La théorie

      Je pourrai multiplier les exemples, mais je préfère donner la parole au Docteur A. Cuénot, qui présente une bonne description de la personnalité des personnes à l’origine des manifestations appelées esprits-frappeurs ou poltergeist :

            « Lorsque les esprits frappeurs se manifestent on retrouve toujours assez facilement à l’origine ou au centre des évènements un sujet mythomane, le plus souvent hystérique, fréquemment du sexe féminin, encore jeune ou même enfant, plus ou moins claustré, avide de se faire valoir en monopolisant l’attention fût-ce en accomplissant des jongleries. Leur but est, semble-t-il, de surprendre, d’inquiéter les autres. Les premiers signes sont généralement timides, discrets, imprécis, permettant de tâter les réactions de l’entourage et si besoin était, d’effectuer à temps un recul stratégique. Aussi pendant un certain temps laissent-ils place au doute. Plus tard les manifestations deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus étranges, de plus en plus manifestes pour prendre pendant la période d’état un train difficilement soutenable. Après un certain délai, souvent après une intervention quelconque pouvant agir sur la psychologie du responsable, tout rentre dans l’ordre, souvent assez rapidement avec parfois de brusques retours offensifs, une disparition définitive ou des transformations : les coups font place à des grattements, à des applaudissements, à des chutes d’objets, à des portes qui s’ouvrent, à des bruits divers puis tout cesse enfin sans qu’aucune explication puisse être trouvée à tous ces désordres. »[1]

      Il semble tout de même que les sujets qui provoqueraient ces phénomènes n’aient plus d’autre moyen pour se faire comprendre que d’utiliser, inconsciemment et sans contrôle, des forces de type psychokinétique[2]. La tension intérieure, le conflit interne doit en arriver à un point tel que la « déflagration » provoque ces manifestations. Il est regrettable que si peu de chercheurs osent se lancer dans l’étude de ces forces psychokinétiques. Car, quoiqu’on en dise, la réalité de ces manifestations ne fait plus aucun doute. Trop de témoins au-dessus de tout soupçon les ont observées, tels les gendarmes, par exemple. Le professeur Rémy Chauvin, qui se penche sur l’étude de ces phénomènes, pense qu’à l’heure actuelle, il devient ridicule de se battre pour savoir s’ils existent ou non. Il serait préférable, à son avis, de les étudier, et, pour ce faire, de mettre au point une nouvelle méthodologie. Car il n’est pas possible de les étudier en laboratoire.

      En cette fin du XXème siècle pourtant, alors que l’on observe les premiers pas hésitants en faveur d’une reconnaissance de phénomènes parapsychologiques, les parapsychologues et les scientifiques d’autres disciplines qui s’y intéressent, semblent d’accord pour reconnaitre les faits produits par des poltergeist mais se refusent à voir dans certains cas des manifestations de l’au-delà. Il semble donc, que même pour les hommes de science les plus ouverts, l’existence d’une vie après la mort, et d’une action de cette vie après la mort sur notre monde sensible, soit une hypothèse trop fantastique. À tel point qu’elle est souvent rejetée.

      Mais il y a 60 ans de cela, Camille Flammarion, le célèbre astronome, connu pour ses recherches sur les manifestations de l’au-delà, nous montre, premièrement : que les observations sérieuses ne sont pas récentes ; deuxièmement : que des études ont déjà été entreprises dans le passé. Ce qui est étrange est que l’acquis de ces recherches semble avoir été oublié. Les deux guerres mondiales ont peut-être fait coupure ? Sans doute. Sinon, comment concevoir que, dans ce domaine, la science n’ait fait aucun progrès ! Il s’agit pourtant d’un domaine qui touche aux profondeurs de la psyché humaine.

