La Place des Orphelins à Strasbourg

      Je désirai tout d’abord savoir ce qui se disait sur la maison de la place des Orphelins. Je décidai donc de m’adresser à notre électricien de quartier. Il est connu pour être au courant de tout ce qui se passe. De plus, il connaît beaucoup de monde. Renseignements pris, il me conseilla d’aller voir la boulangère de la place elle-même : elle devrait être au courant de tout. C’est une personne qui semble jouer le même rôle que notre électricien : collecteur de toutes les histoires de quartier. Bref, des informateurs de première main. Toute la difficulté consiste, en fait, à se présenter. L’électricien m’avait conseillé de venir de sa part. Cela a facilité l’approche.

      La difficulté à exposer ma demande d’informations sans dire exactement ce que j’étudie, m’a fait hésiter avant de me lancer. Je ne pouvais pas me présenter de cette manière : « Bonjour, je suis étudiant en ethnologie, je fais une étude sur la maison hantée de la place, dites-moi ce que vous en savez. » C’est trop brutal. Par contre : « Je suis étudiant, je fais une étude sur cette maison de la place, pouvez-vous me parler un peu d’elle, ce que vous en pensez ?… » C’est beaucoup mieux, et cela me permet de ne pas me « mouiller » tout de suite. Et de laisser la personne interrogée elle-même venir sur le caractère bizarre de l’immeuble. Avec un peu de chance elle parlera de la « hantise ».

      Première approche le 12.03.1989. Il s’agissait de faire une reconnaissance sur le terrain, de photographier la maison. Vers 13 heures, j’aborde une vieille femme qui promenait son chien. Aucune difficulté pour obtenir des renseignements. Cela donne ceci :

            La maison est habitée par un homme de 45 ans environ, professeur à Obernai, nommé GÉRARD.

            Il habiterait au deuxième étage, n’ouvre jamais les volets. Est bizarre. N’entretient pas la maison. À une sœur qui n’habite pas là. Sa mère habitait là aussi, mais elle est morte il y a deux ans. Elle vivait sur l’avant, lui sur l’arrière.

            De temps en temps, il coupe du bois pour se chauffer. N’allume jamais de lumière. La voiture, à l’entrée, lui appartient. Il ne veut pas louer. N’ouvre pas quand on vient (sa mère n’ouvrait pas non plus). Dans le passé, il louait, mais il a fini par se débarrasser de ses locataires. Il n’est pas marié. Il est déjà arrivé que des clochards s’installent dans la buanderie.

            La femme croyait que le nom était visible sur la porte d’entrée, ce qui n’est pas le cas. Elle dit que c’est un « assez grand professeur », mais ne sait pas préciser cette idée.

            Un jour, elle l’a vu sur le toit, accroché par une corde, pour enlever la neige. Elle a trouvé ça bizarre.

            Il est supposé rentrer tous les soirs.

            Apparemment, la maison lui paraît normale. Pas l’habitant. Elle n’a fait aucune difficulté pour parler. Et n’a pas sous-entendu de choses. D’après elle, ça fait très longtemps que la maison est dans cet état.

      C’est vrai, j’aurai dû d’abord décrire la maison. La photo ci-contre permet de se faire une idée de l’allure de l’immeuble. Toutes les fenêtres sont fermées. Volets fermés. Au-dessus du portail, il y a la trace d’un balcon, il a été détruit. L’immeuble, de loin, fait bonne impression, il est cossu. L’intérieur, du moins ce que l’on peut en voir de l’extérieur, laisse présager l’abandon. Une vieille carcasse de Peugeot 504 blanche finit de rouiller derrière le portail. On voit des débris. A travers les volets, on constate que certaines vitres sont brisées. L’intérieur donne une impression de saleté. Les sonnettes ont été arrachées. On ne peut pas en dire plus. Il faudrait pouvoir rentrer.

      L’interview précédente était une improvisation. Sans magnétophone, sans notes. J’ai tout retranscrit de mémoire chez moi, un quart d’heure après environ. Interview improvisée, certes, mais intéressante quand même. J’y apprend que la maison est habitée. Par un original, mais habitée quand même. Il m’a donc fallu essayer de cerner un peu le personnage, de savoir qui il était. Je dois dire que cela n’a pas été trop difficile.

       Bien sûr, je parle de mon mémoire à tous les gens que je connais. Cela me permet de connaître leurs réactions et, parfois, d’apprendre des données nouvelles, ou bien d’avoir des contacts.

      Par exemple, cette autre amie, qui me parle d’une personne de la place qui connaît bien la maison. Il me suffit de téléphoner. Je le fais le 15.03.89. Voici ce que j’apprends (voir annexe 1 comprenant la transcription de l’interview) :

            Elle connait l’habitant de la maison. La maison a commencé à être restaurée il y a 5-6 ans, mais les travaux ont cessé du fait d’un procès. Voilà pourquoi il manque le balcon au-dessus du portail : il a été enlevé. Cet homme n’a pas les moyens d’entretenir l’immeuble : « Il n’a pas les moyens… Ne paye rien, je crois, Il n’a pas l’eau, l’électricité, il n’a rien, dans cette maison. De toutes façons, l’intérieur n’est pas du tout refait, c’est sordide. »

            L’informatrice est sympathique, je décide de dévoiler mon jeu, de poser la question de la hantise : « … c’est les gens du quartier qui disent ça, mais ce n’est pas vrai. (…) Tous les gens du quartier disent que la maison est hantée, mais (…) d’où vient ce bruit, je n’en sais rien. » Elle dit elle-même qu’il « vit comme un fantôme ».

