AM 06 Les informateurs

Mon enquête s’est concentrée sur quatre personnes, dont j’ai obtenu plusieurs entretiens prolongés.

Je ne les ai pas rencontrées en même temps. C’est Pierre que j’ai rencontré en premier. Cela s’est passé pendant l’hiver 1990. Je l’ai vu six fois en tout, le soir, moment propice à de longs échanges.

Puis j’ai rencontré Jean, ami de Pierre. Il habite dans les environs de Metz. Avec lui, le contact a été particulièrement bon. Aussi, ai-je pu être présent lors d’opérations alchimiques, et pu comprendre de visu ce qu’impliquait cette démarche. Grâce à lui, j’ai pu participer aux deux réunions annuelles, l’une en mai 1990, l’autre en avril 1991. Là, j’ai rencontré d’autres personnes, comme évoqué plus haut.

Jean m’a beaucoup appris. Les techniques spagyriques, entre autres. Jean est un homme aimable, gentil, serviable, ouvert. Sa femme Odile également, plus discrète mais non moins efficace. Je suis allé sept fois en Lorraine, en week-end entre mars 1990 et avril 1991, sauf la première fois, où j’ai passé deux heures pour entrer en contact.

Jean m’a parlé de Diane, et m’en a donné les coordonnées. C’est une dame qui habite dans les Vosges. Le contact a été difficile.

Je l’ai vue quatre fois à ce jour – en 1990 -, chaque fois pendant un après-midi. Je n’ai jamais pu entrer dans son laboratoire. Il me semble que, de toutes les personnes que j’ai vues, elle est sûrement la seule qui puisse pratiquer dans des conditions optimales : disponibilité, isolement, espace…
Quant au quatrième personnage, Basile, c’est aussi un ami de Pierre. Il vit à Strasbourg et il n’y eut aucune difficulté majeure pour entrer en contact avec lui. Je l’ai vu cinq fois – entre juin 1990 et février 1991. Le contact a été bon, nous avons très vite sympathisé.

Faisons plus ample connaissance avec ces personnes.

Jean et Odile :

Jean a 43 ans. Il est guérisseur et alchimiste praticien, il possède son propre laboratoire, chez lui. Il y mène ses expériences, et est aidé en cela par sa compagne, Odile (38 ans). Il partage son temps entre son activité de thérapeute et celle d’alchimiste. Il vit à proximité de Metz où il habite une maison avec jardin et dépendances, toutes choses utiles dans ses activités. Il ne mêle pas l’alchimie à son activité professionnelle, dit-il.

Pour Jean, c’est une expérience mystique ayant eu lieu dans sa jeunesse, à 7 ans, pendant un office religieux, qui a tout déclenché. Mais cette expérience est restée pendant longtemps enfouie à l’intérieur de lui-même. En effet, il s’est très vite engagé dans l’armée où il a fait carrière – par nécessité -. Il a terminé son contrat dans les îles, où il a été en contact avec les expérimentations nucléaires, ce qui l’a porté à une réflexion profonde sur la matière et ses pouvoirs. Puis il a pris sa retraite très tôt, vers 35 ans. Ce n’est que là que son expérience de jeunesse est revenue à sa conscience, et où il a réalisé l’importance que revêtait pour lui cet évènement. Il « s’est découvert des dons de guérison », de magnétisme, et a décidé de s’installer professionnellement, il y a 7 ans, afin de faire profiter les gens de ce don du Créateur, comme il aime à le dire. Au début, ayant sa retraite de militaire, il ne demandait pas d’argent pour ses consultations. Si les gens le voulaient, ils pouvaient faire un don. Maintenant, il demande une somme modique. C’est un homme pour qui les choses ne se font pas sans l’accord du Créateur. Jean ne cherche pas d’explications fumeuses et des théories compliquées, il fait, et cela agit. Tout en pratiquant le magnétisme en cabinet, il s’est engagé sur le « chemin hermétique » dans un but d’évolution spirituelle il y a 5 ans de cela. Accompagné en cela par sa compagne, Odile. Ils travaillent ensemble dans le laboratoire, se partagent les tâches et avancent petit à petit sur ce chemin. En ce qui concerne l’alchimie, il applique le même principe : il met l’expérience en route, et c’est le Créateur qui permet sa réussite. Ses techniques : méditation, recueillement et don de soi.

