Genèse de la Mort

      Il fut une époque où l’homme se méfiait de ses morts, de ses « mauvais morts », car il les sentait comme danger potentiel, d’où l’importance des rites funéraires et de leur bon déroulement. La peur que le mort puisse revenir pour se venger s’est transformée en véritable angoisse.

      Mais il fut un temps, beaucoup plus reculé, hors de l’histoire, où la mort n’existait pas. Où l’homme, immortel, et jouissant des bienfaits du Créateur, était en contact permanent avec celui-ci. Les mythes nous révèlent qu’aux origines, le monde d’ici-bas et l’au-delà étaient connectés. Il ne semblait pas y avoir de séparation. Beaucoup de mythes, de par le monde, en rendent compte. En voici :

En Mélanésie[1] :

      « … un mythe mélanésien nous dit que les premiers hommes, à mesure qu’ils avançaient en âge, recouvraient leur jeunesse en faisant peau neuve comme les serpents. Mais il arriva qu’une vieille femme, rentrant chez elle rajeunie, ne fut pas reconnue par son enfant. Pour le calmer, elle revêtit son ancienne dépouille, et depuis ce temps-là les hommes devinrent mortels. » (…) « … permettez-moi de rappeler le beau mythe indonésien de la pierre et de la banane. Au commencement le ciel était tout près de la terre et le Créateur avait l’habitude de faire descendre au bout d’une corde les présents qu’il destinait aux hommes. Un jour il fit descendre une pierre. Mais les ancêtres n’en voulurent pas et ils interpelèrent leur Créateur : Qu’avons-nous besoin de cette pierre ?  Donne-nous quelque chose d’autre. Dieu acquiesça. A quelques jours de là il fit descendre une banane, que les gens reçurent avec joie. Alors une voix venue du ciel parvint aux ancêtres : ï Parce que vous avez choisi la banane, votre vie sera comme la sienne. Quand le bananier produit des surgeons, la souche porteuse meurt ; ainsi mourrez-vous et vos fils prendront votre place. Eussiez-vous choisi la pierre, votre vie aurait été comme la vie de la pierre : immuable et immortelle. »

En Afrique :

      Mythe Ronga[2] : « Quand les premiers humains furent sortis des marais de roseaux, le chef de ce marais envoya le caméléon leur porter le message suivant : Les hommes mourront mais ils ressusciteront. Le caméléon (lumpfana) se mit en route, marchant lentement, selon son habitude. Entretemps le chef changea d’idée et envoya le gros lézard à tête bleue, le galagala, dire aux hommes : ï Vous mourrez et vous pourrirez dans la terre. Galagala partit aussitôt à toutes jambes et dépassa bientôt lumpfana. Il fit sa commission et, lorsqu’enfin lumpfana arriva avec la sienne, les hommes lui dirent : Tu viens trop tard, Nous avons déjà reçu un autre message. Voilà pourquoi les hommes meurent.

      C’est pourquoi on ne manque pas d’agacer le caméléon et même de jeter du tabac dans sa gueule. »

Ou    Mythe Beti[3] : « Au commencement Dieu créa l’homme et lui dit : Reste avec moi, car si tu t’éloignes, il peut t’arriver malheur et tu mourras. L’homme hélas ! n’obéit point, et un jour, il disparut et s’éloigna sur la terre. Alors Dieu lui envoya deux messagers porteurs de deux paroles : c’était le lézard et le caméléon. Seule serait efficace la parole du messager qui arriverait le premier. Au lézard, Dieu dit :
– Va, cherche l’homme et porte-lui cette parole : « Désormais les hommes meurent, et meurent pour toujours ! ».
Puis Dieu dit au caméléon :
– Va, cherche l’homme et dis-lui : « Désormais, les hommes meurent et reviennent à la vie ! ».
Les deux messagers se mirent en route. Le lézard, qui était malin, s’approche du caméléon et lui dit : « Prends le chemin de gauche ; moi je prends celui de droite. Mais retiens bien mon conseil : la terre est fragile ; si tu cours, tu vas l’ébranler sous tes pas… Marche lentement, lentement ! Le lézard prit les devants, rencontra l’homme et lui dit : « Désormais, dit Dieu, les hommes meurent, et meurent pour toujours !… »  Quand le caméléon arriva, c’était trop tard. Depuis ce jour, les hommes meurent et ne revivent plus. »

      Des mythes de ce genre se trouvent sur toute la surface de la planète. Fait notable : le Créateur et l’homme y communiquent, s’y voient, il n’y a pas séparation perceptive. La première séparation apparaitra avec la mort. À l’époque où les dieux et les hommes pouvaient communiquer, le lien entre ciel et terre était solide. Il est symbolisé dans les mythes par la montagne, la corde, la liane, l’arbre ou le pieu, ou tout objet symbolisant la verticalité. Cet axe de communication vertical se trouva un jour coupé, par un évènement d’envergure cosmique. Il s’en est suivi une réorganisation de l’univers[4] :

            « Bien des cultures nourrissent la croyance que la séparation du corps et de l’âme engendrée par la première mort s’est accompagnée d’une modification structurale de tout le cosmos : le ciel s’est retiré et les moyens de communication avec la terre ont été coupés (sectionnés l’arbre, la liane ou l’échelle reliant ciel et terre, ou aplatie la montagne cosmique). Désormais les dieux ne sont plus aussi accessibles qu’avant ; ils séjournent dorénavant loin, au plus haut du ciel, où seuls peuvent les atteindre chamans et sorciers en état d’extase, c’est à dire en esprit. »

      La perte de cette communication fut certainement un évènement dramatique pour l’homme. Et il lui fallut trouver une nouvelle méthode de communication : le chamanisme, la magie, etc.


[1] Mircéa Eliade, Occultisme, Sorcellerie et Modes Culturelles, Paris, Ed. Gallimard, 1978, page 48.

[2] . L.-V. Thomas et R Luneau, Les religions d’Afrique Noires, Paris, Ed. Stock, 1981, tome 1, page 133.

[3] Ibid., page 136.

[4] . Mircéa Eliade, Occultisme, Sorcellerie et Modes Culturelles, Paris, Ed. Gallimard, 1978, page 50.