État de la question

 

La sorcellerie

« est aussi ancienne que la magie. On la trouve exprimée sur les peintures pariétales des grottes préhistoriques. Elle se confond souvent avec le fétichisme dans les sociétés primitives ; le sorcier est tantôt une sorte de médecin, tantôt un prêtre du démon puissamment redouté ; c’est pourquoi il est souvent hors caste, extérieur à la communauté.  » 1 Thiollier (Marguerite-Marie), Dictionnaire des Religions, Verviers, Ed. Marabout, 1982, édition revue, corrigée et augmentée ; page 337.

Dans la vision populaire occidentale, le mot sorcellerie évoque toujours encore les messes noires, les sacrifices d’enfants en bas-âge, les viols de jeunes filles vierges et autres crimes. Le Dictionnaire du Diable et de la Démonologie 2 Tondriau (Julien) et Villeneuve (Roland), Dictionnaire du Diable et de la Démonologie, Verviers, Ed. Marabout, 1968 ; page 208. la définit :

« Déviation populaire de la magie, en opposition formelle avec la religion. (..) L’Église confondit sciemment les deux états [sorcellerie et magie] dans une condamnation commune. (…) La sorcellerie est typiquement féminine (…) dans l’âme populaire. (…) Déjà, dans la Grèce antique, Bombo la Triple était évoquée par les sorcières thessaliennes (…). Les aides les plus fidèles du culte primitif de Dionysos étaient des femmes : les bacchantes (…) »

Opérons un rapide tour d’horizon historique.

En 589 de notre ère, le terme sorcier apparaît pour la première fois. Rapidement, sorcier et sorcière se voient parés d’attributs caractéristiques : religiosité païenne de bas étage, ignorance, diabolisme, hostilité à la religion et à l’ordre établi.

Contrairement à l’idée répandue, le Moyen-Âge ne fut pas l’époque privilégiée de la sorcellerie dans les annales.

Au 5ème siècle, le Code des Wisigoths, en Espagne, punit du fouet et de l’esclavage « les maléfiques et les lanceurs de tempête, ainsi que ceux qui invoquent les démons et troublent les esprits des hommes ». La loi Salique des Francs réprime de même la sorcellerie. L’Église assimile paganisme et sorcellerie.

La lecture des « Capitulaires » de Charlemagne montre que si l’on interdit la consultation des sorciers, on minimise leur importance en les réduisant au rang d’idiots du village.

Toutefois, l’Église ne sous-estime pas leur influence. Dès 829, le Concile de Paris réclame l’aide du roi Louis le Débonnaire pour les châtier.

Ce n’est qu’à partir de l’Inquisition, instituée en 1233, que vint la véritable répression. Le procès des Templiers, celui de Jeanne d’Arc, les crimes de son compagnon d’armes Gilles de Rays, l’affaire des Vaudois (secte fondée en 1170 à Lyon par Pierre Waldo – on les accusa au 15ème siècle d’adorer le bouc et de manger de la chair humaine lors de sortes de sabbats -. Les papes Eugène IV et Innocent VIII prônèrent leur extermination) ; toutes affaires qui mirent en avant la sorcellerie pour régler des comptes d’ordre politique.

Pendant la Renaissance, procès, tortures, bûchers, se multiplièrent. Nicolas Rémy, à la fin du 16ème siècle, sévit au tribunal lorrain, faisant exécuter quelques trois mille sorciers et sorcières. Henri Boguet dans le Jura, Delancre au Pays Basque, firent de même. En Espagne, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, également virulentes répressions anti-sorcellerie.

Le 17ème siècle, « âge de raison », poursuit la même entreprise : les affaires Gaufridi d’Aix en Provence (1609), de Louviers (1634-1642), de Ramfain à Nancy… marquent les annales. Et puis : les procès de Méantis en Normandie (1687-1691) et l’Affaire des Poisons firent sensation.

En Amérique, des exécutions et en 1692, le procès des sorcières de Salem.

Au 18ème siècle, la répression se calme et la sorcellerie devient un passe temps de grand seigneur (duc d’Olonne, de Richelieu, marquises de l’Hôpital et de Pompadour…).

A la Révolution, le sorcier perd de son prestige occulte : il n’est plus qu’un escroc dans le code civil.