Le laboratoire est installé dans la cuisine, assez vaste. Une longue table, encombrée de matériel de laboratoire et d’appareils de construction personnelle, occupe le tiers de la cuisine. Sous la table, un four à émaux, des bonbonnes pour récupérer les liquides de distillation. Une dépendance, à l’extérieur de la maison, sert à stocker les élixirs, et à les maintenir hors de portée des « étrangers ». Un réfrigérateur, transformé en couveuse, sert à faire circuler 1 Nous verrons, plus loin, le détail des principales opérations spagyriques. les élixirs en cours de préparation. Un jardin est attenant à la maison dont une partie sert aux opérations nécessitant l’extérieur (récupération, de la rosée, d’eau d’orage, four spécialisé dans l’extraction de l’antimoine, calcination des plantes en grande quantités…).

Si Jean et Odile sont des alchimistes, ils sont de mauvais astrologues. Ils n’ont aucune affinité avec l’astrologie et ne savent utiliser un thème astrologique de manière suffisamment correcte afin de déterminer les meilleurs moments pour commencer une opération. C’est donc la méthode des heures planétaires 2 Il s’agit d’une méthode fractionnant la journée en douze heures diurnes et douze heures nocturnes. C’est le lever du Soleil et son coucher qui détermine la durée du jour. Puis, chaque jour commence par sa planète : la première heure du lundi est l’heure de la Lune, la première heure du mardi est celle de mars… Les planètes des heures du jour se suivent ensuite selon un ordre immuable : Lune, Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure, et ainsi de suite jusqu’au jour suivant où l’on commence de nouveau par la planète du jour. En pratique, si le iatrochimiste désire travailler sur une plante régie par Mars (cela fait référence à la théorie des signatures), il devra commencer son travail dans une heure du jour ou de la nuit régie par Mars. qui est utilisée. Cette méthode, qui ne nécessite aucune connaissance particulière en astrologie, impose tout de même quelques calculs, mais très simples. Il est très courant de voir des alchimistes, ou même des mages et sorciers, incapables de se servir de l’astrologie.

Jean est un homme proche de la terre, d’une foi profonde. Il a confiance dans le Créateur, qu’il préfère appeler ainsi par profond respect. Parfois il l’appelle aussi « Grand-Père ». On sent en lui une profonde affection pour tout ce qui touche à la nature. Ses paroles sont toujours sages et mesurées, pleines de tolérances. On a du mal à l’imaginer comme militaire, et pourtant… Jean voit le monde comme une grande famille où tous les membres sont liés les uns aux autres par des liens profonds. Ainsi, quand il magnétise une personne, magnétise-t-il un frère. Quand il manipule, du minerai pour ses expériences, c’est également son frère qu’il manipule. Les plantes sont ses soeurs… L’univers, pour lui, est un tout, une unité, une grande famille…

Pierre :

Pierre est un érudit. Il a 42 ans. Son domaine de prédilection est l’alchimie dont il connaît profondément la philosophie, les pratiques, la littérature. Il s’intéresse également à la magie cérémonielle d’Occident et aux sociétés secrètes occidentales. Car, pour lui, les techniques et pratiques orientales ou africaines sont faites pour les peuples qui les ont mises au point. Ce qui correspond aux structures mentales de l’homme d’Occident est ce qui a été élaboré en Occident. Il se réfère à la culture judéo-chrétienne et à son courant ésotérique.

Il ne possède pas de laboratoire, préférant la « méditation philosophique » à l’aspect pratique. Son activité professionnelle se situe dans le social. Il est marié, mais son épouse ne participe pas à son intérêt pour l’hermétisme. Ils vivent dans la banlieue de Strasbourg, dans une petite maison.

