

Armand Barbault s’est aussi beaucoup inspiré de la Nature pour y puiser son inspiration. Il a longuement médité sur les concepts des anciens alchimistes et a fini par appliquer une méthode originale qui lui a permis de mettre au point ce qu’il appelle l’« or potable ; », élixir par excellence. De longues années ont été nécessaires, de longues observations et expérimentations, de nombreux calculs astrologiques pour déterminer les moments clés des opérations alchimiques. Pour Armand Barbault « la Table d’Émeraude et le Mutus Liber présentent, sous une forme symbolique, l’essentiel des connaissances alchimiques » 4Barbault (Armand), L’Or du Millième Matin, page 145.

L’intérêt des travaux d’Armand Barbault réside dans le fait qu’il a fait analyser et essayer son produit par des médecins et des laboratoires, dont le fameux laboratoire Weleda à Stuttgart. Les essais furent concluants, les résultats enthousiasmants. Seule ombre au tableau, le coût trop élevé de l’élixir dû au fait des quantités d’or qu’il fallait pour sa préparation.

D’autres personnes et groupes étudient la spagyrie. On peut citer la Paracelsus Research Society de Salt Lake City, USA, dont Frater Albertus est le fondateur. Frater Albertus – de son vrai nom Dr Albert Riedel (1911-1984) – a également créé un institut international de recherche spagyrique (Phameres e. V.) dont le but est de promouvoir la recherche et l’application de remèdes purement spagyriques. Remèdes permettant de soigner des maladies telles l’artériosclérose ou les rhumatismes, maladies pour lesquelles la médecine officielle ou l’homéopathie ne proposent toujours aucune solution satisfaisante. Dans une optique similaire, il s’agit de promouvoir une nouvelle forme de pensée reposant sur la philosophie alchimique : une vision holistique du monde, dont les différents éléments sont en continuelle interaction.

Phameres e. V. dispense un enseignement alchimique en Suisse et aux États-Unis. A noter qu’il existe aussi au moins un laboratoire alchimique en Australie (Australerba-Laboratorium à Adelaïde) et plusieurs en Allemagne (dont le plus connu est Soluna, créé par Alexandre von Bernus).

En France, Les Philosophes de la Nature est une association qui regroupe des personnes mobilisées par l’expérimentation spagyrique et alchimique. Dans ce groupement, différents courants se croisent, l’essentiel étant d’acquérir une véritable pratique de laboratoire. Les Philosophes de la Nature étudient également la Qabal d’un point de vue ésotérique. Des cours sont donnés à toute personne désirant étudier ces domaines. Des stages pratiques sont organisés dans plusieurs régions de France, afin de donner la maîtrise du laboratoire à celles et ceux qui désirent se perfectionner. Il est vrai qu’en alchimie, plus que partout ailleurs, le contact est primordial. Pratique, recherche et enseignement sont donc les pôles de cette association.

Spagy-Nature, un autre groupement, présidé par Patrick Rivière, se veut issu des Rose+Croix : « Le groupe est une branche de la confraternité hermétique : la C.H.R.+C.H.M. 5La C.H.R+C.H.M s’inscrit dans le courant des anciennes fraternités « Aureae+Cruci », des « Fratres Rosis+Coctis » (les « Frères de la Rose+Croix). L’alchimiste Michel Maier avait à ce sujet évoqué le « réveil » (en 1570) de la Société des Frères de la Rose+Croix d’Or, selon un manuscrit conservé à la bibliothèque de Leipzig, dont firent état Fessler, Magister Pianco et plus récemment Wittemans. qui, dans le domaine de l’hermétisme en général, dispense un enseignement fondamental, tant sur le plan de l’élaboration du Grand Œuvre (aussi loin qu’il soit permis d’en parler : par transmission orale ou écrite), que sur le plan purement spagyrique ou iatrochimique dont le groupe de recherche « Spagy-Nature » s’occupe plus particulièrement. » 6Extrait d’une documentation éditée par l’association Spagy-Nature.

