Comment se débarrasser des revenants

      Voyons à présent quelles sont les différentes manières de se débarrasser des revenants :

      La plus efficace, toujours dans les Sagas, consiste en la destruction totale du corps par crémation, puis en la dispersion des cendres dans l’eau, sauf si ces cendres sont ingérées par un être vivant ; dans ce cas, la hantise reprendra. L’eau est un moyen défensif contre les manifestations des trépassés, sauf en ce qui concerne les noyés. Ceci apparaît déjà dans la Rome antique : les noyés étaient craints, puisque morts sans sépulture et sans rites propitiatoires.

      Les techniques habituelles sont celles qui consistent en la fermeture des orifices corporels, et dans l’action de sortir le défunt de l’habitation par un trou percé dans le mur. En effet, si le corps sort par le seuil de la maison, il pourra le repasser en sens inverse. Ce sont donc là des mesures préventives – qui peuvent ne pas suffire.

      Dans ce cas, justement, il faut recourir à la force :

  • en faisant peur au revenant
  • en le décapitant (la tête est le siège des actions)
  • en l’incinérant
  • en combat singulier
  • en ayant recours au christianisme : son des cloches, la croix plantée au-dessus de la tombe, eau bénite…

      En ce qui concerne le christianisme, il est intéressant de noter qu’à l’époque de son apparition dans ces pays nordiques qu’ils soient celtes ou germaniques, il fut certainement détenteur de pratiques puissantes. Non seulement le pouvoir de chasser les revenants, mais aussi celui de chasser les génies tutélaires, ainsi que les êtres de l’invisible tels les trolls, les elfes, les nains,… et même les dieux :

            « Kodran, le père de Thorvald, n’accepte pas la nouvelle religion prêchée par l’évêque. Il explique qu’il a un esprit familier, un homme ayant le don de seconde vue (spðmaÏr) et habitant dans un rocher ; il prend soin de lui et de son bétail. L’évêque arrose le rocher d’eau bénite ; le spðmaÏr apparaît en rêve à Kodran et lui fait des reproches : lui et ses enfants ont été brûlés par l’eau bénite. L’évêque continue sa persécution ; le spðmaÏr apparait une seconde fois, dans un état pitoyable, puis vient, une dernière fois, prendre congé de Kodran. »[1]

      Tel est le pouvoir de l’évêque, qui par ses pratiques religieuses met en fuite les génies tutélaires et les revenants. Claude Lecouteux donne des détails :

            « La foi nouvelle ne provoque-t-elle pas la fuite des esprits ruraux et des morts ?  Dans Le Livre de l’Ile plate, Thorvald voit s’ouvrir les tertres et s’enfuir des créatures qui les habitent. Lorsque le roi Olaf II passe la nuit dans une hutte hantée, il prie, et alors retentissent des cris :  Les prières du roi Olaf me brûlent tant que je ne peux rester plus longtemps dans ma maison ; je dois fuir et ne reviendrai jamais ici. Le texte dit explicitement que l’endroit est hanté par des trolls et des mauvais génies (trollagange oc maeinvetta). »[2]

      On voit là les effets du christianisme. Il n’est pas innocent dans le rôle qu’il a joué pour pervertir l’image des invisibles. Les elfes étaient, dans les cultures préchrétiennes, des êtres bienveillants et positifs. Ils se retrouvent chassés, comme des créatures maléfiques, accusées plus tard, pendant le moyen-âge, d’apporter les maladies et toutes sortes de maux à l’homme, en chevauchant les humains ou en leur décochant des flèches :

            « La mention d’elfes ou d’alfes ne doit pas induire en erreur : à l’origine propices et bienveillants, ils ont été victimes du christianisme qui vit en eux des démons païens et confondit dans le même anathème des personnages très divers, les regroupant sous le nom de nains (…) ; les nains sont des morts malfaisants, mais on ne les distingue plus des alfes auxquels on attribue aussi la cause de certaines maladies. »[3]

      L’Église finit par considérer petit à petit toutes les manifestations païennes comme œuvre du démon. Et, à partir du XIIe siècle, la montagne devient le lieu des fées et des démons, plus tard les sorcières y tiendront leur sabbat. Cette période du XIIe est aussi celle où les revenants se transforment en fantômes, où ils perdent donc leur matérialité. Claude Lecouteux, qui a étudié ces textes du moyen-âge, décrit comment les religieux manipulaient les textes et les modifiaient pour masquer la nature des habitants de l’autre monde. Ces manipulations, jointes au contrôle social exercé à travers la confession, ont fini par garantir une victoire idéologique.

      Le fait que les trépassés puissent se manifester et se déplacer a dérangé l’Église. Il a fallu trouver un moyen d’intégrer la problématique. Une tentative d’explication est la suivante : ce sont les anges déchus qui animent les cadavres. (XIIe siècle). « À la fin du XIIe siècle, tout revenant est un possédé », ajoute Claude Lecouteux[4]. D’autres tentatives consistent à les rejeter dans le monde du rêve, ou bien, beaucoup plus simple, à douter des perceptions humaines.

            « Retenons qu’à partir du XIIe siècle, le revenant est une sorte de démon, qu’il perd sa corporéité et devient un fantôme, une image, un simulacre de corps, qu’il se transforme en âme en peine ou en damné. »[5]


[1] Claude Lecouteux, Fantômes et Revenants au Moyen-Age, Paris, Ed. Imago, 1986, page 147.

[2] Claude Lecouteux, Fantômes et Revenants au Moyen-Age, Paris, Ed. Imago, 1986, page 147.

[3] Ibid., page 109.

[4] Claude Lecouteux, Fantômes et Revenants au Moyen-Âge, Paris, Ed. Imago, 1986, page 59.

[5] Ibid., page 60.