Avec le 19ème siècle, l’image du sorcier perd de son ampleur et de son pouvoir. Dans les campagnes, on trouve des rebouteux, guérisseurs et autres praticiens traditionnels, appelés bons ou mauvais sorciers. Seul le regard social valorise ou pénalise ces personnages, la loi n’intervient plus, l’Église se désintéresse de plus en plus du « sorcier ».

Au 20ème siècle, Mac Orlan écrit : « Le diable ne fait plus recette. »

De quoi accusait-on les sorciers et sorcières dans les périodes de répression ?

Principalement :

  • de conclure des pactes avec le Diable
  • de se changer en loup
  • de s’adonner au sabbat
  • de pratiquer des envoûtements et de fabriquer des poisons
    et des philtres
  • de jeter des sorts contre les humains et le bétail
  • de découper les enfants en morceaux et de les manger

Faut-il s’étonner de trouver, aujourd’hui encore, malgré le rationalisme, l’image démonisée du sorcier dans notre culture ?  Et des comportements et actes pervers, dans le droit fil de l’image véhiculée par l’histoire de l’Occident ?

Le « satanisme » est un des courants actuels se réclamant de la sorcellerie.

Meurtres rituels, viols, tortures, anthropophagie, bestialité, infanticides… C’est surtout aux USA que des affaires de satanisme viennent au jour.

Depuis, en 1969, le meurtre rituel de l’actrice Sharon Tate, épouse de Roman Polanski, pour lequel, pour les besoins de son film Rosemary’s Baby a côtoyé les milieux satanistes, d’autres procès ont défrayé la chronique. Et tout récemment encore. En 1989, 42000 $ de dommages et intérêts sont alloués à Cheryl Horton : ses parents, membres d’une secte sataniste, ont été reconnus coupables de viols, tortures physique et morale sur Cheryl et l’enfant de Cheryl lors d’un « sabbat », et d’autres atrocités. Le magazine Newlook de mars 1991, Le Monde Diplomatique du 28 février 1991, rapportent différentes affaires de satanisme de ces dernières années. Le satanisme apparaît surtout prétexte à des perversions sexuelles.

Mais le satanisme n’est pas l’objet de ce mémoire. On se bornera donc à le citer, sans ici développer cet aspect des choses.

L’autre courant actuel de la sorcellerie se veut issu des cultes initiatiques remontant à l’adoration de la Grande Déesse la Terre-Mère, plongeant leurs racines dans la Préhistoire.

« Aujourd’hui encore, la sorcellerie pâtit souvent d’être confondue avec le satanisme. Le mot sorcellerie est fréquemment employé pour nommer deux phénomènes totalement opposés – la survivance de l’antique paganisme, d’une part, et l’inversion du Christianisme, de l’autre. Disons-le clairement : le Sataniste est un Chrétien renégat qui, se rebellant contre l’autorité de l’Église, adore Satan plutôt que le Christ. Ces individus apparaissent parfois dans les livres et les films populaires sous les noms de sorciers ou magiciens, mais ils n’ont pas grand-chose à voir avec les sorcières païennes. » 3 Jong (Erica), Sorcières, Paris, Ed. Albin Michel ; page 52.

Ces sorciers et sorcières se veulent descendant des « s » du Moyen-Âge, détentrices des secrets celtes ou germano-scandinaves, des prêtres et prêtresses de ces cultes, familiers des élémentaux 4 Élémental, élémentaux : créatures de l’Invisible, esprits de la nature, semi intelligent, en rapport avec les éléments : air, terre, eau, feu et du voyage mental dans le monde invisible, connaisseurs des plantes, baumes et onguents, guérisseurs autant que thaumaturges : descendants des « chaman » et « medicine-men » des traditions occidentales.

Pour ce courant-là, c’est le Christianisme qui a créé de toutes pièces l’image du sorcier et de la sorcière telle qu’évoquée plus haut (et l’actuel satanisme, par voie de conséquence).

Par désir politique de supplanter les anciens cultes locaux, de s’implanter religion dominante, par besoin de contrôler les pulsions et la sexualité des individus ; à cela s’ajoute l’exacerbation fantasmatique liée à la misère sexuelle ainsi générée, et la menace d’un Au-Delà terrifiant…

Pour ce courant-là, l’image populaire de la sorcellerie n’est rien d’autre qu’un délire chrétien, ne correspondant à aucune réalité traditionnelle.



