AM 09 Les difficultés de l’enquête

Tout d’abord, il s’est surtout agi, pour moi, d’un problème de connaissances. Il m’a fallu me familiariser, non seulement avec le « jargon » alchimique (pierre végétale, spiritus vini, solve coagula, élixir, teinture, menstrum…), mais aussi avec des détails pratiques concernant des procédés de laboratoire (qu’est-ce qu’une distillation, une extraction, une putréfaction, une imbibition…), et des objets (qu’est-ce qu’un ballon, une cornue, un soxhlet, une sphère de Kjedahl…).
Une fois ces données à peu près claires, j’ai dû les ordonner, de manière à pouvoir comprendre le discours des alchimistes. Cela a pris du temps.

Une autre difficulté : arriver à convaincre, à mettre suffisamment en confiance pour qu’on me parle et qu’on me permette de voir certaines choses. Pour certains (Jean, Pierre et Basile), cela n’a pas été trop difficile. Certainement parce que ce qu’ils m’ont dit et montré ne portait pas à conséquences et ne devait pas interférer trop dans leurs travaux.

En fait, je pense n’avoir pas encore pu observer un véritable travail alchimique, dans les conditions spécifiées par les Anciens. J’ai vu des opérations, dont certaines m’étaient présentées comme réelles (chez Jean et Basile), et d’autres dont il était clair qu’elles n’étaient que des démonstrations (Jean).

Parmi ces opérations réelles, il est toujours possible qu’elles n’aient été, en fait, que des démonstrations. Sachant l’énorme importance, en alchimie, de l’équation personnelle de l’opérateur, ma présence pouvait être un facteur d’incertitude quant à la réussite de l’opération. En ce sens, bien que Jean (car il s’agit d’opérations effectuées par lui), m’ait assuré que cela ne pouvait pas être dans ce cas particulier, je ne puis écarter le doute. Toutefois, juger de cela est en dehors de mes compétences à l’heure actuelle. Le seul moyen d’acquérir des éléments de réponse est d’entrer dans la pratique réelle. D’un autre côté, il est dit (Pierre) que l’équation personnelle joue assez peu dans les opérations purement spagyriques, alors qu’elle est d’une importance capitale, dès qu’on entame le premier degré de l’Oeuvre proprement dit.

Autre difficulté : la mémoire. Ce sont des personnes qui attachent beaucoup d’importance à la mémoire. Aussi, j’ai pu écouter, voir, prendre des notes. Mais je n’ai pu ni photographier ni enregistrer. Aussi, ai-je dû faire un effort supplémentaire pour mémoriser un maximum de choses. Mes outils étaient donc le papier, le crayon, ma mémoire et mon sens de l’observation. Il ne m’a donc pas été possible de rétablir les interviewes dans le texte originel, d’où le peu de citations littérales de mes informateurs.

Le problème du secret : j’ai constaté que la sympathie ne suffit pas. Le secret existe bel et bien (telle ou telle attitude envers moi pendant les réunions annuelles, un signe de connivence entre Jean et Odile, un silence de Pierre, un signe ou un regard profond de Diane…). Je n’ai pu percer ce voile. Bien sûr, il est relativement facile d’avoir accès à une certaine somme de connaissances. Après tout, beaucoup de choses sont publiées, et je n’ai pas eu de difficultés majeures à entrer en contact avec les personnes de mon enquête – à part avec Diane.⇒

Pour être sûr des résultats obtenus, il faut soi-même pratiquer, me dit-on. Car, en fait, le but est atteint grâce à l’expérience de l’opérateur. Tout le reste, livres, manuels, conseils…, ne représentent qu’une somme de guides. D’après Pierre, c’est l’intuition qui averti l’adepte du fait qu’il est sur la bonne voie. Jean a une vision similaire des choses. Diane parle de rêves, elle m’en a raconté un (noté in extenso) :

