Annexe

Interview téléphonique d’une habitante de la place des Orphelins

15.03.89 vers 11 h du matin.

      M = moi. G = Madame M.

      J’appelle et me présente en tant qu’étudiant qui fait une étude sur la maison qui est en bout de la place des orphelins. Elle répond sans problèmes, et avec intérêt. Le début de l’interview n’a pas été enregistré : problème technique.

G           …Le monsieur qui habite dedans. Il me disait encore bonjour. Aujourd’hui, il me dit plus bonjour. Sinon, vous voulez que je vous dise quoi, par rapport à cette maison ?

M           Ce que vous savez, ce que vous ressentez…

G           C’est une très belle maison, qui malheureusement, même en ayant eu que la façade de restaurée, il y a 5-6 ans, et qui n’a pas été achevée, puisqu’il manque le balcon qui a été enlevé. Et parce qu’il allait tomber, on voulait en remettre un autre, mais l’architecte que j’ai déjà rencontré m’a dit, comme il est pas payé encore et comme il y a eu un procès, etc… D’abord c’est quelqu’un qui n’a pas les moyens d’entretenir cette maison. Mais ce monsieur, il devrait être… Vous devriez surtout causer au monsieur qui habite dedans !

M           On peut le joindre comment. Parce qu’il n’y a pas de nom sur la sonnette, Il n’y a pas de sonnette, il n’a pas de numéro de téléphone…

G           Non non non non, il vit comme un fantôme. Et pourtant il s’appelle euh, Gérard, je sais son prénom, Gérard… Bon, c’est facile à retrouver, mais là j’ai un trou. Sinon, il a hérité cette maison de sa mère, qui habitait dedans. Et c’était une fille Metzger, et la famille Metzger des antiquaires de Strasbourg. C’est une sœur de l’antiquaire, je crois. Et donc, il a hérité de cette maison. Il n’a pas les moyens. Il s’est trouvé dans des difficultés financières et l’est toujours, je pense. Et ne paye pas. Ne paye rien, je crois. Il n’a pas l’eau, l’électricité, il a rien dans cette maison. De toute façon, l’intérieur n’est pas du tout refait, c’est sordide.

M           …

G           Oui, mais lui il habite tout en haut. Il a dû aménager un petit coin tout en haut, au dernier étage. Et puis, il vit là, tant bien que mal. Mais au lieu de, je ne sais pas, il doit être accroché (autour de sa maison ?) et au lieu de s’en débarrasser et de vivre bien ailleurs (…), il vit mal et s’accroche au fantôme.

M           Mais, il y avait aussi un bruit qui courrait comme quoi la maison était hantée…

G           Oui, mais ça c’est les gens du quartier qui disent ça, mais c’est pas vrai.

M           C’est pas vrai…

G           (rires)… Tous les gens du quartier disent que c’est la maison hantée, mais c’est parce que, d’où vient ce bruit, je n’en sais rien. Mais… c’est parce qu’elle est vide et parce que c’est vrai que ce monsieur, qui est fort gentil !, je veux dire qu’il ne ferait pas de mal à une mouche et qui vit plutôt comme un zombie. Il rentre, il sort et on sait pas très bien ce qu’il se passe dans cette maison… Effectivement, quand il sort, il ferme avec une chaine, quand il rentre, il s’enferme avec sa chaine…

M           J’ai rencontré une femme du quartier, et qui m’a un peu parlé de cette personne, et qui m’a dit que quand on venait le voir, il n’ouvrait jamais.

G           Non. Moi je sais qu’il y a 4-5 ans, je lui ai envoyé plusieurs personnes qui auraient voulu aménager les appartements en payant les travaux. Son problème, c’était de ne pas pouvoir avoir de l’argent pour transformer la maison. Donc, j’avais des amis qui voulaient payer quitte à…, enfin, qu’ils ne payent plus de loyer pendant tant d’années. Et qui avaient réussi à le voir. Donc, il est quand même accessible, et moi je le vois au moins deux à trois fois par semaine sur la place.

M           Donc, ce n’est pas une personne qui est invisible…

G           Non, si on veut, on peut.

M           Alors, je vais essayer de le joindre.