Mircéa Eliade dit :

« (…) nous avons montré la continuité – depuis le néolithique jusqu’au 19ème siècle – de certains cultes, mythes et symboles en rapport avec les pierres, les eaux et la végétation. » 5 Eliade (Mircéa), Histoire des Croyances et des Idées religieuses, De Mahomet à l’âge des Réformes, Paris, Payot, 1983, Vol. 3 ; page 231.

« La fameuse, et sinistre, « chasse aux sorcières » entreprise, aux 16ème et 17ème siècles, aussi bien par l’Inquisition que par les Églises réformées, poursuivait l’anéantissement d’un culte satanique et criminel qui, selon les théologiens, menaçait les fondations mêmes de la foi chrétienne. Les recherches récentes 6 La bibliographie est immense. Voir quelques indications dans notre Occultisme, sorcellerie et modes culturelles, pp. 93-94, notes 1-2, et la bibliographie citée par Richard A. Horstley, Further reflections on Witchcraft and European Folk Culture. Les publications plus récentes sont enregistrées dans les Bibliographies critiques, page 306. ont mis en relief l’absurdité des principales accusations : rapports intimes avec le Diable, orgies, infanticide, cannibalisme, pratique des maleficia. Sous la torture, un nombre considérable de sorciers et sorcières ont avoué de tels actes abominables et criminels, et ont été condamnés au bûcher. Ce qui semble justifier l’opinion des auteurs contemporains, selon lesquels le scénario mythico-rituel de la sorcellerie était simplement l’invention des théologiens et des inquisiteurs.

Cette opinion doit cependant être nuancée. En effet, si les victimes n’étaient pas coupables des crimes et des hérésies dont on les accusait, un certain nombre reconnurent avoir pratiqué des cérémonies magico-religieuses d’origine et de structure païenne ; cérémonies interdites depuis longtemps par l’Église, même si, parfois, elles étaient superficiellement christianisées. Cet héritage mythico-rituel faisait partie de la religion populaire européenne. (…)

En fin de compte, la chasse aux sorcières poursuivait la liquidation des dernières survivances du « paganisme », c’est à dire, essentiellement, des cultes de la fertilité et des scénarios initiatiques. Le résultat en fut l’appauvrissement de la religiosité populaire (…).

Selon les procès de l’Inquisition à Milan, en 1384 et 1390, deux femmes avaient reconnus appartenir à une société dirigée par Diana Herodias (…). Diana (Oriente SIgnora) enseignait à ses fidèles l’usage des herbes médicinales pour guérir les diverses maladies, découvrir les auteurs des vols et identifier les sorciers 7 B. Bonomo, Caccia alle streghe (Palermo, 1959), pp. 15-17, 59-60 ; Richard A. Horsley, Further reflections on Witchcraft and European Folk Religion, p. 89. . Il est évident que ces fidèles de Diana n’avaient rien en commun avec les faiseurs des maleficia sataniques. Très probablement, leurs rituels et leurs visions étaient solidaires d’un culte archaïque de la fertilité. (…) En Lorraine, au 16ème et 17ème siècle, les « magiciens » appelés devant les autorités reconnaissaient immédiatement qu’ils étaient des « devins-guérisseurs », mais non pas des sorciers (…) ».8 Eliade (Mircéa), Histoire des Croyances et des Idées religieuses, De Mahomet à l’âge des Réformes, Paris, Payot, 1983, Vol. 3 ; pages 239-240.

Il y a, par exemple, le cas des Benandanti, au 16ème siècle en Italie, se proclamant « bons » magiciens, ils pratiquaient des rites de combat contre des « mauvais » magiciens aux quatre nuits critiques du calendrier agricole, afin que les récoltes soient abondantes. Les mauvais magiciens étaient censés nuire aux récoltes et envoûter les enfants afin de les rendre malades. Il est à noter que « les accusations de sorcellerie attestées en Italie du Nord ne parlent pas d’adoration du Diable, mais de culte rendu à Diane » 9Ibid. page 242.

Sur le combat rituel des Strigoï, « sorciers » roumains :

« (…) En tous, cas, l’exemple des sorciers roumains illustre l’authenticité d’un schéma préchrétien fondé sur des voyages oniriques et un combat rituel extatique, schéma attesté dans bien des régions d’Europe. » 10 Ibid. page 245

En Roumanie toujours, « zîna » signifie « fée » et vient de Diane, la déesse de l’ancienne Dacie. Les zîne sont à la fois sorcières et fées.

