AM 11 Remarques et Réflexions

Tout d’abord, les alchimistes rencontrés ne sont pas des surhommes – je n’ai pas rencontré le Comte de St Germain !, emplis de mystères insondables, même s’ils laissent planer un large secret sur leurs pratiques.

Matériels et matières

Aujourd’hui, certains alchimistes utilisent les techniques modernes de laboratoire, et les maîtrisent. Ils savent aussi adapter des objets de la vie courante en les détournant de leur utilisation première :

  • – réfrigérateurs transformés en couveuses,
  • – friteuses en chauffe-ballons,
  • – compresseur de réfrigérateur en pompe à vide,
  • – four à émaux en four à calcination de produits végétaux,
  • – tourne-disque en centrifugeuse,

pour n’en citer que quelques-uns.

Par ailleurs, ils commandent du matériel chez les mêmes fournisseurs que les laboratoires scientifiques : Prolabo, Bioblock Scientific, Poly Labo…

Quand ils ne le font pas, ils cherchent dans les greniers, dans les marchés aux puces ou par annonces…

Dans le passé, chaque objet de laboratoire avait sa symbolique propre. Aujourd’hui, les instruments les plus proches de la tradition par leurs formes – ballons, tubes, entonnoirs, ampoules… – semblent aussi posséder une symbolique.

En ce qui concerne les matières utilisées :

  • – les plantes sont soit cultivées (Jean), soit achetées chez les herboristes (Basile), soit ramassées à la campagne (Jean, Basile).
  • – les minéraux sont soit achetés (Jean), soit ramassés dans la nature (Jean, Diane).
  • – les métaux sont achetés. Il est très difficile d’avoir accès aux mines, actuellement. Aussi, quand une occasion se présente, il y a parfois des achats groupés.
  • – les produits chimiques. Ils sont soit fabriqués de manière alchimique quand cela est nécessaire (Diane), soit achetés aux mêmes sources que les laboratoires officiels (Prolabo). Également en pharmacie, ou en droguerie (Jean, Basile).

En fait, tout dépend des opportunités et des prix. Il n’est pas rare de devoir attendre de longs mois avant d’avoir le produit requis pour une expérience. Il n’est pas rare, non plus, de rater cette expérience et de devoir à nouveau faire preuve de patience.

La vie de tous les jours

Du point de vue de la vie de tous les jours, rien de spécial à signaler. En gros, les alchimistes rencontrés se nourrissent tous de manière normale, pas de jeûnes, pas de régimes particuliers (Pierre aime la bière, Basile et Jean le vin rouge). Du point de vue de l’habillement, rien de spécial non plus. Je n’ai pas remarqué de signes distinctifs. Chacun s’habille suivant son niveau social et ses goûts.

Sur le plan social, Jean a, de temps en temps, des ennuis avec ses voisins, à cause des odeurs nauséabondes provoquées par ses expériences. Il a parfois du mal à leur en expliquer la cause, car ils ne comprennent pas très bien ce qu’il fait. Chose que Diane n’a pas à affronter : elle a, très tôt dans sa démarche, choisi de s’isoler.

Le religieux

Au niveau des croyances religieuses : tous sont croyants. L’alchimie n’est pas une pratique profane. C’est un art sacré, disent-ils. Il y a souvent un oratoire, pour la méditation et les prières (c’est le cas chez Diane, dont l’oratoire se situe près du laboratoire – sa maison est spacieuse – ; Jean cumule oratoire, laboratoire et cuisine dans la même pièce ; Pierre n’a qu’un oratoire ; l’oratoire de Basile est la nature entière). Chez certains alchimistes l’oratoire sert à des pratiques magiques (Pierre, Diane), fondées sur la Qabal pour Pierre ; Diane ne m’a pas donné de détails.

Élaboration d’un élixir spagyrique

Afin de mieux faire comprendre l’optique dans laquelle travaille le iatrochimiste, il m’a paru judicieux de relever les différentes étapes de l’élaboration d’un élixir spagyrique, d’après les informations de Basile, Jean et Odile…

Le premier stade consiste à déterminer la plante que l’on veut utiliser. Tout dépend de la finalité de l’élixir – action sur le corps, le mental ou le spirituel.