Spagy-Nature est donc un groupement qui suit d’une part un hermétisme traditionnel, hautement spirituel, porté vers l’accomplissement du Grand Œuvre ; d’autre part, la spagyrie de Paracelse. L’un n’excluant pas l’autre – ce groupe est ouvert à toute personne désireuse d’étudier ces domaines -. Il dispense des cours par correspondance et propose des stages en laboratoire, en pleine nature.

D’autres groupements (Essentior, l’Assemblée des Philosophes – filiation Eugène Canseliet -…), ainsi que des chercheurs isolés, existent en France. Il est malaisé d’en établir une description exhaustive dans la mesure où beaucoup travaillent dans l’ombre, sans désir de se faire connaître. Cela se conçoit, vu le caractère particulier de ce domaine qu’est l’alchimie.

Au XXème siècle, il n’est plus possible de parler d’alchimie sans évoquer le nom de Carl Gustav Jung qui a passé de nombreuses années de sa vie à étudier l’art d’Hermès. Son travail est considérable, et des livres comme Psychologie et Alchimie, Mysterium Conjunctionis, la Psychologie du Transfert, ainsi que de nombreux articles et communications, le montrent.
Ayant lu et médité de très nombreux ouvrages et traités d’alchimistes, célèbres ou anonymes, il a pu s’en imprégner profondément. Aussi est-il en mesure de nous brosser le portrait de l’alchimiste type :

« Les alchimistes sont, en fait, des solitaires déclarés 7Khunrath (224, p. 410), par exemple, dit : « Ainsi, dans le laboratoire, n’œuvre que par toi seul, sans collaborateurs ou assistants ; de façon que Dieu, le zélé, ne te retire pas l’art à cause de tes assistants auxquels il ne désire pas le confier. » ; chacun dit ce qu’il dit à sa manière 8Geber, 6, iv, p.557b : « Qui nobis solis artem per nos solos investigatam tradimus et non aliis… » (Car la science explorée par nous seuls, c’est à nous seuls que nous la transmettons, et non à d’autres.). Ils ont rarement des élèves et ils semblent avoir transmis peu de choses par tradition directe ; il y a tout aussi peu d’indices de l’existence de sociétés secrètes 9Je laisse de côté, bien entendu, les Rose-Croix, venus plus tard, ainsi que la très ancienne communauté Poimandres dont parle Zozime. (…). Chacun oeuvrait pour lui dans le laboratoire et souffrait de sa solitude. Pour cette même raison, ils se sont peu disputés. Leurs écrits sont relativement exempts de polémique, et la façon qu’ils ont de se citer les uns les autres laisse apercevoir un étonnant accord sur les principes premiers, même si l’on ne peut comprendre sur quoi ils étaient d’accord 10La Turba philosophorum est instructive à cet égard.. On trouve peu de ces ergoteries et de ces chicanes qui déparent fréquemment la théologie et la philosophie. La raison en est probablement que la vraie alchimie ne fut jamais un métier ou une carrière mais était un véritable opus que l’on accomplissait en un travail paisible, plein du sacrifice de soi. On a l’impression que chacun d’entre eux tentait d’exprimer son expérience particulière, citant pour cela chaque affirmation des maîtres qui lui semblait contenir quelque chose de semblable.

Tous sont d’accord, depuis les temps les plus anciens, sur le fait que leur art est sacré et divin et aussi que leur œuvre ne peut être accompli qu’avec l’aide de Dieu. Cette science n’est donnée qu’à un petit nombre, et nul ne la comprend si Dieu ou un maître ne lui a ouvert l’entendement. (…) » 11 Jung (Carl Gustav), Psychologie et Alchimie, pages 403-405.