« Grâce à leur archaïsme, les documents roumains sont d’un grand secours pour l’intelligence de la sorcellerie européenne. En premier lieu, il ne peut plus y avoir de doute quant à la continuité de certains rites et croyances archaïques touchant surtout la fertilité et la santé. » 11 Ibid. page 246

Les sorciers modernes se reconnaissent volontiers dans la théorie développée par Margaret Murray en 1921 dans The Witch-Cult in Western Europe. Pour cet auteur,

« le sorcier faisait essentiellement partie d’une organisation cultuelle qui, nullement en révolte contre le Christianisme, constituait une religion tout à fait autonome et antérieure à celui-ci, étant en réalité le paganisme de l’Europe occidentale préchrétienne où, après une conversion nominale, il survivait depuis des siècles. (…) Au demeurant, ce culte a été à travers tout le Moyen-Âge la vraie religion populaire en Angleterre et dans plusieurs pays voisins. » 12 Elliot Rose cité par Mircéa Eliade. Eliade (Mircéa), Occultisme, sorcellerie et modes culturelles, Paris, Gallimard, 1978 ; page 97.

De nombreux auteurs, et Elliot Rose encore en 1978, ont critiqué cette théorie. Et y ont relevé nombres d’erreurs de faits et d’inconsistances méthodologiques.

« Toutefois, J. B. Russell, un des critiques de Mme Murray, lui reconnaît le mérite de souligner la persistance, après des siècles de Christianisme, de pratiques et de croyances païennes 13 Russell (Jeffrey Burton), Witchcraft in the Middle Ages, New York, Ithaca, 1972. . En fait, de Jakob Grimm à Otto Höffler, bien des chercheurs ont maintes fois insisté sur la survivance, en Europe centrale et occidentale, de rites et de croyances préchrétiens. (…) Or c’est un fait bien établi qu’à partir du 8ème siècle la sorcellerie et les superstitions populaires ont été progressivement assimilées à la magie noire, et la magie noire à l’hérésie 14 L’idée d’un pacte pour renoncer le Christ et adorer le diable apparaît dès le 8ème siècle. . » 15 Eliade (Mircéa), Occultisme, sorcellerie et modes culturelles, Paris, Gallimard, 1978 ; page 98.

Erica Jong, moderne sorcière américaine adhère absolument à ces thèses (et les sorciers rencontrés dans le cadre de ce travail également) :

« Quel est le patrimoine de la sorcière ?

Ses arrières, arrières, arrières, arrières, arrières-grands-mères sont Ishtar, Diane et Déméter. Son père est l’homme. Sa sage‑femme, les peurs de l’homme. Son tortionnaire, les peurs de l’homme. Son bourreau, les peurs de l’homme. Son pouvoir maléfique, les peurs de l’homme. Son pouvoir de guérisseuse, le sien propre. » 16 Jong (Erica), Sorcières, Paris, Ed. Albin Michel ; page 12.

« (…) quand les chrétiens furent solidement implantés, quand ils furent devenus les seigneurs temporels autant que spirituels, ils commencèrent à persécuter systématiquement le paganisme afin de le supprimer.

Ce fut alors que les païens passèrent, pour ainsi dire, dans la clandestinité. Ce fut alors que les chrétiens nommèrent leurs dieux « démons », et qualifièrent de démoniaques leurs pratiques religieuses. Ceux qui persistaient à honorer les anciens dieux le faisaient en secret ; ils se rencontraient en des lieux isolés : landes, forêts, bosquets. Leur dieu Cornu, les chrétiens l’appelaient maintenant le « Diable ». Leur Grande Mère fut métamorphosée en mère vierge du Christ – sa sexualité complètement gommée, son pouvoir de génitrice du monde ramené à celui d’intercesseur entre l’homme et un dieu viril. Ainsi le paganisme fut-il d’abord toléré, puis assimilé, enfin éliminé sans pitié.

