AM 05 L’Alchimie aujourd’hui

Au stade de mes connaissances actuelles, il existe des groupements – « Les Philosophes de la Nature » 1 Leur publication mensuelle est Le Petit Philosophe de la Nature. , « Spagy-Nature » – qui se sont donné comme objectif de permettre aux personnes intéressées d’aborder le monde alchimique sans trop de mal. Ce sont des associations qui proposent des stages et des cours – théoriques et pratiques – afin de faciliter l’accès à l’alchimie. Mais ce sont également des groupes de recherches qui étudient les textes et les pratiques anciennes afin d’en comprendre le sens, perdu par suite de rupture de la tradition alchimique, du fait du changement de mentalités et de croyance, et de l’avènement de la science.

Nous sommes à une époque où la crédibilité de la science est parfois remise en cause, et où le rêve d’un « paradis terrestre », gagné grâce aux sciences appliquées, s’effrite.

L’on peut donc comprendre un certain « retour aux sources », un nouveau développement de pratiques que l’on croyait mortes, et dont il était – et est encore – de bon ton de se gausser.

Le retour à ces sources s’exprime dans une activité intense. Dans le présent sujet, il est intéressant de relever le fait que ce ne sont pas seulement des personnes nostalgiques de l’ancien temps (où alchimie, astrologie et magie étaient encore des piliers de la Connaissance), qui s’y intéressent. On rencontre des médecins, pharmaciens, biologistes, physiciens, qui, pour des raisons diverses, se penchent sur cet art hermétique. J’ai en effet, lors de mon enquête, assisté à deux réunions annuelles d’alchimistes. J’y ai rencontré des personnes issues de ces milieux. Vu le caractère spécial de ces rencontres, il ne m’a pas été possible d’interviewer longuement ces personnes, mais j’ai quand même pu converser avec elles.

J’ai ainsi appris que l’alchimie était avant toute chose une pratique, nécessitant un laboratoire et des instruments de laboratoire. L’alchimie vise, à travers diverses manipulations, à modifier la matière dans des buts qui lui sont propre : soigner, guérir, évoluer spirituellement…

Il ressort de ces contacts que l’intérêt des professions médicales et paramédicales pour l’alchimie est clair : l’alchimie permettrait de « fabriquer » des élixirs, capables non seulement de soulager les malades, mais aussi de les guérir. Ces élixirs seraient des produits puissants, dont la fabrication serait extrêmement longue : de plusieurs mois à un an, ou plus, ce qui ferait de cette médecine une médecine élitiste, réservée seulement à quelques privilégiés.

Cette médecine alchimique – interdite en France, Ordres des Médecins et des Pharmaciens obligent – existe en Allemagne, où des laboratoires spécialisés, en tenant compte des contraintes spécifiques à l’alchimie, produisent tout de même des remèdes « grand public ». Je pourrai citer, à ce titre : Laboratoire Soluna, Laboratoire Staufen-Pharma, Solaris Laboratorium.

Il existe donc une médecine alchimique. Ceci suppose que des médecins, au moins en Allemagne, utilisent ces remèdes et diagnostiquent les maladies d’après les méthodes de l’alchimie : le principe de similitude ré-énoncé par Paracelse – le semblable guérit le semblable ; ou, « l’astre est guéri par l’astre » -. Ainsi, les alchimistes s’occupent aussi d’astrologie, laquelle leur permettrait, en étudiant les positions planétaires d’un individu, de déterminer les remèdes à utiliser.

Ce que font de l’alchimie les médecins et les pharmaciens français qui s’y livrent, je ne le sais. Mais ce que personne ne peut leur interdire est de se soigner eux-mêmes, et d’utiliser l’alchimie dans une de ses autres optiques : l’évolution spirituelle.

C’est ce que fait cette dame d’une quarantaine d’années, biologiste de profession, également rencontrée lors d’une de ces réunions annuelles. Elle m’a expliqué qu’elle n’avait pas beaucoup de place dans son appartement : elle a installé son appareillage dans sa cuisine, en attendant de trouver une autre solution, voire de déménager. Ses acquis professionnels lui facilitent, m’a-t-elle dit, son approche du point de vue de la pratique. En effet, pour tout ce qui concerne les manipulations de laboratoire, son savoir-faire professionnel lui permet d’éviter toutes les erreurs inévitables au néophyte, et de gagner ainsi un temps précieux dans les longues opérations alchimiques. Mais, à part cela, son savoir théorique de biologiste, ne lui sert guère.

J’ai encore pu dialoguer avec un physicien, qui s’est dit « scientifique peu orthodoxe », et qui porte un haut intérêt à l’alchimie. Lui, en tant que spécialiste, est surtout intéressé par les transmutations. L’alchimie n’opèrerait pas seulement la transmutation du plomb en or, mais il existerait de multiples autres transmutations. Et c’est cela qui le fascine. Car, ce qui est supposé impossible en physique est possible en alchimie 2 Dans la mesure où les physiciens atomiques qualifient certaines manipulations atomiques de transmutations, certains alchimistes seraient favorables à l’utilisation d’un autre terme – encore à découvrir. La transmutation en alchimie recouvre un processus différent de la transmutation des physiciens, disent-ils. . Puis, il m’a avoué avoir été surpris par certaines choses dans son milieu professionnel : le fait, par exemple, de ne pas trouver la formule de l' »eau régale » (un acide) dans ses livres de chimie, alors qu’il en a besoin pour sa pratique professionnelle au CNRS, et de devoir la rechercher dans des traités plus anciens. La raison de cela ? Simplement le fait que cette formule, n’étant pas comprise par les scientifiques, n’a plus sa place dans la science : elle est éliminée des manuels de chimie. Il m’a raconté cette anecdote avec un sourire qui en disait long…

Pour les alchimistes ou iatrochimistes présents, ces rencontres avec des représentants des sciences exactes sont importantes. Car l’alchimie actuelle ne rejette pas la physique, la chimie, et d’autres disciplines. Elle se sert de leurs acquis pour mieux comprendre les phénomènes alchimiques.

Cette enquête a montré l’ouverture des alchimistes et des iatrochimistes contemporains vers le monde actuel. Il semble, et cela est mon sentiment personnel découlant de mon contact avec cet ethnos, que l’alchimie prenne un nouvel essor. Et que, tout en restant dans l’ombre – car ces cercles sont plus ou moins fermés – elle fasse preuve d’un bouillonnement qui peut augurer d’une vitalité croissante. Ce qui est le cas pour d’autres pays, déjà cités.

Combien peut-il y avoir d’alchimistes et de iatrochimistes pratiquants en France ? D’après les informations dont je dispose, ils seraient environ deux cent cinquante, dont une dizaine dans l’Est. En ne comptant pas les personnes qui s’y intéressent d’un point de vue purement intellectuel ; dans ce cas, les chiffres grimpent.

Comme vu plus haut, il y a différentes écoles et différentes pratiques. Comme partout, une certaine concurrence existe.

Les personnes qui m’ont aidées lors de mon enquête reflètent cela. Et pour mieux le faire comprendre, il est temps de les présenter.