Les alchimistes sont donc des solitaires, et, de surcroît, sont tous d’accord entre eux. Pour Carl Gustav Jung, il ne peut en être autrement, car ces hommes étaient le jouet de leur propre projections inconscientes sur la matière. Jung pense qu’ils n’étaient pas en mesure de reconnaître ces phénomènes de projection et que, croyant modifier la matière, ils succombaient en fait à l’illusion de le faire, se faisaient en quelque sorte tromper par leur propre inconscient qui, par le biais de l’imagination active, leur faisait prendre leurs désirs pour des réalités. En croyant travailler sur la matière, ils travaillaient en fait sur leur psyché. D’où, toujours d’après C.G. Jung, l’inutilité des travaux de laboratoires, qui, en fin de compte, n’ont jamais donné aucun résultat tangible, sinon des résultats invérifiables, disparates, en contradictions les uns des autres…

« J’entends par là que, pendant qu’il travaillait à ses expériences chimiques, l’adepte vivait certaines expériences psychiques qui lui apparaissaient comme le déroulement propre au processus chimique. Comme il s’agissait de projections, l’alchimiste était naturellement inconscient du fait que l’expérience n’avait rien à voir avec la matière elle-même (ou plutôt avec la matière telle que nous la connaissons aujourd’hui). Il vivait sa projection comme une propriété de la matière. Mais ce qu’il vivait était, en réalité, son propre inconscient. » 12Ibid., page 319.

Et :
« Résumons à nouveau la thèse de Jung : là où il y a obscurité apparaissent presque nécessairement des projections. Les alchimistes ne connaissaient réellement ni la matière ni la psyché. En croyant oeuvrer sur la première, ils agissaient en réalité sur la seconde, ou plutôt parlaient de la seconde, car aucune preuve de leur action psychologique n’a été relevée ; leur recherche de la pierre philosophique était une découverte du processus d’individuation par lequel, dépassant l’opposition des contraires, chaque homme peut faire naître en lui le Soi (Fils des Philosophes). » 13Bonardel (Françoise), Jung et l’alchimie, Cahier de l’Herne, page 170

Par contre, si le travail sur la matière est stérile, il n’en est rien concernant la connaissance de la psychologie des profondeurs :

« (…) l’alchimie donne à la psychologie des profondeurs des bases historiques et fournit une sorte de preuve de l’existence universelle des archétypes : Il s’est en effet avéré non seulement que la psychologie moderne livre la clé du secret de l’alchimie, mais qu’inversement cette dernière fournit à la nouvelle science une base historique riche de signification. » 14Bonardel (Françoise), Jung et l’alchimie, Cahier de l’Herne, page 169

Pour Jung donc, la richesse des symboles de l’alchimie a permis à la psychologie des profondeurs de trouver les données qu’il lui fallait pour asseoir son raisonnement. Sans l’alchimie, jamais Jung n’aurait pu développer sa thèse sur le processus d’individuation, les données fournies par ses patients n’y suffisant pas. 15« Nous sommes aujourd’hui en mesure de voir à quel point l’alchimie a préparé les voies à la psychologie de l’inconscient, et cela de deux manières : tout d’abord en léguant sans le vouloir, dans l’amoncellement de ses symboles, un matériel de représentations symboliques d’une extraordinaire valeur pour les méthodes d’interprétation moderne, et ensuite en indiquant, par ses essais délibérés de synthèse, des processus symboliques que nous découvrons dans les rêves de nos patients. Nous pouvons voir aujourd’hui comment la démarche alchimique en vue d’unir les opposés, telle que je l’ai décrite dans ces pages, peut représenter également l’itinéraire d’un individu isolé vers l’individuation, avec toutefois cette différence non négligeable qu’un individu ne peut jamais égaler à lui seul l’abondance et l’ampleur des symboles de l’alchimie. La supériorité de cette dernière consiste en ce que ce sont les siècles qui ont présidé à son édification, tandis qu’un sujet individuel ne dispose, dans la courte durée de son existence, que d’une expérience et d’une faculté de représentation limitées. C’est pourquoi décrire la nature du processus d’individuation ; à partir de cas particuliers est une tâche si difficile et si ingrate. (…) Il n’existe pas, dans la sphère de mon expérience, de cas offrant un caractère assez général pour manifester toutes les variations et avoir, par suite, valeur de paradigme. Quiconque voudrait essayer à présenter une description du processus d’individuation à partir de quelques observations particulières devrait se contenter d’une mosaïque sans queue ni tête, fait de pièces séparées, et il serait réduit pour être compris à compter sur quelqu’un travaillant dans le même domaine et possédant la même expérience. C’est pourquoi l’alchimie m’a rendu le service inappréciable de m’offrir ses matériaux dont le volume propose à mon expérience un champ d’action suffisant, et cela m’a procuré la possibilité de décrire le processus d’individuation sous ses principaux aspects. » Jung (Carl Gustav), Mysterium Conjunctionis, Epilogue, t. 2, pages 360-361.