Mais son ascendant sur les gens ne disparut jamais totalement, et ceux qui continuaient à adorer les anciens dieux furent nommés sorciers et sorcières. Comme ils étaient dispersés, divisés en groupes, ou congrégations, séparés, comme leur religion n’était pas prosélyte, différentes pratiques se développèrent un peu partout. Différentes cérémonies virent le jour, les divinités prirent divers noms. La sorcellerie représente donc un exemple de religion ancienne s’attardant dans un monde chrétien, conservant son pouvoir sur le peuple, malgré les bûchers, les persécutions de ses adorateurs, malgré la proscription et les sévices dont furent victimes les anciens dieux. » 17 Ibid. pages 35-36

« Que nous adhérions aux thèses de Murray ou les rejetions, il reste indéniable qu’elle nous a fourni un antidote aux siècles de lavage de cerveau chrétien dont nous avons hérité. Mais si certaines de ses conclusions ont été contestées, son approche originale et stimulante a bel et bien transformé notre conception de la sorcellerie. » 18 Ibid. page 37

« Dans sa forme la plus pure, la religion des sorcières est une ancienne religion naturelle et chamanistique, implantée en Europe (ainsi que le signale Margot Adler, célèbre sorcière contemporaine, dans son livre éblouissant, Drawing Down the Moon [La Lune tombée du Ciel]) ; pourtant, le problème est le suivant : quasiment nulle part cette religion n’existe sous une forme pure. » 19 Ibid. page 52

« Les sorcières furent des herboristes, des guérisseuses et des magiciennes isolées, se réunissant de temps à autre pour partager leur savoir magique et accroître leurs forces au contact l’une de l’autre. Mais peut-être constituaient-elles un mouvement voué à l’antique culte païen du Dieu Cornu ; et de la Déesse Mère, dont les rituels incluaient l’utilisation de drogues hallucinogènes, des danses menant à l’extase, et l’union sexuelle ?

Pour ma part, je crois que les sorcières représentaient des poches inorganisées de résistance païenne au Christianisme triomphant. Comme l’être humain a toujours tendance à attribuer aux civilisations précédentes une magie plus efficace, les Chrétiens européens du Moyen-Âge ont peut-être été séduits par des pratiques païennes, précisément parce que la magie interdite semble toujours plus forte. En tout cas, nous savons que les pratiques païennes et chrétiennes ont toujours existé parallèlement – autrefois comme aujourd’hui -. » 20 Ibid. pages 125-126

Les sorciers se veulent donc héritiers d’une vision du monde et de techniques dont, ni l’Antiquité, ni l’état d’être sui generis à l’homme ne se discutent, de leur point de vue. Car les sorciers usent de magie, puisent leurs pouvoirs dans « l’Invisible » 21 L’Invisible : synonyme de l’Au-Delà, de l’autre monde. « Lieu » non accessible aux sens humains où se trouvent les « esprits », les « guides », les égrégores, les forces magiques, le « Sacré »… et communiquent avec le ciel, la terre, les mondes intermédiaires.

« Comment ne pas évoquer ici ce savoir primordial dont parle Raymond Abellio dans La Fin de l’Ésotérisme ? 22 Abellio (Raymond), La Fin de l’Ésotérisme, Paris, Ed. Flammarion, 1973.

Il est incontestable qu’un esprit honnête ne peut plus aujourd’hui admettre les yeux fermés l’idée d’une « humanité primitive » toute proche de l’animalité, ignorant tout des lois du ciel et de la terre, et passivement livrée, au mieux, à de puériles superstitions. La conviction s’impose au contraire et de façon presque invincible d’une humanité douée d’un sens aujourd’hui perdu ou ignoré de la communication avec les forces telluriques ou cosmiques, dont les dieux des mythologies deviennent alors les agents subtils, amicaux ou hostiles, toute la vie sur terre communiant ainsi de façon variable selon le lieu et le moment avec la présence du sacré… Il paraît clair enfin que, dès les débuts de l’humanité, la mise en communication de l’homme avec les énergies du Ciel et de la Terre prenait comme canal le corps de l’homme tout entier, d’une transparence à l’invisible et à l’universel que les modernes ont perdu en exerçant le pouvoir dissociateur de l’intellect.» » 23 Denieul (Anne), Le Sorcier Assassiné, Jeteurs de sort d’hier Chamans et chercheurs d’aujourd’hui, Paris, Librairie Académique Perrin, 1981 ; page 32.