Deux cas de figures se présentent. Si l’adepte entame un travail tourné vers son évolution spirituelle, il aura sept élixirs à mettre en œuvre : un pour chaque planète du zodiaque 1 Il s’agit du septénaire classique : Soleil, Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Neptune, Uranus et Pluton sont des découvertes récentes, et n’entrent pas dans la symbolique alchimique classique. . Ces sept élixirs vont être pris chaque jour, au jour de la planète. Chaque élixir sera composé d’une plante choisie suivant la théorie des signatures, qui veut que chaque plante vibre avec une planète particulière. Par exemple : pour le soleil – chélidoine 2 Chelidonium majus ; pour la lune – lys blanc 3 Lilium candicum ; pour mercure – chèvrefeuille des bois 4 Lonicera periclymenum ; pour vénus – bardane 5 Arctium ; pour mars – grande ortie 6 Urtica dioica ; pour jupiter – chêne 7 Quercus ; pour saturne – prêle des champs 8 Equisetum arvense . Dans le passé les signatures des plantes étaient déterminées selon leurs formes, leurs couleurs et le milieu dans lequel elles poussaient. Aujourd’hui, il en est autrement, la signature des plantes est déterminée suivant la forme de leurs cristaux. Nous allons y revenir.

Dans le cas où le iatrochimiste élabore un élixir pour guérir une affection, il va choisir sa plante suivant le thème astral de la personne à soigner. Il va étudier les positions planétaires et déterminer la ou les planètes attaquées. En connaissant les symptômes de la personnes (éventuellement, le diagnostic d’un médecin), et les planètes attaquées dans le thème astral, le iatrochimiste va déterminer la ou les plantes à utiliser, et, éventuellement, les minéraux et métaux. 9 Si un élixir comporte plusieurs ingrédients, il s’agit alors d’un complexe spagyrique. La méthode d’élaboration reste la même.

Suivant les saisons ou le type de plantes, il choisira de les utiliser fraîches ou sèches. Mais toutes peuvent être utilisées sèches.

Dans ce dernier cas – prenons le cas où il n’y a qu’une plante -, il conviendra de la piler très fin 10 Je n’évoque pas ici tout le rituel de cueillette, à des moments précis du jour, ni les précautions de stockages, qui sont primordiales. Les plantes achetées dans les herboristeries ou dans les pharmacies ne conviennent généralement pas, car elles n’ont pas été cueillies dans de bonnes conditions. Elles ont donc déjà perdu une partie de leur pouvoir énergétique. Mais, dans certains cas précis, le iatrochimiste n’a pas le choix et doit recourir à ces plantes. Il devra ensuite porter une attention particulière à leur potentialisation. , à un moment déterminé astrologiquement – ou selon la méthode des heures planétaires, comme vu plus haut.

Entre temps, il aura fallu distiller du vin – rouge, car il est chargé de « feu solaire ». Cet alcool distillé devra titrer entre 99,5° et 99,9°. C’est ce qu’on appelle de l’alcool absolu. La méthode de distillation est assez complexe et n’a rien à voir avec la méthode des laboratoires officiels. Si le matériel utilisé est le même (voir schéma d’un train de distillation), la technique diffère. En effet, après avoir extrait l’alcool du vin, il faudra en extraire toute l’eau. Pour ce faire, deux techniques combinées : la technique du vide et la technique du carbonate de potassium.

 

Distillation à vide
Distillation à vide (source : Les Philosophes de la Nature)

 

Les distillations répétées seront conduites à des températures basses (30°) et sous vide, de manière à ce que l’alcool passe très lentement dans l’appareil. La vitesse conseillée par Jean est d’une goutte toutes les huit secondes – sur une quantité de plusieurs litres, la distillation peut durer de nombreuses heures. Il faut faire cette opération au moins sept fois pour respecter le chiffre symbolique de la Tradition.

Distillation sous vide
Distillation à vide – variante (source : Les Philosophes de la Nature)

Toute distillation doit être faite en lune descendante, c’est à dire durant la période qui va de la pleine lune à la nouvelle lune. Car la lune, à ce moment, a une action « destructurante », et la distillation est une opération de séparation de plusieurs éléments. De plus, la distillation doit être menée très lentement et de nombreuses fois de manière à « fatiguer » la matière et « ouvrir » les molécules.