Ainsi, les sciences dites dures (physique, chimie, astronomie…), et la psychologie des profondeurs rejettent-elles les résultats matériels de l’alchimie. Et pourtant, ce sont bien ces mêmes sciences qui ont ressuscité l’alchimie.

La physique avec les découvertes sur l’atome, la fission nucléaire et la théorie des quantas (nous y reviendrons), et la psychologie des profondeurs en donnant une importance particulière aux symboles véhiculés par l’alchimie.

Mais C.G. Jung, en pensant faire avancer l’humanité d’un grand pas vers la connaissance de ses profondeurs, a provoqué la colère des alchimistes :
« Eugène Canseliet écrit par exemple : le gros volume de C.G. Jung, Psychologie et Alchimie, nous apparaît ni plus ni moins nocif qui, dans une très personnelle et fragile interprétation, réunit, cependant, une foule d’extraits d’ouvrages, de notes bibliographiques et particulièrement de figures symboliques (…) En dehors de cela, de ce maigre butin, que pourraient bien attendre l’étudiant en alchimie, et, a fortiori, l’opérateur soucieux de toute vérification dans le laboratoire, que pourraient-ils attendre tous deux d’un écrivain spéculatif qui a si peu compris la science, qu’il prétend la soumettre à son acrobatie psychologique et la ramener simplement aux dimensions réduites de ses procédés banaux et de ses fallacieuses inductions ?» » 16Canseliet (Eugène), L’Alchimie expliquée par ses textes classiques, Paris, J.J. Pauvert, 1972, page 1984, cité par Bonardel (Françoise), Jung et l’alchimie, Cahier de l’Herne, page 166.

Et Alexandre von Bernus d’ajouter :

« La thèse erronée de Jung apparaît totalement superficielle à qui l’envisage dans une perspective élevée. En effet, selon cette thèse, les instructions et les images alchimiques se réfèrent uniquement à l’interprétation des évènements qui intéressent l’évolution psychique. Mais celui qui sait s’orienter dans les cercles de l’expérience alchimique, et qui a suivi le chemin de l’alchimie pratique, au lieu de ratiociner à propos de son langage chiffré et de son univers symbolique, celui-là constate : la fameuse pierre philosophale, l’élixir mystérieux peut être préparé. (…) Devant l’importance incontestable que revêt l’ouvrage de Jung pour la psychologie, puisqu’il place l’alchimie pour la première fois dans une perspective entièrement neuve et qui s’impose à l’attention de toute recherche psychologique future (c’est à l’alchimiste lui-même que le livre est le moins utile), celui qui connaît l’alchimie et sait que ses données sont réalisables dans la pratique est obligé de récuser expressément cet ouvrage à cause de sa partialité, car ce livre [Psychologie et Alchimie] éloigne le chercheur de son but, au lieu de l’en rapprocher. Évidemment un tel propos n’entrait pas du tout dans les intentions de l’auteur. Cependant, en niant que les aspirations alchimiques puissent se réaliser sur le plan de la matière, faute d’en avoir fait lui-même l’expérience, il pèche – et c’est là le reproche qu’on lui fait – contre la loi des correspondances : ce qui est en haut est comme ce qui est bas 17On trouve la même objection à la conception de Jung ; sous la plume de F. Sherwood Taylor (The Alchemists, Founders of Modern Chemistry, Ed. Henry Schuman, New York, 1949, p. 227). Si les matériaux, les ustensiles et les méthodes de l’alchimie n’étaient que des symboles ; qui auraient avec la chimie les mêmes rapports qui existent entre les symboles de la franc-maçonnerie ; et l’architecture, alors nous ne devrions pas reconnaître dans les alchimistes les inventeurs de techniques chimiques et les constructeurs d’appareils de laboratoire utilisables par le chimiste d’aujourd’hui. De plus, si les phénomènes alchimiques n’étaient que des visions ou des projections de l’inconscient ; sur la matière contenue dans les vases alchimiques – comme semble le suggérer C.G. Jung -, il n’existerait aucune raison capable d’expliquer pourquoi cet appareillage est bien adapté au travail pratique avec des produits chimiques tels que nous les connaissons aujourd’hui. ». »18 Bernus (Alexandre von), Médecine et Alchimie, pages 38-39