G           Alors, son nom, là, ça m’échappe, mais…

M           Il ressemble à quoi, à peu près…

G           C’est un monsieur, il a les cheveux gris, qui est pas très vieux mais qui a quand même des cheveux gris. Qui est un peu… de bonne corpulence, il est pas énorme mais il est carré. Et puis, il a les yeux bleus, je crois (rires). Je ne sais pas quoi dire d’autre. Sinon que c’est une très belle maison et que c’est dommage que… qu’elle soit abandonnée… Et je me demande si ce n’est pas Wild qu’il s’appelle ou quelque chose comme ça. Si vous venez sur la place des Orphelins, vous demandez à la boulangère, elle, c’est, sans être péjoratif, la concierge du quartier !, je veux dire, elle sait tout. Oui, la boulangère, elle sait tout ce qui se passe et elle est là depuis très longtemps, elle connaît tout le monde et…  Mais il vaudrait mieux lui parler que de lui téléphoner, je crois. Et elle, elle connaît le nom. Moi, je l’ai su pendant longtemps, puis comme je ne me préoccupe pas beaucoup de ce monsieur, j’ai oublié son nom, mais… Toute façon, je peux le retrouver. Mais si vous allez voir la boulangère, elle sait exactement à partir de quand… cette maison est passée à ce monsieur. Enfin, etc., elle connait l’histoire bien plus que moi. Parce que, moi, cela ne fait que six ans que je suis dans le quartier. Je ne suis pas très au courant.

M           D’accord. Je vous remercie beaucoup… Est-ce que si jamais j’ai encore des questions complémentaires, est-ce que je peux encore vous téléphoner ?

            (…)

G           Enfin, je ne sais pas à quelle époque. Mais depuis 6 ans, personne n’a jamais rien pu louer. Ça c’est un fait.

M           Voilà. Alors ça, je l’ai aussi entendu d’une autre source. Et donc, je suis en train d’essayer de retrouver cette personne et de retrouver les hypothétiques loueurs. Et ça va peut-être pas être facile.

G           Oui. Seulement je sais pas comment ce fameux monsieur, qui là-dedans, si lui il est d’accord sur le fait que sa maison soit hantée. Je n’en sais rien du tout.

M           Oui. Je ne crois qu’il soit d’accord.

G           Parce que… On dit aussi la maison du pendu, parce qu’on croyait qu’à un moment donné il s’était pendu dans la maison. Parce que comme il a eu des gros problèmes d’argent, je veux dire, ça l’a mis en situation pas possible. Et… je pense, il a eu des huissiers ou n’importe… Enfin, bon, ce sont des choses qui peuvent arriver à tout le monde (rires). Et en fait ce n’était pas le cadeau… C’était le cadeau empoisonné, quoi, cet héritage !  A mon avis. C’est tout, je veux dire. Des fois, il faut être raisonnable et s’apercevoir qu’on n’est pas à la hauteur de l’héritage qu’on fait. Donc, il aurait mieux fait de la vendre. Sinon, il y a quelqu’un qui est de la famille, qui peut-être a des idées aussi sur ce… Et je crois qu’ils ne sont pas en très bons termes, mais… Dans la rue Sainte Madeleine, il y a l’antiquaire. Metzger. Qui lui peut peut-être, comme c’était quand même dans sa famille, peut-être lui, il a des idées sur cette maison-là ?  Parce que lui, c’est le nev… Je pense que c’est le cousin de celui qui habite dans la maison. Et (…) peut-être que, lui aussi, en tant qu’enfant, je ne sais pas quoi, c’était la maison hantée. J’en sais rien. Faudrait demander aux gens qui sont… plus près de cette maison, et des gens. Cette personne-là est directement, j’allais dire, bon, presqu’impliquée dans ces histoires de famille aussi, souvent. C’est à dire, si ça se trouve ça vient déjà de la vieille dame qui habitait dedans et qui faisait des trucs bizarres ?  Ça, je ne sais pas. Je crois que l’appellation de la maison hantée vient d’avant que ce monsieur hérite.

M           Oui. Il a hérité à peu près à quelle époque ?

G           Il y a 6 ans, à peu près. 6-7 ans, pas plus.

M           Donc, c’est récent.

G           Ouais. Ben ça, la boulangère peut vous expliquer tout ça.

M           D’accord. Ben, je vais aller la voir.

G           Ouais. Vaudrait mieux (rires). Voilà. Bonne continuation. Au revoir.

Interview à la boulangerie de la place des Orphelins

14.04.89 vers 16 h.

      Je me suis ensuite rendu à la boulangerie de la Place des Orphelins. Après avoir enclenché mon magnétophone, je suis entré dans la boulangerie, et voici le résultat :

M = moi ; B = la boulangère ; C1 = cliente 1 ; C2 = cliente 2 ; C3 = cliente 3.

M: Bonjour Madame, je suis étudiant, je fais une étude sur la maison qui est en face, et c’est l’électricien de la Place d’Austerlitz qui m’envoie et Madame M. qui est une voisine. Et qui m’a recommandé de venir chez vous pour me parler un peu de la maison.

B: Quelle maison ?

M: Celle du bout.

B: En face ?

M: Oui, en face, celle qui est fermée.

B: Oui, mais il y a le propriétaire qui habite là-dedans.

M: Oui. On peut le rencontrer ?

B: Il ouvre à personne…

M: Il ouvre à personne ?

B: A moins que vous lui téléphoniez peut-être ? 