Notre moderne sorcier se veut avoir des dons et des pouvoirs, conférés par des secrets immémoriaux. Il se sent thérapeute, voyant, prophète… Il se veut changeur de destinée, capable de facultés psy, d’avatars et de métamorphoses. Il manipule les énergies puissantes de la Terre à des fins multiples, détecte, contrôle, amplifie, dévie les forces telluriques et élémentales. Il est maître des esprits, médium, il dialogue avec les morts. Il piège et contraint à son service la force magique, crée talismans et pantacles, lit le ciel, connaît les lois de l’occulte, les correspondances entre les différents éléments de la Création et l’art de se servir des uns pour influer sur les autres…

Si l’on en juge par ce qu’en disent bien des occultistes, tous les pouvoirs du sorcier (et du mage) lui viennent de l’aptitude à appliquer sa volonté à son but.

« Eliphas Levi écrit : La volonté humaine est une force aussi réelle que la vapeur ou le courant galvanique, capable de réaliser n’importe quoi pourvu qu’elle soit dirigée et développée de manière appropriée. Fabre d’Olivet estime que la volonté de l’homme constitue l’une des plus grandes puissances de l’univers. Stanislas de Guaita parlera de l’usage magique de la volonté. » 24 Ibid. page 57

Le sorcier est un homme de vouloir. Et il veut le bonheur, sans attendre, ici bas, de suite : richesse, réussite, facilité, amour, santé…

Pour le sorcier, la magie est naturelle, elle agit sur des réalités non-physiques.

« La magie relève d’une logique et d’une physique autres que cartésiennes, avance Jacques Ravatin. Pour expliquer la magie, il faut changer et de logique et de physique. Comme de parvenir à comprendre ce qui le transcende en tant que rationaliste est d’appréhender cette nouvelle description de l’univers.»

Nouvelle ou plutôt ancienne ? On ne sait plus qu’une telle description fut connue de l’Antiquité. Mais, si rien ou presque ne nous en est parvenu, c’est sans doute que le mode de raisonnement auquel on avait recours était beaucoup plus difficile à transmettre. Il devient pourtant indispensable, pris comme nous sommes dans les limites et les arcanes de la pensée analytique, de retrouver la démarche antérieure. Les hommes de l’Antiquité savaient faire disparaître l’univers physique pour en mettre un autre à la place où les paramètres habituels se trouvaient abolis. Pendant des millénaires, magiciens et sorciers ont tiré leurs étranges pouvoirs de cet ordre de connaissances. (…)

« Écoute bien, dit Don Juan à Castaneda, le monde ne s’offre pas à nous directement. La description du monde s’interpose toujours entre nous et lui. Notre expérience du monde est toujours une mémoire de cette expérience. Nous ne faisons que remémore. »

Et plus loin :

« Nous les hommes, nous avons des perceptions. Nous avons notre bulle, la bulle de perception. Notre erreur est de croire que la seule perception digne de crédit est celle qui passe par notre raison. Pour les sorciers, la raison n’est qu’un centre, et elle ne doit pas considérer toutes les choses comme admises… Le monde que nous percevons est pourtant une illusion. Il a été créé par une description qu’on nous a racontée depuis notre naissance… Changer notre représentation du monde, voilà le point crucial de la sorcellerie. »

Jacques Ravatin propose alors un nouveau découpage de l’univers : univers visible et univers invisible, univers mesurable et univers non mesurable, univers limité où l’homme pour se situer a créé des barrières, mis des repères, royaume de la pensée rationaliste et de son produit l’objet technique, et univers illimité, où les paramètres habituels se trouvent abolis, où toute notion de repère disparaît : à notre univers physique local, il oppose le global, demeure des symboles, des archétypes (…). » 25 Ibid. pages 224 à 226.

Colin Wilson 26 Wilson (Colin), L’Occulte, Histoire de la Magie, Paris, Ed. Albin Michel, 1971, Coll. J’ai Lu, Tome 1. Page 27 considère la magie comme « une science du futur », la science ne pouvant, de son point de vue, que mettre en évidence, progressivement, la réalité du phénomène magie.