            Il ressort de l’entretien qu’il a hérité de la maison, et que c’est une charge trop lourde pour lui. Mais que, pour une obscure raison, il ne veut pas vendre, ni louer. Elle me conseille, elle aussi, de consulter la boulangère.

      J’ai enregistré la conversation, le texte se trouve en annexe. Ce qui est intéressant, ici, c’est que la maison intrigue les habitants de la place, et que, faute de savoir, on lui colle une étiquette : « maison hantée » ou « maison du pendu ». Mais cela sera plus évident pendant l’interview de la boulangère.

      Comme je disais plus haut, je parle autour de moi de mon enquête. À la faculté aussi. Et voilà qu’une étudiante me dirige vers un autre étudiant qui est « censé connaître des gens qui ont loué un appartement dans cette maison, et qui l’ont quittée pour cause de hantise ». Voilà une piste hautement intéressante. Je décide de la suivre et de remonter la chaîne. J’arrive, enfin, à contacter ce jeune homme. Et voilà ce que j’apprends ce 15.03.1989 à 19h45 : « La personne qui m’a dit ça s’appelle (je tais le nom). Je lui passerai ton numéro de téléphone pour qu’il te contacte… Son téléphone est coupé. » Coup classique : je n’ai jamais eu de nouvelles. De plus, je soupçonne cette personne de l’avoir, elle aussi, appris de quelqu’un d’autre. Et mon hypothèse est la suivante : oui, il y a bien eu des gens qui ont loué un appartement dans l’immeuble de la place des Orphelins. Mais ils ne l’ont pas quitté parce que l’immeuble était hanté, mais pour une autre cause. Il s’agit en fait d’une déformation des informations, telle qu’on la retrouve dans le processus de la rumeur.

      Plus l’enquête avance, plus j’entends de versions. Mais je n’arrive jamais à mettre la main sur les personnes qui ont véritablement loué un appartement là-dedans. Il s’agit toujours de : c’est des amis qui m’ont dit, c’est une connaissance qui m’a dit, etc… C’est dommage. Car cela m’aurait permis d’avoir une certitude. Mais une chose est sûre, c’est que plus j’ai de renseignements, moins je suis convaincu d’avoir affaire à une maison hantée.

      Le 14.04.89 vers 16h, je me rends chez la boulangère. J’ai dissimulé mon magnétophone sous ma veste. Je n’ai pas envie d’impressionner, je désire éviter les blocages, car je désire savoir. J’entre donc (voir annexe 2 comprenant la transcription de l’interview ; C1 = cliente 1 ; C2 = cliente 2…) :

            La première chose que j’apprends est que l’homme qui habite l’immeuble est le propriétaire. Et elle me dit son nom, Girard, et me donne son numéro de téléphone – que j’ai appelé souvent par la suite, sans succès -. L’immeuble ne lui a pas toujours appartenu. Il fut un temps où une des moitiés appartenait à un curé. A la mort de celui-ci, c’est sa gouvernante qui a hérité. Mais, cette femme a fini par vendre à une agence immobilière car elle ne pouvait plus supporter son voisin. L’agence, évidemment, a loué les appartements qu’elle a acquis. Girard semble ne pas vouloir supporter des voisins et leur rend la vie impossible : « C1 : Des cadenas et tout cadenassé avec des chaînes ; C2 : Il voulait que les gens partent, quoi. » Résultat, l’agence met aux enchères et Girard achète. Il est maintenant le seul propriétaire.

      Je renvoie le lecteur en annexe afin qu’il puisse lire la retranscription de l’interview. Celle-ci a été décisive. J’ai eu, là, pour la première fois, une vision cohérente de l’histoire récente de la maison. Les faits racontés semblent accréditer mon hypothèse : la maison n’est pas hantée ; des gens ont bien loué des appartements, mais ils ont été chassés à cause des nuisances provoquées par Monsieur Girard. La boucle est bouclée. Je regrette seulement de n’avoir pu entrer en contact avec ces ex-locataires. Cela m’aurait donné une certitude.

      Cette interview a aussi été révélatrice de l’intérêt des gens du quartier pour cet immeuble. Dans la boulangerie se trouvaient plusieurs clientes. Ma présence s’est avérée être un catalyseur. Toute l’attention des clientes s’est trouvée focalisée sur la « maison hantée ». Une cliente âgée connaissait des éléments de l’histoire et les racontait. Une autre avoue qu’elle rêve de cette maison, ainsi que d’autres personnes de sa connaissance. Une troisième ajoute que son mari aussi en a rêvé. Et puis, tout le monde veut savoir. Les questions fusent, les remarques tombent.