« J’avais rendez-vous avec un groupe de chercheurs en alchimie. La journée était splendide, un soleil magnifique. Arrivée à l’adresse indiquée, j’entre dans un jardin luxuriant, ma mallette avec les documents concernant mes dernières expériences à la main. J’appelle, rien. Peu après, la porte du jardin s’ouvre (c’est une porte métallique), et une jeune femme souriante, m’invite à la suivre. Nous traversons une petite cour, et entrons dans une maison. Je n’arrive pas à en estimer la grandeur. Nous entrons par une porte étroite et blindée. Derrière la porte, une grande pièce, sorte de cuisine, où se trouvent plusieurs personnes : ce sont tous les membres de la famille (le groupe d’alchimistes s’est transformé en une famille). La jeune femme fait les présentations : le fils, spécialiste des plantes ; la fille, excellente cuisinière ; la grand-mère, plus ou moins sorcière ; et, dans un coin de la pièce, le « vieux », grand alchimiste, sombre et silencieux ; elle-même, spagyriste confirmée. Je veux entamer la conversation et parler de mes travaux, j’ouvre ma mallette pour en sortir les documents. A ce moment, le « vieux » se lève et, autoritaire, me demande de le suivre. Ce que je fais sans discuter. Il me mène dans de nombreuses pièces de la maison, en maintenant le silence. Puis, nous arrivons dans un long couloir, large, dont les murs sont couverts d’étagères remplies de bocaux divers et variés renfermant des substances étranges et exotiques. À ce stade, le « vieux » s’arrête, et se met à me commenter le contenu de certains bocaux, les uns contiennent des fragments minéraux nageant dans des liquides de couleurs fantastiques, d’autres des matières indéfinissables, d’une beauté à couper le souffle. Il y en a des milliers, côte à côte sur les étagères. Le « vieux » ne cesse de parler et je commence à avoir le vertige devant tant de science et de complexité. Je comprends que le « vieux » me délivre ses connaissances, sans que je sache pourquoi. Au bout d’un moment, qui me paraît une éternité, il me demande de le suivre à nouveau. De nouveau, de longs couloirs, et des pièces. Puis, il s’arrête devant une porte blindée, semblable à une porte de coffre-fort. Là, le « vieux » ouvre les verrous, et m’invite à entrer. Il s’agit en fait d’une sorte d’ascenseur qui descend dans les tréfonds de la terre. Nous descendons. En cours de descente, le « vieux » m’avoue qu’il nous descend vers son laboratoire personnel et qu’il va me montrer le « secret des secrets », car je suis l’élue… Puis, je me réveille d’émotion, emplie d’un bonheur divin (…). »

Son rêve s’arrête là, dit-elle. Elle s’est réveillée en pleine nuit, dans un état de sérénité et de bonheur parfait, ayant la certitude d’être sur la bonne voie, dans ses travaux présents, et d’être épaulée par des maîtres de l’Invisible.

L’alchimie, en fait et depuis toujours, est une voie initiatique – cela n’a pas changé.

Il y a certes une volonté de clarification, mais elle ne s’adresse pas au monde « profane ». Ni à moi, ethnologue. Et ça, je l’ai bien senti. La sympathie, voire l’amitié, ne signifient pas que le savoir me soit accessible. De toutes façons, beaucoup de notions sont floues : l’Invisible, plan d’existence, forces énergétiques…

Donc, même si mes informateurs m’ont affirmé que, grâce au langage scientifique, on pouvait faciliter la compréhension et l’échange d’informations pratiques entre les alchimistes, les résultats, eux, demeurent dans l’ombre – « Travailles, investis-toi, et tu verras… » -, et ne sont pas destinés à être publiés. « Les résultats sont le fruit d’un échange intime entre l’adepte et sa matière » dit Diane. En fait, les données scientifiques sont détournées à leur profit, pour faciliter la compréhension des phénomènes de leurs expériences, et non pour dialoguer avec les scientifiques.

Ne peut parvenir à comprendre que celui-là même qui est sur la voie, a expliqué Pierre. Ce n’est qu’à force de travail que la « révélation » arrive. Car la transmutation est avant tout intérieure, même si on peut l’expliquer psychologiquement 1 voir Carl Gustav Jung, Psychologie et alchimie. Op.cit. . Et même s’il y a également transmutation de la matière, la vraie révolution est intérieure.

« Celui qui est sur le chemin n’a de compte à rendre à personne, et nul autre alchimiste ne le juge », avance Diane. Seul le travail personnel est déterminant. Et il n’y a personne pour décider que tel ou tel est indigne de suivre la voie.

Le secret ne se maintient que pour celui qui ne pratique pas, qui ne s’implique pas, tel est l’avis de Jean.


En conclusion de cette partie sur les difficultés de l’enquête, je mentionnerai que j’ai souvent été dérouté, ne sachant s’il y avait un fond de vérité en alchimie. Après maintenant près de deux ans d’enquête, je ne puis, en tous cas, douter de la sincérité de ces alchimistes.

Je constate les efforts développés dans leur travail, leur patience, l’argent investi (car certains dispositifs coûtent chers) et la somme d’ingéniosité développée pour mettre au point des mécanismes spéciaux. Il me paraît douteux que ces gens, intelligents, n’obtiennent rien du tout dans leurs manipulations de laboratoire…

À certains moments des entrevues, leurs paroles, leurs gestes, leurs regards et silences, ne laissaient aucun doute quant à leur profonde sincérité.