Ce n’est que grâce à une sympathie mutuelle que j’ai pu entrer dans « son monde ». Il connaît beaucoup de langues mortes : araméen, copte, latin, grec, égyptien, hébreux. Il les lit dans le texte, et adore décrypter les traités anciens, particulièrement ceux de magie et d’alchimie. C’est sa passion. C’est ainsi qu’il a acquis une connaissance approfondie des courants alchimiques et magiques. Ce n’est pas un praticien de laboratoire, il n’a pas assez de sens pratique pour cela. C’est un érudit, un homme pour qui le savoir est une voie spirituelle. Un homme qui pense que les Anciens avaient une profonde connaissance de l’univers, et qu’ils ont transmis cette connaissance aux générations futures. A elles de savoir suivre le fil d’Ariane, et de déchirer le Voile d’Isis.

Pierre a toujours été attiré par le secret. C’est un personnage introverti, passionné par les livres. Il est titulaire d’un DEA en théologie protestante. Pour lui, l’homme, s’il veut avancer sur le chemin de la Connaissance, doit apprendre à organiser son monde intérieur. La mémoire doit être entraînée à stocker une multitude d’informations. Pour cela, il faut procéder par associations d’idées, et imbriquer les données les unes avec les autres. Utiliser les symboles et les correspondances, ramifier les sujets, comme les branches d’un arbre. Car il ne faut rien oublier, il faut savoir se remémorer chaque concept, chaque détail. Ce n’est qu’à ce prix que l’adepte peut avancer sur le chemin. D’autre part, ce travail sur soi-même, sur les symboles, doit permettre de développer l’intuition, le contact avec l’Invisible. Ce que Pierre appelle l’Invisible, est une notion assez floue. Il le décrit comme un plan d’existence où agissent des forces naturelles, que certaines personnes verraient sous forme de gnomes, d’elfes, de trolls… créatures attachées à un élément (terre, air, eau, feu) et qui agiraient uniquement dans le domaine qui leur échoit. Ces forces seraient manipulables par l’initié, à condition qu’il ait acquis une certaine maîtrise de ces éléments. De nombreux moyens sont utilisables pour entreprendre cette tâche : de nombreuses cultures de par le monde les utilisent. Pour Pierre, l’homme d’Occident dispose de différents outils pour manipuler ces forces : la magie, la sorcellerie et l’alchimie. La magie et la sorcellerie en manipulant des symboles. Et l’alchimie en manipulant la matière. Car symboles et matière sont énergie ; et l’énergie, bien maîtrisée et canalisée par l’adepte, produit l’effet escompté. Cet effet se manifeste d’abord dans l’Invisible, puis dans le monde physique. Évidemment ces pratiques ne sont pas sans dangers, des risques existent, qui peuvent mettre en question la santé de l’officiant, que ce soit du point de vue mental ou physique. Aussi des étapes doivent être respectées. D’où la notion de secret. Car le secret sert à protéger l’ignorant contre lui-même, contre les dangers qui le guettent par une utilisation inadéquate de certaines forces. Aussi, les traités sont-ils codés, les étapes de l’Oeuvre alchimique dévoilées petit à petit, par rêves ou intuitions provenant de l’Invisible. C’est en quelque sorte l’arbre séphirotique qui montre les passages initiatiques. Chaque séphiroth correspond à une planète ou à une opération du Grand Oeuvre. L’on doit passer de Malkuth (la Terre) au plus haut niveau, Kether. Schématiquement, voici la structure de l’arbre séphirotique (voir figure page suivante) :

  • – Au plus bas le monde physique, Assiah, représenté par Malkuth, monde dans lequel l’homme prend connaissance des choses à travers ses sens physiques. Élément terre.
  • – Puis, Yetzirah (création), ou monde astral. Trois séphiroth y sont liés : Netzach (Vénus), Hod (Mercure), Yesod (Lune). Elément eau. Ce monde est ouvert par la Pierre Végétale. Seule l’alchimie métallique permet d’atteindre le monde suivant :
  • – Briah, le monde des idées créatrices. Elément air. Trois séphiroth également : Tiphereth (Soleil), Geburah (Mars), Chesed (Jupiter). C’est la Pierre au Rouge qui ouvre la porte à ce monde.
  • – Atziluth, monde d’énergie pure, composé également de trois séphiroth : Kether, Chokmah, Binah. Elément feu. La Pierre Philosophale ouvre cette dernière porte.