      Et puis, quand même, cette remarque de la boulangère : « Y a même des écoles qui sont déjà venues et qui m’ont dit venir voir la maison hantée ! » (ton amusé). Cela en dit long. Je pense que, s’il y avait eu une quelconque manifestation paranormale, la boulangère y aurait fait allusion. Mais rien. Je me suis donc trouvé en présence d’une simple histoire de rumeur de quartier. Je ne veux pas dire par là que ce n’est pas un phénomène intéressant, mais son étude sort du cadre de ce mémoire. L’immeuble de la place des Orphelins n’est pas hanté. Il est habité par un homme ne désirant pas cohabiter avec d’autres personnes, et qui, apparemment, projette sur cette maison une affection toute particulière.

      Pour clore cette enquête concernant cet immeuble, voilà le compte rendu de ma visite aux Archives de la ville de Strasbourg, effectuée le 14.04.1989 :

            Je me suis rendu aux Archives de la ville de Strasbourg afin d’y chercher des éléments historiques sur la maison de la Place des Orphelins. L’accueil a été agréable. Ambiance studieuse. Quelques personnes présentes consultaient des documents.

            J’ai pu feuilleter les deux versions, française et allemande, du Livre de SEYBOTH. C’est une histoire des bâtiments principaux de la ville. Ainsi que des rues.

            La maison étudiée place des Orphelins a pour adresse : 25 rue Ste Marguerite. Elle a été construite en 1838. Par qui et pourquoi : cela les archives ne le disent pas. Il s’agit en fait d’une maison d’habitation certainement depuis l’origine. Les livres d’adresses en font foi.

            L’archiviste a été très aimable et m’a orienté vers la consultation des livres d’adresses qui sont des sortes d’annuaires des rues, décrivant, pour chaque rue, les habitants ainsi que leur profession par numéro d’immeuble.

            Les livres d’adresses possédés par les Archives vont de 1884 à 1914, puis de 1920 à 1939. Puis 1948 et 1953. À partir de 1920, il s’agit déjà d’annuaires téléphoniques composés de trois parties : un classement par rues, un classement par noms et un classement par professions. Les deux derniers classements nous étant familiers de par nos annuaires. 

            Voici un relevé des livres d’adresses : les locataires

      1884 : Jacoby, Thron, Wolf Netter

      1886-1887 : Baierlein, Erhardt, Hübschmann, Kauffmann, Lang, Meyer, Mosterts, Wissmann.

      1890 : Mächler, Schneider, Dau, Dupré, Jensch, Möller, Möller, Starker, Baierlein, Füchs, Mosterts, Pflug, Hübschmann.

      1982 : Kössler, Schneider, von Wülchnitz, Baierlein, Mosterts, Netter.

      1893 : Kössler, Schneider, von Wülchnitz, Baierlein, Mosterts, Pflug, Netter.

      1900 : Kössler, Schneider, Gerval, Baierlein, Mosterts, Pflug, Netter.

      1910 : (Ici mention du propriétaire : la ville de Strasbourg) Bauer, Pfeiffer, Schneider, Thiebault, Mosterts, Pflug, Münch.

      1914 : (Ici mention du propriétaire : la ville de Strasbourg) Bauer, Haendler, Thiebault, Ehrmann, Pflug, Heitz.

      Ensuite : pas de livre d’adresses jusqu’en 1920 (Guerre 1914-1918).

      1920 : personne. Ni mention de propriétaire, ni de locataire. Passage du n°24 au n°26 de la rue Ste Madeleine.

      1932 : idem.

      1939 : idem.

      Ensuite guerre de 1939-1945. Archivage reprend en 1948.

      1948 : (Pas d’indication de propriété). Brechenmacher (comptable), Jansem (ouvrière), Haspélé (photographe), Girard (employé), Strecker (patissier).

      1953 : personne.

            Voici donc les données obtenues ce jour. Il faudra vérifier le prénom du locataire Girard de 1948. Il s’agit peut-être de notre Alfred Girard, actuellement propriétaire.

      NOTE : j’ai expliqué à l’archiviste le pourquoi de mon étude. Il a réagi très positivement. Sur la question de l’existence d’autres maisons hantées à Strasbourg sa réponse a été négative. Tout au plus des phénomènes d’apparitions, mais pas de coups frappés et pas de poltergeist.

      Une remarque concernant cette liste : l’immeuble a été propriété de la ville avant la grande guerre. Aucune indication de propriété entre 1920 et 1948. Je suppose qu’après la seconde guerre mondiale, l’immeuble est devenu propriété privée.

      Ainsi s’achève mon enquête concernant l’immeuble de la place des Orphelins. Je constate qu’elle ressemble plus à une enquête de type « policier » qu’à une enquête ethnologique. Mais, c’était le seul moyen de rassembler des données.

      La deuxième partie de l’enquête est plus classique. Il s’agit de mener des entretiens non-directifs concernant le concept de maison hantée.