      Camille Flammarion, en 1922, dans son ouvrage « Les Maisons Hantées », nous dit ceci :

            « Les manifestations des maisons hantées mettent sous nos yeux, d’une part des phénomènes matériels sans signification apparente, d’autre part, des manifestations d’esprits, et ici même certaines propriétés organiques de jeunes filles, de jeunes femmes, de jeunes garçons y sont associées. On voit combien le problème est complexe. Quoi qu’il en soit, il y a là en jeu des forces invisibles inconnues. »[3]

      À cette époque, les données du problème étaient déjà bien cadrées. Les observations étaient précises. Des hypothèses étaient échafaudées. Par exemple :

            « Ne pourrions-nous, sans trop de hardiesse, supposer que les vivants laissent après eux certains reliquats de force, de fluide vital, imprégnés dans l’appartement, lesquels, au contact de la présence effective d’une sensitive peuvent subir une revification susceptible de produire ces étranges phénomènes ? »[4]

      Remarquez que cette hypothèse est apparue dans une des interviews de l’enquête (Interview de Jacques et Simone, page 22).

      Camille Flammarion suppose que ces phénomènes seraient produits afin de nous rendre attentifs, nous les vivants, à la survie après la mort :

            « Nous pourrions penser, avec le professeur Perty et avec Bozzano qui le commente, et répéter ce que nous avons dit plus haut, que ces manifestations banales, vulgaires, matérielles, analogues à tant d’autres que nous avons eu à constater dans cet ouvrage, sont opérées par voie de moindre résistance (comme les phénomènes de la foudre) et peuvent être dirigés par des intelligences invisibles, avec le but d’impressionner les témoins, en secouant leur indifférence et en les invitant à méditer sur la possibilité de l’existence d’une âme survivant à la mort avec toutes les conséquences morales et sociales qui en dérivent. Si l’on admet cette interprétation, on admet par cela même qu’un but très noble est atteint par des moyens fort modestes, ce qui s’adapte à la nature trop souvent vulgaire de l’homme, car il faut bien avouer que la plupart des êtres humains ne connaissent que la vie matérielle, restent sourds devant les argumentations philosophiques ou psychologiques, n’étant frappés par les faits brutaux ?  Un violent coup de poing dans le dos les touche plus qu’une dissertation de Platon, de Bouddha, ou de Jésus-Christ. (…)

            Qu’il y ait des intelligences invisibles en action dans les phénomènes de poltergeist, c’est incontestable. Des projectiles frappent des cibles choisies, se ralentissent pour ne pas blesser les spectateurs, décrivent des trajectoires capricieuses, tombent on ne sait d’où, passent à travers des fentes étroites ajustées. Et même pénètrent dans des pièces hermétiquement fermées : ce sont là des actes appartenant à un monde supranormal. Attribuer ces actes raisonnés à des facultés bizarres du subconscient me parait une hypothèse difficilement soutenable.

            Nous avons fait remarquer que la banalité et la vulgarité des manifestations peut s’expliquer par le simple but d’attirer l’attention et par la facilité d’agir suivant la moindre résistance. Il peut aussi exister là des esprits vulgaires, comme il en existe dans notre monde vivant, et même selon toute probabilité un fort grand nombre. Pourquoi n’y aurait-il pas, de l’autre côté de la barrière comme de ce côté-ci ; des mauvais plaisants – et même des imbéciles et des méchants ? »[5]

                Et oui, pourquoi pas ?  Après tout, cette hypothèse n’est pas plus fantastique que celle voulant tout attribuer à la malignité de l’inconscient. D’autant plus, que dans les sociétés traditionnelles, l’existence d’esprits et d’êtres désincarnés est couramment admise. C’est donc, pour le chercheur, une éventualité à analyser avec soins.


[1] A. Cuénot, Les Certitudes Irrationnelles, Paris, Ed. Planète, 1967, page 123.

[2] La psychokinèse ou effet PK est une faculté mentale permettant à un être humain de déplacer un objet matériel à distance sans contact physique.

[3] Camille Flammarion, Les Maisons Hantées, Paris, Ed. J’ai Lu, 1972 (Edition originale : 1922), page 183.

[4] Camille Flammarion, Les Maisons Hantées, Paris, Ed. J’ai Lu, 1972 (Edition originale : 1922), page 84.

[5] Ibid., page 245.