L’alcool absolu obtenu va servir à extraire les substances actives de la plante. Pour cela, il va falloir utiliser un extracteur de soxhlet (voir schéma de l’appareil d’extraction ci-après). Cet appareil contient la plante pilée et l’alcool. Ici aussi, le vide est nécessaire pour travailler à basse température – cela préserve les pouvoirs de la plante, la chaleur détruit les substances actives -. Et est pratiquée lentement pour les mêmes raisons que précédemment. Cette opération est menée à la fin de la lune descendante, car elle termine la phase de séparation des éléments. Le iatrochimiste recueille le liquide vert, appelé menstrum, qui est le soufre et le mercure (dans leur acception alchimique) 11 Le soufre correspond à l’âme de la plante, le sel au corps de la plante, le mercure opère la liaison corps-âme. . Il récupère, d’autre part, les restes de la plante, les sels.

Extracteur de Soxhlet
Extracteur de Soxhlet (source : Philosophes de la Nature)

C’est à ce stade qu’apparaissent les divergences d’avec les méthodes des laboratoires pharmaceutiques. En effet, ces derniers jettent ces sels. Or, pour les iatrochimistes, ils constituent le cœur du remède alchimique, car c’est eux qui possèdent le plus grand pouvoir dans le remède spagyrique. Autre divergence, et non des moindres, les laboratoires pharmaceutiques recherchent les substances actives des plantes afin de les isoler, de les tester et de les synthétiser. Le produit pharmaceutique – le médicament – n’a plus rien à voir avec quelque chose de vivant, telle est la position des iatrochimistes. Il fait son effet, certes, mais uniquement au niveau de la matière. Alors qu’en spagyrie, le remède doit agir au niveau du physique, du mental et du spirituel, sur l’homme dans son entier, afin de guérir la cause, et non le symptôme.

Les sels sont traités en lune montante, car on entre dans la phase de purification. Les résidus de la plante sont brûlés au noir, puis au gris, puis passés au four à émaux à une température de 600° pendant plusieurs heures. Au sortir du four les cendres doivent être blanches. Elles sont alors mélangées à de l’eau distillée – alchimiquement -, puis le liquide est mis à évaporer. En séchant, il se forme des cristaux. Ceux-ci sont pillés, réduits en poudre, et remis dans le four, à haute température. Ces opérations sont répétées de nombreuses fois, car la matière doit être « fatiguée » le plus possible, afin de recevoir, dans les meilleures conditions, les influx énergétiques des aspects planétaires déterminés par le iatrochimiste pour l’élaboration de ce remède.

Quand les cristaux sont vraiment purs, cette opération s’arrête. C’est à ce stade que l’on peut voir au microscope la forme des cristaux. Il y a sept types de formes cristallines qui permettent une classification (voir tableau page suivante) :

  • – cubique correspond à saturne
  • – quadratique correspond à jupiter
  • – orthorhombique correspond à mars
  • – monoclinique correspond à soleil
  • – triclinique correspond à vénus
  • – rhomboédrique correspond à mercure
  • – hexagonal correspond à lune.

Cette classification est en quelque sorte la nouvelle théorie des signatures. Les anciennes classifications de plantes, que l’on peut retrouver dans les traités, sont complétées et remises à jour grâce à cette technique. D’après Jean et Basile, elle donne d’excellents résultats. 12 Ulrich Jürgen Heinz compare les sels végétaux à ceux préparés avec le sang de ses patients. S’il y a concordance et similitude, il va utiliser la plante dont est issu le cristal pour fabriquer le remède. Cela suppose une banque de données de cristaux provenant de plantes, minéraux et métaux assez considérable.

Commence alors la troisième phase – toujours en lune montante -, la cohobation. Il s’agit ici de la réunion du sel, du soufre et du mercure. On incorpore les sels au menstrum. Puis le tout est mis en circulation. La circulation est une technique qui s’apparente à une distillation en circuit fermé (voir schéma de l’appareil à circuler de Jean page suivante). C’est à ce moment que le produit se « charge énergétiquement », et qu’il devient de plus en plus puissant. Ce procédé est totalement inconnu en chimie classique et tourné en ridicule par la science officielle.

Il y a plusieurs manières de faire circuler un élixir. Ce qui est important est ce qui se passe dans le ballon : les sels se chargent des impuretés du menstrum. Cette circulation peut durer de plusieurs jours à plusieurs mois. Jusqu’à ce que la couleur du produit change et se stabilise. On peut s’arrêter là, et l’on aura déjà un bon élixir spagyrique.