Chaque séphiroth correspond en l’homme à un centre séphirotique ou énergétique qui doit être activé par un certain type d’élixir, et pour les quatre plans par une Pierre appropriée.

Voilà donc le cheminement initiatique alchimique tel que le conçoit Pierre.

Sa vision du monde se calque sur ce schéma de l’arbre des séphiroth. Les dix séphiroth correspondent à dix plans d’existence qui doivent être passés un à un. Le plus bas, Malkuth, est notre monde ; le plus, haut, Kether, est le monde divin. Les autres correspondent à différents plans d’existences où se manifestent des forces cosmiques ou énergétiques. Ces plans peuvent être « visités », à condition de se mettre dans un état de conscience adéquat. C’est ce que pratique Pierre par l’alchimie intérieure. Pierre utilise également une symbolique aux multiples correspondances. Les dix séphiroths correspondent à des plans d’existences, à des centres énergétiques du corps humains, aux dix planètes, etc. ; leurs relations symbolisent les chemins initiatiques, les couloirs énergétiques en l’homme (à l’image des méridiens d’acupuncture), des portes d’accès aux différents mondes de l’univers…

Basile :

Basile travaille dans la création publicitaire et vit à Strasbourg, dans un appartement. Il a 44 ans. Il pratique ce qu’il appelle la magie verte, qui est une forme dérivée de la spagyrie. Son domaine est la pratique, ce qui relève de la théorie ne lui sied guère, il préfère expérimenter et utiliser « ce qui marche ».

Basile a été tout jeune attiré par la nature. Il s’est beaucoup intéressé aux plantes. Il a fait beaucoup d’herbiers, des collections d’insectes… En grandissant, il s’est orienté vers un métier qui lui permettrait de vivre. C’est ainsi qu’il a délaissé pendant un moment sa passion. Mais un jour, en lisant un article sur la spagyrie dans une revue ésotérique, son intérêt s’est à nouveau réveillé. Mais cette fois, pour la manipulation des plantes, et non plus seulement la cueillette. Il avait découvert la spagyrie. Il dit avoir longtemps étudié, longtemps médité, longtemps expérimenté. Aujourd’hui, il affirme ne plus avoir besoin de médecin, il est capable de se soigner tout seul. Pour lui, la nature a tout donné à l’homme : tous les remèdes. Et bien plus, la manière de les préparer pour en tirer des élixirs prodigieux. Pour cela, il suffit d’être à l’écoute de la nature et de son for intérieur, par où s’expriment les esprits de la nature, et les anciens.

Basile voit en la magie verte un art dérivé de la spagyrie. C’est vrai, dit-il, que la spagyrie l’intéresse, mais les secrets de la nature le passionnent encore plus. Pour me donner une idée de cela, il m’a proposé d’imaginer une rose fraîchement coupée, sa beauté, puis, avec le temps, sa flétrissure, puis son déclin. Que faire pour garder cette beauté ? Il faut calciner la fleur, me dit-il, la réduire en cendres gris-blanc, puis y ajouter une eau spéciale. Après diverses manipulations, on filtre, et on expose aux rayons solaires, lunaires, stellaires, et on évapore le tout. Ce qu’on recueille est un produit cristallin que l’on enferme dans un flacon de verre. Ensuite, à chaque fois que l’on chauffe le verre, on voit apparaître une rose fraîche et colorée, comme celle que l’on a cueillie. Dès que le flacon refroidit, la rose disparaît. On peut recommencer autant de fois que l’on veut. C’est ce qu’il appelle de la palingénésie. L’art qui permet de ressusciter les êtres, qu’ils soient végétaux, animaux ou humains. L’idée de base de la palingénésie est que l’âme reste attachée à ses constituants nobles, et les procédés spagyriques permettent de les isoler, de les purifier et d’augmenter leur taux vibratoire. Appliquée aux êtres vivants – cette technique utilise leur sang -, animaux et humains peuvent donc être réanimés de cette façon. Si le sang 3 On comprend mieux, ici, pourquoi les pratiques alchimiques reposant sur le sang sont occultées. Elles semblent présenter un danger, non seulement pour la victime, mais aussi pour l’officiant. appartient à un être mort, il s’agit alors d’une opération nécromantique. Les applications sont diverses, et vont de la médecine jusqu’à la manipulation des êtres 4 Je n’ai pas pu lui faire préciser ce qu’il entendait par là. Cela semble lui être également assez flou. . La magie verte, dont la palingénésie est une branche, serait donc une technique tenant à la fois de l’alchimie et de la magie.