Ainsi que nous le présentent Eugène Canseliet et Alexandre von Bernus, les résultats matériels des travaux alchimiques de laboratoire sont bien réels. Von Bernus ajoute :

« Le dédain et l’incompréhension des savants modernes à l’égard de l’aspect métaphysique essentiel qui est au centre de la vision cosmique des alchimistes, leur ignorance de l’efficacité théorique et pratique de l’alchimie les conduisent nécessairement à nier les transmutations les mieux attestées. D’ailleurs la suffisance même de la science actuelle lui interdit de reconnaître aux adeptes l’avantage d’avoir possédé un art dont la maîtrise lui est refusée. Mais puisque C.G. Jung connaît cet aspect cosmogénétique fondamental, on était en droit de s’attendre à une attitude plus positive de sa part, ne serait-ce que par l’expérience intérieure qui aurait dû l’éclairer : ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. » 19Ibid., pages 78-79.

Cette incompréhension mutuelle se résume à un seul terme : évolutionnisme.

En effet, les tenants de la science officielle se veulent évolutionnistes, ainsi que C.G. Jung. Et les alchimistes, eux, se veulent dépositaires de la Tradition, Tradition qui voit le monde comme une globalité. Un monde de correspondances, un monde où l’homme n’a rien à inventer, car tout existe déjà, il suffit de savoir ouvrir les yeux et de voir. Cette vision globalisante, universaliste est en contradiction avec la vision évolutionniste, qui considère l’homme aux débuts de l’histoire – si cette notion a un sens – comme un être pratiquement sans conscience, un être régit par ses pulsions, un sauvage, un primitif. Petit à petit, sa conscience va se développer, il va devenir de plus en plus « adulte », il va finir par comprendre qu’il doit dominer la matière, et apprivoiser la nature pour survivre.

L’homme occidental du XXème siècle en est à ce stade, il est adulte et peut juger ses ancêtres : ce sont des enfants. Marie Louise von Franz, dans cette mouvance, utilise le terme de mentalité primitive en association avec la façon de concevoir la matière qu’avaient les Égyptiens. De plus, tous ces peuples anciens (de Mésopotamie, d’Égypte, de Chaldée…) avaient « une attitude magique primitive envers la matière » 20Franz (Marie Louise von), Psyché et matière dans l’alchimie et la science moderne, Cahier de l’Herne, page 322. D’où en découle une « techno-magie » 21Concept élaboré par Marie Louise von Franz., qui tient plus de la magie que de science de la nature. Tous ces concepts ne peuvent évidemment pas être reconnus par les alchimistes : ils découlent, pour eux, d’un point de vue erroné.

Chez certains alchimistes, cette notion d’évolution existe aussi, mais prend une autre forme :

« Pour la science contemporaine, l’évolution est une lente marche de la matière vers la conscience. D’un simple point de vue purement scientifique et thermodynamique, c’est quelque chose de difficile à concevoir. Comment de l’auto-organisation peut-elle apparaître spontanément au sein d’un chaos informe ? Comment imaginer un processus évolutif sans que quelque chose ne vienne « informer » ce chaos ? Que le matériel génétique soit transformé au cours de l’évolution, cela ne fait aucun doute. Mais est-il seul en cause ? (…) Pour la Tradition, c’est la conscience qui a créé la vie, puis la matière. L’esprit se manifeste en devenant matière et la matière, par sa propre énergie, manifeste l’esprit. L’évolution met en jeu une dimension invisible (le Soufre – Mercure des alchimistes) et une dimension matérielle (le corps, le Sel des alchimistes). L’apparition d’une espèce nouvelle est une conjonction entre l’âme (le Soufre) et un corps (le Sel), par l’intermédiaire de l’esprit (le Mercure). Ce que voit la science, c’est l’évolution physique du corps (le Sel). » 22 Durand (Roger), Évolution humaine et liberté, Le Petit Philosophe de la Nature, n°34, mars 1986, page 4.