Pour Carl Gustav Jung, la sorcière est une

« (…) projection de l’anima masculine, c’est à dire de l’aspect féminin primitif qui subsiste dans l’inconscient de l’homme : les sorcières matérialisent cette ombre haineuse, dont elles ne peuvent guère se délivrer, et se revêtent en même temps d’une redoutable puissance ; pour les femmes, la sorcière est la version femelle du bouc émissaire, sur lequel elles transfèrent les éléments obscurs de leurs pulsions 27 Adler (Gerhard), Études de Psychologie Jungienne, Genève, 1957 . (…)

Fruits des refoulements, elle incarne les désirs, les craintes et les autres tendances de notre psyché qui sont incompatibles avec notre moi, soit parce qu’ils sont trop infantiles, soit pour toute autre raison. 28 Ibid Jung a observé que l’anima est souvent personnifiée par une sorcière ou une prêtresse, car les femmes ont plus de liens avec les forces obscures et les esprits. 29 Jung (Carl Gustav), L’Homme et ses Symboles, Paris, Ed. Robert Laffont, 1964, 320 pages La sorcière est l’antithèse de l’image idéalisée de la femme. (…)

De même, le sorcier est la manifestation des contenus irrationnels de la psyché. (…)

Le sorcier n’est qu’un symbole des énergies créatrices instinctuelles non disciplinées, non domestiquées, et qui peuvent se déployer à l’encontre des intérêts du moi, de la famille et du clan. Le sorcier qui est chargé des sombres puissances de l’inconscient sait comment s’en servir et s’assure, par là, des pouvoirs sur les autres. » 30 Chevalier (Jean) et Gheerbrant (Alain), Dictionnaire des Symboles, Paris, Ed. Robert Laffont, 1982, édition revue et corrigée, Coll. Bouquins, 1060 pages.

Jeanne Favret-Saada, dans son étude sur la sorcellerie dans le Bocage normand, 31 Favret-Saada (Jeanne), Les Mots, la Mort, les Sorts, La Sorcellerie dans le Bocage, Paris, Ed. Gallimard, 1977, Bibliothèque des Sciences Humaines, 332 pages. dégage un discours sur le sorcier et la sorcellerie, plus qu’elle n’a dialogué avec sorciers ou sorcières. Développer cette approche n’entre pas dans le cadre de ce travail-ci.

Le chamanisme devient de plus en plus à la mode. Carlos Castaneda a ouvert la voie, dans laquelle se sont engouffrés Michael Harner, Mario Mercier et d’autres.

En 1984 a eu lieu, près de Paris, le premier Congrès International de Chamanisme. Y étaient Mario Mercier et quelques autres, africain, amérindiens, asiatique et… européens.

Le moderne sorcier se veut chaman – bien que les techniques de l’extase n’apparaissent pas utilisées, tout au moins dans le discours des sorciers – sauf un – rencontrés dans cette enquête, pratiquant de bien « orthodoxes » rituels de sorcellerie -.

Ce qui pourrait, peut-être, rapprocher chamanisme et sorcellerie, pourrait résider dans la communication avec des entités de l’Invisible, communes à la sorcellerie et au chamanisme, ainsi que dans l’aspect « medicine-man » que revendiquent certaines des personnes interrogées. Le rêve, également, est important chez le sorcier, et peut être reçu comme un signe à décrypter.

L’on sait que rêve, guérison, rapports avec les « esprits » font partie inhérente du chamanisme, de par le monde.

Erica Jong, Starhawk, 32 Starhawk : sorcière américaine moderne, auteur d’ouvrages sur la sorcellerie. Lois Bourne, écrivent sur leur art, leur vie et leur vocation. Recettes, rituels, conseils… se trouvent dans leurs ouvrages.

Aujourd’hui, les sorciers écrivent leur autobiographie. Autobiographie einer Hexe, de Lois Bourne, 33 Bourne (Lois), Autobiographie einer Hexe, München, Knaur, 1987, Coll. Esoterik, Vorwort von Colin Wilson, 269 pages. « sorcière blanche » :

« weiße Hexe, die in der Verpflichtung lebt, stets für andere dazusein, zu trösten, zu helfen – zwar auch mittels paranormaler Fähigkeiten, aber vor allem durch starken Willen, innere Stabilität und die Kenntnis aller in Mensch und Materie schlummernden Energien.

Überdies bietet die Autorin dem Leser höchst interessante Einblicke in das aktuelle, von langer historischer Tradition geprägte Hexenwesen ihrer englischen Heimat. » 34 Ceci est le texte de présentation, au dos de l’ouvrage.