Mais l’on peut continuer. Le iatrochimiste va alors recommencer le cycle : séparation du menstrum et des cristaux par filtrage, purification des cristaux par calcination, cohobation puis circulation. La répétition de cette opération fait évoluer la matière et marque la séparation entre la spagyrie et l’alchimie.

L’élixir continue à évoluer, va devenir de plus en plus puissant, et aura comme finalité le déblocage des centres énergétiques. Un élixir de cette qualité présente une couleur rouge-rubis.

Au cours de ce processus, le iatrochimiste peut choisir de faire évoluer son élixir vers la Pierre Végétale (les détails de ces opérations ne m’ont pas été communiquées). Une des propriétés de cette Pierre est d’accélérer de manière notoire la fabrication d’un élixir spagyrique. En effet, la Pierre végétale a pour effet de transmuter une macération 13 Macération : technique consistant à faire « tremper » les plantes à une température de 18° à 20°, en récipient fermé, dans une solution d’alcool absolu ou d’eau de pluie distillée pendant 24 à 48 heures, sans qu’il se produise de dégagement de gaz. S’il y a dégagement gazeux, il s’agit d’une fermentation. de plantes en un élixir de bonne qualité en quelques jours, là où il faut des semaines, voire des mois, pour en élaborer un par la manière classique. On comprend donc l’intérêt d’entreprendre cette démarche. La Pierre Végétale marque un gain de temps dans les travaux, mais signe également l’accomplissement d’une étape initiatique dans le cheminement de l’alchimiste.

Ainsi se présentent donc les différentes étapes de l’élaboration d’un élixir spagyrique. Jean : « L’avantage d’un élixir spagyrique est que le processus utilisé permet d’éliminer le côté toxique des plantes et des produits utilisés, tout en gardant et en renforçant les énergies de guérison. L’élément sel rend l’action du remède plus rapide dans le domaine physique. » Les élixirs sont des produits puissants et actifs.

Dans les opérations décrites ci-dessus, la philosophie sous-jacente est purement alchimique. Elle découle des travaux de Paracelse et des auteurs qui lui ont succédé.

Les appareillages

En ce qui concerne l’appareillage, Paracelse serait certainement très dérouté. En effet, les appareillages de distillation, extraction, circulation sont montés à l’aide de verrerie de laboratoire tout à fait classique. Les techniques de vide, elles, étaient déjà connues des anciens. Les fours professionnels étant trop onéreux, les iatrochimistes utilisent des fours à émaux qui suffisent amplement pour les travaux sur les plantes.

Jean a construit son propre four pour extraire des métaux. Il se compose d’un vieux fut métallique rempli de béton dans lequel est aménagé un orifice au centre pour recevoir le creuset contenant le minerai. Un tuyau métallique passe de la base du creuset jusqu’à une dizaine de centimètres du sol. Là, Jean dispose un bocal rempli d’eau, où tomberont des morceaux d’antimoine. Le chauffage du four s’effectue à l’aide d’une bouteille de gaz et d’un chalumeau. C’est très artisanal.

Pour la circulation, plusieurs méthodes :

Soit l’utilisation d’un appareil composé d’un chauffe-ballon, d’un ballon et d’un réfrigérant, le tout fonctionnant sous vide pendant la période diurne.
Soit l’utilisation d’un ballon exposé à la lumière solaire. Le soleil chauffant l’élixir et le mettant en circulation. Cette méthode était pratiquée par les anciens.

Soit l’utilisation d’un réfrigérateur, dont la partie réfrigérante est déconnectée. Une lampe chauffante est montée à l’intérieur, de manière à maintenir une température constante de 42° Celsius (dans le passé l’élixir était placé dans du fumier de cheval à la même température). Cette solution permet de mettre plusieurs ballons en circulation. De plus, il est très facile de se procurer de vieux réfrigérateurs au rebut.

Jean utilise aussi une vieille « friteuse » électrique comme chauffe-ballon. Le format confortable de cet appareil lui permet d’y placer des ballons de trois litres.

Jean utilise une pompe à vide comme dans les laboratoires. Ces pompes, onéreuses, ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Aussi, m’a-t-il parlé d’une méthode de substitution – à côté de la trompe à vide fonctionnant à l’eau du robinet -. Il s’agit d’un compresseur de réfrigérateur monté sur une série de tubes en verres. Ce mécanisme produit une dépression qui aspire l’air de l’appareillage. Un inconvénient : le compresseur baigne dans l’huile. Il faut donc faire attention à ne pas polluer son installation, ni à perdre l’huile, ce qui compromettrait la vie du compresseur.

