La transe extatique ou transe mystique

C’est un ressenti qui a la puissance émotionnelle de la vision tout en n’impliquant pas nécessairement le sens de la vue. Elle est généralement immobile, vécue entièrement dans l’esprit, sans guère de participation apparente du corps. Ceci doit être nuancé toutefois : le corps peut être investi dans une activité automatique et qui ne nécessite pas l’attention consciente, comme dans la danse des derviches tourneurs.

La transe extatique, c’est celle de Thérèse d’Avila (qui « jouissait de Dieu » selon ses propres termes) ou celle de François d’Assise, communiant avec Dieu et la création entière ; c’est aussi une expérience qui peut advenir en dehors de toute foi religieuse : dans un élan de « mysticisme sans dieux » et « d’extase laïque », selon les mots de Roger Bastide. L’expérience de Fritjof Capra (physicien) est une telle transe extatique :

« Je pris soudain conscience de tout mon environnement comme étant engagé dans une gigantesque danse cosmique (…). Je vis des cascades d’énergie descendre de l’espace au sein desquelles les particules étaient créées et détruites selon des pulsations rythmiques. Je vis les atomes des éléments et ceux de mon corps participer à cette danse cosmique de l’énergie. J’en sentais les rythmes et j’en entendais les sons, et à ce moment précis je sus que c’était la danse de Shiva, le seigneur de la danse adoré par les Hindous ».[1]

Mircéa Éliade nous raconte ce qu’a vécu un commerçant américain de 32 ans. Pour cet homme, tout démarre par un rêve-vision qui commence de façon banale et s’achève en apothéose : il voit dans le ciel une lumière éclatante qui grandit, emplit les ténèbres, plus lumineuse qu’on ne peut l’imaginer. Puis il entend : « C’est mon Sauveur! ». C’est alors qu’il se réveille, gardant une impression profonde, à tel point que son comportement change dans sa vie. Trois ans plus tard, alors qu’il se promène avec sa femme dans la Seconde Avenue à New-York, il a une transe extatique qui le fait s’exclamer : « Oh ! J’ai la vie éternelle ! ». Il sent alors, intensément, que la divinité vient de ressusciter en lui et il sait qu’il gardera éternellement conscience de cette vérité. Encore trois ans se passent et voici que lui advient une nouvelle expérience extatique : il est sur un bateau entouré d’une foule et il ressent son âme et son corps entièrement inondés de lumière.

Mircéa Eliade souligne que cet homme n’était pas spécialement religieux, qu’il était « content de son métier et que rien ne (le) préparait, apparemment, à une illumination quasi mystique »[2].

Christine Hardy, psycho-ethnologue, nous raconte elle aussi une de ses expériences quasi mystique : elle se promenait sur une plage déserte puis elle entreprit de nager jusqu’à un radeau se trouvant à quelques centaines de mètres.

« Il y avait une sorte de lumière gris pâle, vespérale, vaguement bleutée. Solitaire, je me sentis entrer dans une fusion intime avec l’infini de la mer, du ciel, de la longue plage, et je me mis à danser sur le radeau cette ivresse de beauté, d’âme, d’infini. »[3]

La transe extatique n’est donc pas une expérience réservée aux mystiques. Dans tous les cas, la transe extatique porte en elle les sensations du ravissement, du contact avec quelque chose de transcendant, de totalement supérieur au vécu ordinaire. L’arrivée spontanée d’un tel vécu extatique est un don offert à celui qui en bénéficie, comme une grâce qui le marque et même souvent modifie profondément des aspects de sa personnalité et de son comportement. Il est parfois comme « re-né ».

Walter Pahnke et William Richards en 1969 définissent la transe mystique. Elle est :

« l’unité indifférenciée du sujet et du monde, la perte du sens habituel de l’espace et du temps, le sens du sacré, le sentiment de certitude absolue de la connaissance attachée à l’expérience vécue, l’aspect paradoxal de l’expérience, l’ineffabilité, le caractère transitoire, un sentiment profond de l’ordre de l’amour, des changements positifs de comportement et d’attitude maintenus après cette expérience. »[4]

Bien que la transe extatique, ou extase, soit une forme de transe, Gilbert Rouget oppose nettement les deux états, les met aux antipodes.

« À l’extase correspond un modèle d’induction de type privation sensorielle (immobilité, silence, solitude). La privation sensorielle entraîne une modification du comportement dans le sens de la passivité et un renforcement de la sphère représentationnelle : hallucinations. (…) À la transe correspond un modèle du type surstimulation sensorielle (mouvement, bruits, sociétés). Cette surstimulation entraîne des conduites actives débouchant éventuellement sur des comportements de crise avec vraisemblablement une réduction de l’activité représentationnelle et de l’intégralité des contenus mentaux (amnésie). »[5]

EXTASE[6]

TRANSE

immobilité
silence
solitude
sans crise
privation sensorielle
souvenir
hallucinations
mouvement
bruit
société
avec crise
surstimulation sensorielle
amnésie
pas d’hallucinations

 

Christine Hardy critique cette opposition :

« À mon avis, cette opposition entre la transe (mouvement, aspect social) et l’extase (immobilité, solitude) n’est pas pertinente parce qu’elle amène, pour exister, à ne pas prendre en compte certains types de transes immobiles et solitaires et, de même, elle ignore des formes d’extases collectives et / ou reliées à une activité physique. (…) Ainsi, je ne pense pas qu’une définition sommaire et partielle de ces phénomènes puisse être un outil méthodologique adéquat pour l’ethnologie. »[7]

Dans ces domaines des ENOCs, il est toujours délicat de trancher de façon nette car les caractéristiques des transes, comme nous venons de le voir, sont difficiles à cerner avec exactitude et, d’autre part, une expérience ENOC peut également être une succession de transes.

[1] Fritjof Capra, La Tao de la physique, p. 9 et suivantes.

[2] Mircéa Eliade, Méphistophélès et l’Androgyne, p. 19.

[3] Christine Hardy, Le vécu de la transe, p. 111.

[4] Georges Lapassade, op. cit., p. 48.

[5] Didier Michaux, op. cit., p. 267.

[6] Ibid.

[7] Christine Hardy, op. cit., p. 108.