Parmi les facultés que revendique Lois Bourne :

  • elle peut voir les morts,
  • elle a le don de psychométrie 35 Faculté parapsychologique permettant de percevoir l’histoire d’un objet par simple contact avec lui.
  • elle entend des voix que d’autres n’entendent pas…

Elle reçoit la visite d’un homme :

« Er sei, so sagte er mir, das Allround-Faktotum einer Persönnlichkeit, die er mit ehrfurchtheischender Stimme als »den MeisterSo war ich nicht wenig erstaunt, als er schon zwei Tage später sich wieder auf meiner Türschwelle befand. Diesmal war sein Gesicht alles andere als fahl. Er zitterte vor Erregung und konnte sich kaum zurückhalten. Und wieder mußte ich befürchten, daß er in Ohnmacht fallen könnte, falls er sich nicht beruhigte. (…) Als er sich endlich gefaßt hatte, eröffnete er mir, daß der Meister mein Horoskop ausgearbeitet und daraus ersehen hätte, über welch enorme magische Kräfte ich verfüge. Auch hätte er herausgefunden, daß ich in einem früheren Leben eine Inkarnation als Hohepriesterin eines bedeutenden altägyptischen Tempels erfahren und über gewaltige Kräfte und beträchtliche magische Qualitäten verfügt hätte. » 36 Ibid. page 39. Ce texte raconte comment un personnage vient dire à Lois Bourne qu’elle est la réincarnation d’une grande prêtresse égyptienne : ses pouvoirs magiques dans la vie actuelle trouveraient leur source dans cette incarnation passée.

Ce qui introduit la notion de réincarnation, aux conceptions touchant à la mort et à l’Au-Delà de ces sorciers modernes.

Comme Lois Bourne, chacun des sorciers rencontrés pour ce travail considère comme évident la poursuite de la vie après la mort. La réincarnation et le Karma sont les réponses souvent apportées quant à l’Au-Delà de la mort.

Définissons ces termes :

Réincarnation : transmigration de l’âme post mortem dans un autre corps et poursuite d’une mission ou d’une évolution à travers de multiples existences.

Karma : (notion hindo-bouddhique) loi de causalité. Surtout ici comprise en mode punitif d’ailleurs : faire des actions néfastes génèrera des difficultés dans une vie ultérieure.

Les sorciers modernes interrogés se veulent « blancs » et tiennent donc compte de cette loi du Karma.

 

Les sorciers modernes, dans leur discours, se réfèrent souvent aux religions païennes européennes préchrétiennes et au chamanisme. Faisons un rapide tour d’horizon quant aux conceptions post-mortem connues de ces cultures :

– Pour les Celtes, le mort va dans l’Anwynn (« abîme »), un monde souterrain. Au jour de l’An, il y a interpénétration des deux mondes puis séparation. L’Anwynn est un lieu paisible, égayé par le gazouillis des oiseaux. Le temps ne s’y mesure pas.

Certains morts font, avant d’aller dans l’Anwynn, un passage par Avalon ou Falga, îles paradisiaques.

Pour qu’un mort puisse revenir sur terre, il devait trouver un vivant qui veuille bien le remplacer dans l’Anwynn. Ceci ne semble toutefois pas être en rapport avec la notion de réincarnation.

– Pour les Germains : les âmes des morts, par la mer, vont au Pays des Morts. Là elles sont envoyées soit au Walhalla soit au Hel, soit au Niflhel, selon leurs mérites. La religion germanique n’offre pas la perspective de la réincarnation.

– Pour les Slaves, l’âme du mort va dans le Raj, patrie des âmes désincarnées.

 

Pour compléter ce rapide tour d’horizon de l’état de la question, évoquons encore les ouvrages de sorcellerie récent existant sur le marché.

Pierre Manoury, sorcier parisien, sous son pseudonyme Montaigu, a publié un livre en 1979 : Panorama de l’Art du Sorcier 37 Montaigu (Louis), Panorama de l’Art du Sorcier, Paris, Les Textes Essentiels, 1979, Mystère et Initiation, 190 pages. , suivi d’une série de fascicules introduisant à son enseignement par stages de fin de semaine.

Traduit de l’anglais, le Guide Pratique des Sorciers, Sorcières et Couvents de Sorciers 38 Huson (Paul), Guide Pratique des Sorciers, Sorcières et Couvents de Sorcières, Paris, Fayard, 1975, 266 pages. commence par séparer l’adepte du Christianisme en… lui faisant réciter le Notre Père à l’envers. Afin de le libérer du joug de l’aliénation chrétienne.

Des revues comme L’Inconnu, L’Autre Monde,… publient des articles sur le sujet.

La sorcellerie n’est donc pas morte, bien au contraire. Elle se montre de plus en plus au grand jour – tout en se taxant du secret -.

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