Basile m’a semblé très pris par cela. Il parle souvent de recherche, semblant vouloir dire que ces techniques sont perdues et qu’il lui faut les retrouver. Dans quel but, trop de résistances et de méfiance de sa part à ce sujet ne m’ont pas permis d’approfondir. Par certains côtés, c’est un être fuyant. Il semble pourtant que ce soit par curiosité.

Ce n’est pas un personnage très patient. Il est toujours pressé d’obtenir un résultat, les choses ne vont jamais assez vite. Aussi, lors de ses opérations de laboratoire, accélère-t-il le processus, comme j’ai pu l’observer à plusieurs reprises. Ici, la théorie et la pratique s’entrechoquent. Peut-être sa méthode suffit-elle pour lui permettre de se maintenir en bonne santé. Vis à vis des autres personnes rencontrées, il semble manquer de la patience nécessaire à la bonne marche des opérations de laboratoire. Le rêve semble l’emporter, chez lui, sur la réalité. Et les contradictions foisonnent.

Il fabrique des élixirs sur demande pour des connaissances. À plusieurs reprises, j’ai pu être présent lors de certaines de ces opérations. Il semble être moins attentif aux opérations commandées qu’aux siennes propres, et auxquelles je n’ai pu assister.

Basile croît aux forces de la nature. Pour lui, elles ne sont ni mauvaises, ni bonnes. Le Bien et le Mal sont relatifs, ce sont plutôt des notions humaines, culturelles. Aussi, il ne trouve rien de choquant à utiliser des techniques comme la palingénésie. La nature a été donnée à l’homme afin qu’il en prenne soin. Dieu est, pour lui, un concept abstrait, c’est plutôt un principe, le programme de l’univers, en quelque sorte, les forces qui le régissent. Il croit en l’existence de différents plans, des plans astraux, où l’ont peut entrer en contact avec les énergies naturelles et en tirer des informations. Ce qu’il entend exactement par énergies naturelles, il n’a pu me le préciser, me répondant par : « Ce sont des forces, c’est un peu comme si tu te branches sur une banque de données, tu peux pirater (…) ».

Il semble faire peu de cas de l’alchimie classique. Pour lui le Grand Oeuvre, « c’est beau dans les livres ». Il préfère les « bonnes teintures bien balancées… ».

Diane :

Diane – 67 ans – est à la retraite, autrefois commerçante. Elle vit seule dans une maison isolée dans la région de St Dié. Elle y a installé un laboratoire dans une vaste pièce de sa maison. Elle passe la majeure partie de son temps à expérimenter. Elle pratique l’alchimie minérale et métallique. Elle cherche la Pierre Philosophale.