Comme on peut le constater dans ce texte, Roger Durand intègre les données de la science moderne – évolution des espèces, évolution et développement de la planète… -. Il ne conteste pas les découvertes matérielles. Il reproche uniquement à la science de ne pas tenir compte, de l’esprit, du divin. Nous sommes en plein dans le sujet de ce mémoire : alchimie et modernité.

Nous verrons dans l’exposé des données, comment les alchimistes contemporains utilisent les techniques et les découvertes de la science moderne afin de les utiliser.

Avant d’aborder cette partie, et pour finir ce chapitre consacré aux différents courants alchimiques contemporains, il me faut encore évoquer le couple Fulcanelli-Canseliet, qui réactualise la question des disparitions mystérieuses 23De nombreux alchimistes semblent « disparaître dans la nature » ou se font passer pour mort après avoir obtenu la Pierre Philosophale, d’après de nombreux récits. Le plus célèbre étant celui de Nicolas Flamel et de sa compagne Perenelle. dans la plus pure tradition alchimique.

Tous les livres de Fulcanelli sont préfacés par Eugène Canseliet, son disciple. L’identité de Fulcanelli reste un mystère, et différents auteurs ont émis des hypothèses diverses quant à sa véritable identité. Il aurait été J.H. Rosny aîné, ou Pierre Dujols (libraire érudit), ou Jean-Julien Champagne (peintre, illustrateur de oeuvres du Maître), ou Canseliet lui-même. D’autres, d’après une armoirie familiale, identifiée comme étant celle de la famille de Lesseps, y voient un indice de son appartenance à cette même famille.

Toutes ces théories sont invérifiables, et il n’entre pas dans le cadre de ce mémoire de les approfondir. Ce qui paraît plus intéressant est que Canseliet aurait réalisé une transmutation de plomb en or dans les années 1930 avec « la poudre de Fulcanelli et ses instructions » 24Eugène Canseliet, cité par Jacques Sadoul Le trésor des alchimistes.. Fulcanelli aurait trouvé la Pierre Philosophale entre 1922 et 1926, et se serait retiré du monde, comme il est de tradition parmi les alchimistes ayant réussi le Grand Œuvre.

On ne peut déterminer l’âge auquel « disparut » Fulcanelli, par manque de données sur sa vie. Par contre, Jacques Sadoul a édité un tableau montrant la durée de vie de grands alchimistes ayant trouvé la Pierre Philosophale :

  • « Albert le Grand (1193-1280), mort à 87 ans.
  • Arnauld de Villeneuve (1240-1313), mort à 73 ans.
  • Roger Bacon (1214-1294), mort à 80 ans.
  • Bernard le Trévisan (1406-1490), mort à 84 ans.
  • John Dee (1527-1608), mort à 81 ans.
  • Nicolas Flamel (1330-1418), mort à 88 ans.
  • Comte de St Germain (fin XVIIème-1784), mort à 86 ans au moins.
  • Raymond Lulle (1235-1315), mort à 80 ans.
  • Michel Sendigovius (1566-1646), mort à 80 ans.

Ce qui nous donne une moyenne d’âge de 82 ans, alors que la moyenne d’âge générale pour la période considérée était de 38 ans. » 25Sadoul (Jacques), op. cit. page 363.

Jacques Sadoul ne donne pas la méthode avec laquelle il a calculé la moyenne d’âge générale pour cette période. Mais une moyenne d’âge de 82 ans est quand même honorable.

Tous les personnages, morts ou vivants, que nous venons d’évoquer jusqu’à présent, sont des figures plus ou moins historiques ou ayant marqué la « scène » alchimique.

Afin de mieux cerner la personnalité des alchimistes au XXème siècle, je me propose de dresser le portrait de quelques uns d’entre eux, rencontrés dans notre région de l’Est de la France.