Jean utilise également un vieux tourne-disque comme centrifugeuse.

Divers éléments de cuisine peuvent donc être détournés au profit de l’alchimie. Sans parler des bocaux de confitures – qui tiennent le vide et la chaleur, et dont plusieurs formats existent -, on peut signaler encore les moulins à café manuels – pour moudre les plantes – les mortiers et pilons – spécialement ceux que l’on trouve dans les magasins d’alimentation asiatiques : ils sont en pierre, gros et solides -, les beurriers en porcelaine à feu en guise de creusets…

Il est donc intéressant de noter que nos alchimistes modernes trouvent dans la vie de tous les jours les ustensiles nécessaires à leur « cuisine ». Avec un minimum d’ingéniosité et de savoir faire – surtout un bon sens du bricolage – l’alchimiste étoffera bien vite son laboratoire. L’avantage : le gain de temps – signe de notre vie moderne – qui lui évite de fabriquer lui-même ses cornues, matras et fioles (Diane n’est pas d’accord avec cette philosophie et parle « d’alchimistes de supermarchés »).

Les apports théoriques

D’autres apports ont profité à l’alchimie. D’un point de vue purement théorique : la psychologie des profondeurs, en dévoilant les mécanismes de l’Inconscient ; la physique, qui, sans le vouloir, a redonné vigueur à cette discipline. En effet, les découvertes en physique des particules ont profité aux alchimistes qui y ont trouvé ce qu’ils avaient plus ou moins ressenti.

Pour Diane et Pierre, les fissions de l’atome ne constituent rien d’autre que des transmutations de la matière. À cette différence que les techniques de la physique moderne sont basées sur la manière forte. On casse. Diane compare les physiciens de l’atome à des gamins qui ne comprennent rien à ce qu’ils font : « des apprentis-sorciers ». L’alchimie opère aussi des modifications de la matière, en moindre quantité, il est vrai, mais en mode doux, dit Pierre. La matière est « fatiguée » jusqu’à ce qu’elle change d’état. Elle transmute alors. Pierre décrit ce processus comme naturel. Toute plante, tout organisme utilise les éléments qui sont autour de lui pour se nourrir. Mais comme ils ne correspondent pas aux besoins dans leur forme naturelle, il faut les modifier. Les sels minéraux de la terre sont transmutés en éléments assimilables par la plante. La photosynthèse est un autre exemple de transmutation accomplie par les plantes. L’homme, à son tour, se nourrit de plantes, et va transmuter certains éléments de celles-ci afin de les rendre assimilables par le corps.

Ainsi, la transmutation est-elle un processus naturel dont l’alchimiste s’inspire pour mener à bien son opus. En ce sens, l’alchimiste ne fait rien d’autre que de suivre les voies de la nature, en les accélérant, certes, mais en ne contrevenant pas aux lois naturelles. Ce que ne fait pas le scientifique.

La symbolique

En ce qui concerne les ballons et récipients divers, on ne peut s’empêcher d’évoquer le principe de gestation. Les ballons de par leur forme sphérique (comme la planète) induisent à une lente gestation des substances qui y macèrent, fermentent circulent… Cette gestation est comparable à ce qui se passe dans le ventre de la Mère-Terre. Et est en cela conforme à la vision du monde alchimique.

Un autre phénomène a retenu mon attention. Il s’agit de la triade séparation-purification-cohobation ; manipulations répétées de nombreuses fois par l’alchimiste. Cette triade implique un déroulement circulaire (Ouroboros, le serpent qui se mort la queue, l’Un qui va vers le Tout et revient à l’Un – vieux symbole alchimique -). Cependant, la fin d’un cycle ne ramène pas ici au stade initial, la matière est réunifiée, et possède quelque chose en plus : l’élixir a gagné en puissance, en énergie. C’est un processus initiatique : phase de déstructuration suivant phase de restructuration. Ce cycle répété reflète un mouvement en spirale qui mène vers une perfection de plus en plus accomplie.

Le symbole de la spirale se retrouve à plusieurs niveaux dans le travail du iatrochimiste.

À un niveau très matériel, lors des transferts de liquides – menstrum ou élixir – d’un récipient à un autre. À ce stade sont utilisés des entonnoirs, ustensiles dans lesquels les liquides coulent en spirale.