M: Il a le téléphone ?

B: Il a, il avait le téléphone.

M: Parce que dans l’annuaire, je n’ai pas trouvé.

B: Girard. Attendez, je vais vite voir dans l’annuaire. (…) Ou alors, il faut le choper comme ça. Moi, je pense, il ouvre à personne. Faut le choper comme ça quand il rentre ou quand il sort… Je ne sais pas exactement. Mais vous vouliez savoir quoi ?

M: Je voulais savoir un peu l’histoire de la maison..

B: Ah, ça je connais pas.

M: Et.. et puis comment les habitants du quartier la ressentent.

B: Tout le monde dit que c’est dommage qu’elle soit inhabitée… que… on comprend pas. Y a même des écoles qui sont déjà venues et qui m’ont dit ils viennent voir la maison hantée !  (ton amusé).

M: Ah bon ?

B: Ouais, ouais !

B: (à une cliente, la soixantaine environ, du quartier) Girard, il a le téléphone ? Monsieur y veut savoir pour la maison…

C1: Quel Gérard ?

B: Le Girard, là.

C1 Ahh, je ne sais pas. Pour rentrer ?

B: Dans le temps, il avait !  Mais il n’ouvre à personne.

C1: Il n’ouvre à personne, Monsieur.

M: Non, il ouvre à personne ?

C1: Non, il est un peu spécial. Hein, Nicole ?… Oui, ah oui, c’est une très jolie maison,… à l’intérieur… Tous les gens voudraient louer un appartement là-dedans.

B: Non, Monsieur voudrait savoir ce que les gens ressentent dans le quartier de cette maison.

C2: (Femme jeune). Ah, de cette maison, moi j’en ai rêvé presque… Et je suis pas la seule. J’en connais d’autres.

C1: Oui, oui, je me rappelle, mon mari aussi.

C2: Mais je crois que…

B: Le nombre de gens qui sont déjà venus me demander…

M: (à C2) Elle vous plaît, la maison ?

C2: Ah oui, énormément.

C1: Ah oui, elle est belle.

C2: Je ne sais pas si vous avez vu l’arrière ?

M: Non.

C2: Il faut aller voir l’arrière !

B: Ah oui, elle est superbe ! 

C1: Seulement, naturellement, délabrée !

B: Il avait commencé à faire les travaux il y a quelque, il y a… 5 ans. Il a enlevé le balcon, il a fait la façade, les volets.

C2: Peu de temps après que nous on soit dans le quartier, hein. Ça fait huit ans qu’on est là.

B: Ben alors, juste un peu avant. Quand il y avait encore le truc de la Krutenau, quand ils ont donné des subventions. Il avait commencé.

C1: Ouais, ouais. Il avait commencé, mais il a trouvé tout qui est trop cher. Il était chez des architectes.

B: D’ailleurs y avait déjà des, avant que ça lui appartienne entièrement, c’était à 2 prop., enfin à lui et à un curé.

C1: Oui, à un curé.

B: Et quand le curé est décédé, il avait donné à sa gouvernante. Et il en a fait tellement voir à sa gouvernante, à cette gouvernante…

C1: Oui, mais elle a voulu vendre, la gouvernante.

B: … qu’elle a vendu. Et c’est l’immobilier Metzger qui a acheté. La moitié.

C1: Et maintenant, c’est…

C2: Donc, elle n’est pas entièrement à lui ?

B: Si, si. Alors immobilier Metzger a commencé à mettre du monde là-dedans, donc dans sa moitié, et lui il fermait les portes à clé et…

C1: Des cadenas et tout cadenassé avec des chaines.

C2: Il voulait que les gens partent quoi.

B: Alors Metzger en a eu marre. Il l’a remis aux enchères et alors il a racheté donc la part.

C1: C’est ce qu’il voulait.

C2: Mais il y combien d’appartements là-dedans ?

C1: Sûrement 4.

C2: 3 minimum, je pense, non ?  3 ?

B: Non, c’est des grands appartements.

C1: Oui, ça va loin derrière, et puis sûrement sur chaque côté où…

B: C’est très haut…

C2: Oui, il parait que… (suite inaudible)… parquet… et il parait qu’il y a ça de crasse dessus.

B: Enfin quand moi je suis venue il y a… quand moi je suis venue il y a, il y a 23 ans, il y avait encore du monde qui habitait. 

C1: Oui, il y avait une femme (Madame ….) qui se promenait toujours avec sa gouvernante, ou je ne sais pas quoi. C’est une maison de maitre.

C2: Oui. Moi je me demande si elle n’est pas classée cette maison ?

B: C1: Si, elle est classée.