Diane est une personne difficile à cerner. Pendant toute la période où elle exerçait une activité professionnelle, elle a fréquenté les milieux ésotériques de différentes obédiences – elle n’a pas voulu préciser -. Elle a l’air d’avoir du mépris pour ces gens : le culte du maître, les « grands initiés invisibles », les adeptes manipulés… C’est une des raisons pour lesquelles elle s’est retirée. L’autre raison, et c’est la plus importante, est qu’elle désire étudier la voie hermétique en s’y consacrant à plein temps. Elle vit seule apparemment, et semble avoir une vie sociale restreinte, d’après ce qu’elle m’a laissé entendre. Mais il semblerait tout de même qu’elle rencontre de temps en temps d’autres alchimistes. Dans quelles conditions, je ne sais. Le silence a souvent suivi les questions à ce propos.

C’est une expérimentatrice qui se donne pour but la Pierre Philosophale en suivant la Tradition au plus près, dit-elle.

Je n’ai pas eu un très bon contact avec elle. Aussi ne m’a-t-il pas été possible de bien dialoguer avec elle. J’ai souvent ressenti un « froid ». Elle n’avait pas envie de perdre son temps précieux avec un « profane ». J’ai fait au mieux.

Si je l’évoque tout de même dans ce mémoire, c’est qu’elle m’a paru être la seule qui pratique l’alchimie dans une optique traditionnelle. Pour elle, l’électricité et tout ce qui est moderne ne peut convenir à l’alchimiste. Elle dit se lever la nuit pour faire des opérations, travailler au charbon et au bois, utiliser les anciennes techniques, les anciens ustensiles, les fabriquant elle-même ou les faisant fabriquer (où, elle n’a pas voulu me le dire).

Pour elle, un alchimiste n’est pas alchimiste s’il est incapable de montrer l’humilité et la patience nécessaire à l’opus. Aussi, suivre la voie des anciens est-elle la meilleure – et l’unique – car elle apprend patience, humilité, respect de la matière et de soi… C’est un renoncement au monde futile de cette fin de millénaire. Ça ne l’intéresse pas. Un alchimiste est un solitaire, dit-elle, aussi doit-il le rester.

Elle a pourtant une voiture. C’est pour mes déplacements, m’a-t-elle répondu d’un ton sec.

Quand j’ai souhaité m’informer sur sa vision du monde, elle m’a renvoyé à l' »excellente littérature alchimique ». Elle n’avait apparemment pas envie de perdre du temps à m’exposer ce qu’elle estimait aller de soi.

Le rêve qu’elle m’a raconté (voir plus loin, page 54) donne quand même des indications sur sa philosophie. Cela semble être une voie initiatique à l’écoute de ses rêves, de ses intuitions… A l’image des anciens, comme elle m’a dit.

Conclusions sur les informateurs

Rien, de l’extérieur, ne distingue ces quatre personnes rencontrées – Jean, Basile, Pierre et Diane – des hommes et des femmes que l’on rencontre tous les jours. De la même manière que d’autres pratiquent le Yoga ou le Zen, ils pratiquent ce qu’ils appellent un « Art Hermétique » – avec conviction -.

Ils présentent des divergences certaines les uns vis-à-vis des autres, et reflètent diverses tendances qui existent dans ces pratiques.

Pierre fait partie de ceux qui, de tout temps, ont choisi la voie spirituelle. Tels ces taoïstes chinois pour qui l’alchimie est intérieure. A la différence qu’il ne pratique pas l’alchimie sexuelle, mais utilise la magie occidentale pour potentialiser ses opérations internes.

Jean et Odile sont plutôt tournés vers la spagyrie, l’élaboration de remèdes et élixirs spagyriques, qu’ils disent utiliser pour leur santé et leur évolution spirituelle.

Basile semble s’être approprié les techniques spagyriques à des fins moins élevées : il désire la maîtrise de processus naturels pour des raisons assez floues. Le fait que des scientifiques commencent à parler de recréer des espèces disparues – végétales ou animales – à l’aide d’ADN âgé de millions d’années le fascine. Il aimerait tellement en faire autant, persuadé que la science des anciens en était capable.

Diane, elle représente le côté classique de l’alchimie traditionnelle.

Après cette présentation des personnes sur lesquelles j’ai enquêté, il me faut présenter brièvement les stades du travail alchimique, afin de replacer ces personnes dans ce contexte.