D’autre part, le réfrigérant utilisé par Jean et Basile dans leur appareil de distillation contient une structure spiralée par laquelle passe l’alcool en cours de traitement. Le mouvement circulaire potentialise le liquide.

Dans l’extraction et la circulation, le menstrum et l’élixir subissent un mouvement ascendant (sous l’action de la chaleur, l’alcool devient volatil et monte dans le réfrigérant – à boules celui-là -) puis descendant (sous l’action du réfrigérant, l’alcool se condense et retombe en gouttelettes) pour revenir dans le ballon avec quelque chose en plus – plus de substances actives extraites de la plante ; un plus haut taux vibratoire pour l’élixir. Nous avons à nouveau un processus en spirale.

Finalement le processus entier du processus d’élaboration d’un élixir spagyrique, comme vu plus haut.

Cette structure en spirale se retrouve dans de nombreuses cultures traditionnelles et exprime une conception du monde différente de celle du monde moderne occidental. Celle d’une vision du monde cyclique, où l’on réactualise régulièrement la création du monde par des rites.
« Chez les Indiens Pueblo de Zuni, lors de la grande fête du solstice d’hiver (…), on entonne des chants-spirales et on danse des danses-spirales » 14 Dictionnaire des Symboles. Op. cit. page 908. . La danse giratoire des derviches-tourneurs semble « assurer la permanence de l’être à travers les fluctuations du changement. » 15 Ibid. page 908

On retrouve ce symbole de la spirale chez les Mayas dans leur rite cosmologique annuel.

Les Dogons et les Bambaras également l’utilisent. Il symbolise la course du soleil autour du monde et est figuré par une ligne brisée.

Chez les Lubas du Zaïre, le mouvement des âmes, esprits, génies entre les quatre plans de l’univers, dessine une spirale.

On la retrouve également chez les anciens Germains, sur les mégalithes, dans les cavernes de nos ancêtres préhistoriques.

On pourrait multiplier les exemples pour montrer le caractère universel de ce symbole.

En ce sens le caractère traditionnel des manipulations alchimiques modernes des iatrochimistes est mis en relief. Au-delà du matériel utilisé, c’est le sens profond des opérations alchimiques qui importe. Ainsi, même si Diane critique les « alchimistes de supermarchés », il apparaît qu’ils suivent la trace de leurs prédécesseurs. Et c’est cela qui est significatif.

Ces quelques remarques et déductions méritent un approfondissement qui trouverait sa place dans un autre mémoire ultérieur. Il convient en effet de reprendre en détail les différentes étapes de l’élaboration d’un élixir et de les analyser sous cet angle.

Le rapport au monde moderne

En général, tous les alchimistes rencontrés, critiquent le monde moderne dans lequel ils vivent. Ils s’en servent, certes, ont voiture, téléviseur et chaîne hifi. Ils concèdent qu’ils ne pourraient pas s’en passer. Ce qu’ils critiquent, c’est l’aveuglement des instances officielles : aussi bien scientifiques que médicales. Il est dommage, avance Pierre, que ces personnes ne veuillent pas changer d’optique. Ils en retireraient une satisfaction dont ils ne peuvent s’imaginer les conséquences. Mais souvent rigidité d’esprit et désir de pouvoir matériel amènent des comportements erronés.

Pourtant, certains scientifiques – chercheur au CNRS, biologiste, pharmacien, médecin…- s’intéressent à l’alchimie, et commencent à pratiquer. Ceci est vu d’un bon oeil par tous les alchimistes rencontrés. « Peut-être est-ce le signe d’une nouvelle époque dans l’histoire de l’humanité », dit Diane.

Alexandre von Bernus se plaisait, dans son livre Médecine et Alchimie 16 op. cit. , à imaginer une nouvelle ère pour l’homme. Après avoir fonctionné, pendant de longs siècles avec le côté intuitif de son cerveau, et après avoir basculé dans le travers de n’utiliser que son cerveau gauche, celui de la raison raisonnante, l’homme devrait finir, pour être complet, par utiliser les deux hémisphères cérébraux de manière harmonieuse et équilibrée. Ce n’est qu’alors que l’homme pourrait atteindre sa véritable dimension, être vraiment un être humain. Alexandre von Bernus voyait ce processus entamé avec le renouveau de l’alchimie en ce XXème siècle. Car l’alchimiste moderne, pour être efficace, se doit d’utiliser les deux facettes de son esprit : la conjonction des opposés.