M: Et il ne fait plus rien dedans ? Il ne fait plus de travaux ?…

B: Il y a déjà des gens, j’ai des clients qui ont été le voir pour la louer, alors, (C2: Oui, je sais) il a dit d’accord et puis il est venu avec un homme d’affaires et qui voulait..(C3*) faire faire des travaux… des…

*C3: (jeune femme avec un gosse) … parce que j’étais intéressée aussi, alors…

C3: C’est la maison du fond là ?

B: Ouais, ouais.

C2: Ouais, elle est formidable !

C3: Ah ouais, on se demande… C’est pas à vendre ce truc-là ?

B: Il y habite, lui !

C3: Il y a personne là-dedans ?

B: Si ! Il y habite !

C1: Un monsieur. Un monsieur… propriétaire.

M: Parce qu’elle est jamais ouverte, les volets sont toujours fermés ?

C1: Ben Ouiii.

C3: Ah, il habite ?

B: Il rentre, il ouvre le cadenas. Je le vois tout le temps.

C3: Parce qu’il y a une vieille voiture là-dedans !

C2: Je ne l’ai jamais vu ! Jamais, jamais !

C1: Une 504..

C3: Oui, c’est ça, une 504 blanche.

C2: Et alors, dans la cour, hein, il y a un tas de saletés, ouuuuuuuu !

B: Il y habite !  Et il travaille, dans le temps il était prof, au (brouhaha) à Obernai. Il a été viré paraît-il… C’est ce que j’ai entendu, hein. Et, il a fait détective privé, et là, il a eu des problèmes, il était en prison. Parce que bon il a travaillé pour les deux, par exemple si le mari (…) … Puis pour(?) la femme. Il a aussi travaillé pour la femme.

C1: Oui, ça c’est assez facile !

B: Ca, j’étais sûre qu’il était détective parce que mon mari a dû aller à la police parce qu’il y a quelqu’un qui voulait lui en mettre une. (…) Et maintenant, je sais pas ce qu’il fait mais, il y a un mois de ça, ou deux mois, il y a deux jeunes filles qui sont venues et elles m’ont demandé si je n’avais pas vu Monsieur Girard. J’ai dit, j’sais pas, je le vois de temps en temps, juste quand je sors ou, bon. Alors, elle a dit, parce qu’il est pas venu au travail. Et alors, elles ont appelé les flics et les pompiers. Ils sont rentrés. Et puis, (ils croyaient qu’) il avait un malaise ou quoi, et il était pas dedans !

C3: Enfin bref, il y a aucun espoir, quoi ? Pour l’instant ?

C1: Tout le monde peut pas habiter dans cette maison…

B: Ben, je crois il loue !  Il serait prêt à louer, mais si les gens font tous les travaux et en plus ils payent le loyer. … Parce qu’il y a pas les canalisations de faites, parce que tout a été…

C1: Parce qu’il voulait faire !  Il voulait.

B: Les clients, là, que j’ai eu, ils ont été voir et ils ont… ils étaient tout contents, ils ont dit : on va l’avoir. Finalement, quand il y a eu le jour où (brouhaha). (…) Et la Coccinelle*, elle voulait acheter la cave pour faire une… cave.

C2: Pour faire un caveau, quoi !

B: Oui, puisque… (brouhaha).

C1: Alors, tout le monde veut cette maison ! Elle est pas à vendre.

C2: (à C1) Et puis vous vous m’aviez raconté que la mairie avait racheté, il circule des tas de bruits ?

C1: Non, non, non.

C2: Vous m’aviez dit la mairie va racheter…

C1: Non, non.  Il a commencé par faire des travaux mais qui ont été financés par la mairie, parce qu’il fut un temps où on avait tant de subventions, je crois 80% !  Pour réparer les vieilles maisons !

C2: Oh, ça existe encore, je crois.

C1: Ca existe. Mais non mais, c’était le quartier qui était… hein ?

C3 (?): Oui, c’est ça, oui, c’était par quartier !

C1: Maintenant, c’est fini, vous ne pouvez plus le faire !

B: Et il a d’autres maisons, hein ! Parce que il y a une fois un type qui est venu faire la truc des… des… combien d’habitants on est ? Euh, le recensement !  Et ce type m’a demandé si je connaissais monsieur Girard. J’ai dit : je le connais comme ça, de vue. Il vient jamais chez moi. Et il me dit toujours bonjour. Et il a dit, vous savez, nous on habite sa maison, une maison au Wacken et on a des problèmes, et quand on lui téléphone, il répond pas.

B: Si, il est dedans !

C3: Il est dedans ?

B: (elle me donne le numéro de téléphone)

M: Ca s’écrit avec un G ou avec un J ?

B: G.

* La Coccinelle est une winstub

M: Un G ?

B: G.

M: Merci Madame. Je pourrais peut-être repasser un jour où… ?

B: Ouais.

M: Pour vous poser encore quelques questions ?

B: Ouais. Merci Madame. Au revoir.

      Fin de l’interview.