La transe chamanique

Rôle du chaman :

  • la divination
  • la guérison
  • l’accompagnement des morts (psychopompe)
  • le contact avec les esprits
  • l’initiation

« Loin d’être hypnotisé, subjugué par la présence d’un dieu, le chaman est un voyant, un aventurier de l’au-delà. » [1]

« Donc la transe du chaman est active parce qu’hallucinatoire. »

« La véritable transe chamanique est assurément d’abord ce qu’en termes cliniques l’on appelle une ‘hallucination de la vue’. Mais elle est aussi d’une certaine façon, une hallucination psychomotrice puisque les mouvements du chaman sont perçus comme se déroulant sur une scène mythique.

… Tout se passe comme si les chamans exploitaient à plein rendement, avec l’aide des hallucinogènes, un cinquième dispositif psychique, encore totalement inconnu et distinct à la fois de l’état de veille, du sommeil, du rêve comme de, l’hypnose ». [2]

« L’historien des sciences Gordon Risse affirme que dans l’état de conscience où est plongé le chaman quand il opère une guérison, sont utilisées des ressources mentales auxquelles les hommes du monde moderne, soit n’ont plus accès, soit ne s’intéressent pas à cause de leur dépendance vis-à-vis de la pensée consciente logique et rationnelle. Devant des problèmes difficiles à résoudre, le chaman a recours à des expériences intérieures plutôt qu’à la raison. Utilisant des souvenirs sensoriels ainsi que des abstractions et des symboles, « il passe en revue le flot d’images de son subconscient sans faire appel au pouvoir critique de la conscience ni aux repères de causalité, d’espace et de temps ». Ainsi, le chaman se raccorde à une banque de données non accessible en état de conscience ordinaire. »[3]

Les stimulations du chamanisme

  • La chaleur
  • Privations physiques et sensorielles
    • Le jeûne
    • Privation de sommeil
    • Abstinence sexuelle
    • Obscurité
    • Monotonie
  • Les plantes psycho-actives
  • Auxiliaires auditifs :
    • Tambour, baguettes, crécelle, hochet

Certains auteurs opposent nettement transe de possession et transe chamanique. Ainsi Gilbert Rouget nous propose le schéma suivant :

TRANSE DE POSSESSION[4] TRANSE CHAMANIQUE
– visite d’un esprit ou d’une divinité chez les hommes

– l’esprit maîtrise l’individu en qui il s’incarne

– transe involontaire

– voyage de l’homme chez les esprits

– l’individu maîtrise l’esprit qui s’incarne en lui

– transe volontaire

 

Rouget tranche donc nettement entre transe de possession et transe chamanique. Il semble que dans les faits, le chaman puisse aussi bien voyager en esprit dans les mondes supérieurs ou inférieurs qu’inviter les esprits à entrer en lui.

Ainsi Éliade rapporte que

« En dehors des chamans, tout Esquimau peut également consulter les esprits, par la méthode appelée qilaneq. Il suffit d’asseoir le malade à terre et de lui tenir la tête levée avec la ceinture. On invoque les esprits et, quand la tête devient lourde, c’est le signe que les esprits sont présents. On leur pose alors des questions ; si la tête devient encore plus lourde, la réponse est positive ; si, au contraire, elle semble plus légère, la réponse est négative. Les femmes utilisent fréquemment ce moyen commode de divination par les esprits. Les chamans y recourent parfois en se servant de leur propre pied (Rasmussen, Iglulik Eskimos, p. 141 sq.). »[5]

Malgré des typologies très strictes faisant une opposition nette entre possession et chamanisme, entre mobilité et immobilité, la transe chamanique peut recouvrir plusieurs de ces aspects. La transe du chaman peut donc être mobile ou immobile (« Parfois, le voyage outre-tombe du chaman [esquimau] se déroule durant une transe cataleptique présentant tous les caractères d’une mort apparente »[6]), comporter des épisodes possessionnels ou non, peut être ecsomatique ou médiumnique.

L’état de conscience chamanique comprend divers degrés de transe, de la plus légère (chez la plupart des chamans indiens d’Amérique du Nord) à la plus profonde (chez les Lapons, où un chaman peut temporairement entrer dans le coma). Évidemment, cet éventail se retrouve chez les chamans sibériens. Comme le souligne Hultkranz, ‘‘Les affirmations selon lesquelles la transe chamanique est invariablement de même intensité sont en conséquence fallacieuses’’ »[7]

En général, la transe chamanique est vécue comme un voyage et de ce fait on la nomme voyage chamanique. L’esprit du chaman s’en va dans le monde des esprits pendant que son corps reste présent dans le monde physique. Pendant ce voyage, et selon les cultures, le corps du chaman reste soit inanimé, en catalepsie, soit est animé de convulsions, ou danse, ou mime les scènes vécues dans le monde des esprits. Pour Lapassade, cette sortie hors du corps est la signature du chamanisme[8].

« Georges Lapassade croit pouvoir assimiler la transe chamanique à d’autres états de « sortie du corps » ; elle ne serait qu’une forme particulière de ce que les auteurs anglo-saxons appellent  Out-of-the-Body-Experience (OBE). ».[9]

Pour Éliade également, la transe du chaman est caractérisée par des voyages dans les mondes célestes et souterrains ; cependant Éliade y ajoute le qualificatif « extatique » c’est-à-dire être hors de son corps. Une transe extatique est donc pour Éliade un état de conscience où le chaman voyage en esprit hors de son corps et non un état de conscience impliquant un ravissement, comme chez sainte Thérèse d’Avila.

« Il (le chaman) connaît par sa propre expérience extatique les itinéraires des régions extra-terrestres. Il peut descendre aux Enfers et s’élever aux Cieux parce qu’il y a déjà été. »[10]

Pour Michael Harner, le mot transe est à proscrire car, pour beaucoup d’ethnologues — et aussi d’anthropologues, de médecins, de psychologues…—, la transe implique un état non ordinaire non conscient. Or pour lui, le chaman est dans un état de conscience non ordinaire qu’il appelle état de conscience chamanique (ECC) et agit en toute conscience et concentration. Ce concept de conscience est important.

 

[1] Luc de Heusch, Possédés somnambuliques, chamans et hallucinés in : La transe et l’hypnose de Didier Michaux, Imago, 95.

[2] Luc de Heusch, ibid.

[3] Jeanne Achterberg : Le chaman : maître de guérison dans le noyau imaginaire in : Anthologie du chamanisme , Nicholson S., 91, Le mail.

[4] Didier Michaux, « Formes d’hypnose et formes de transe », in : La transe et l’hypnose, p. 269.

[5] Mircéa Éliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, p. 238.

[6] Mircéa Éliade, op. cit., p. 234.

[7] Michael Harner, Chamane, expérience intérieure, p. 85.

[8] Georges Lapassade, Les états modifiés de conscience, p. 13.

[9] Luc de Heusch, « Possédés somnambuliques, chamans et hallucinés », in : La Transe et l’Hypnose, p. 38.

[10] Mircéa Éliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, p. 155.