La transe hypnotique

Certains auteurs pensent qu’il y a une composante d’hypnose dans chaque type de transe. L’hypnose serait un des éléments nécessaires, une sorte de « clé pour ouvrir la serrure » et permettre l’installation de l’ENOC ; l’hypnose est ensuite le « matériau de fixation » pour maintenir l’ENOC sur une certaine durée. On peut dégager deux aspects à la transe hypnotique :

  1.  une forme de sidération du mental conscient qui assiste en spectateur passif à la transe (mais qui peut intervenir aussitôt que cela devient nécessaire). Là, une certaine plasticité se fait jour qui permet l’émergence des contenus de la transe : possession, vision, channeling, extase, contact avec des entités (anges, guides, esprits, dieux…).
  2. ‚ une intensification de la concentration qui peut être orientée sur un but précis : voyage chamanique, visualisation de guérison, exploration, conduite d’un rituel…

Dans la transe hypnotique et dans ces deux aspects, le discours mental est réduit voire inexistant, l’attention est focalisée — ce qui diminue les perceptions et les sensations parasites venant du vécu ordinaire. La pensée, lorsqu’elle se présente, se fait en images et non plus en mots — elle est donc synthétique et globalisante, holiste, et non plus analytique et réductrice. Cette visualisation spontanée peut être extrêmement vivide et le resserrement de l’attention lui donne alors une importance, une présence particulièrement intense. La disponibilité est ample, par élimination de nombre de stimuli du monde ordinaire, et cela donne un pouvoir d’action incisif lorsque le but de la transe est, par exemple, de rapporter des informations ou d’avoir des contacts avec l’« ailleurs ».

Il y a des différences essentielles entre la transe hypnotique seule et l’extase ou la transe de possession (même si l’état hypnotique est impliqué dans chacun). La possession et l’extase marquent un contact intime avec quelque chose de l’ordre du transcendant. Dans l’extase, on prend ce qui vient — on en jouit et s’en souvient. Dans la possession également, même si, souvent, la pleine mémoire fait défaut. Dans ces deux cas d’états non ordinaires de conscience, la personne en transe ne peut généralement pas décider par elle-même du type de transcendance qui se manifestera.

Au contraire, dans la transe hypnotique « pure », c’est-à-dire l’hypnose thérapeutique, il y a une intention et une finalité précises et elle se met en place à l’aide d’une procédure établie. Par ailleurs, là où la transe de possession met le plus souvent le conscient de côté, dans la transe hypnotique, le conscient est toujours là, attentif, présent, concentré. Le mot « endormi », qui fait partie de la terminologie hypnotique du siècle dernier, est absolument inapproprié : le sujet est conscient, mais son état de conscience est modifié, il est dans un ENOC.

La transe hypnotique (ou auto-hypnotique) est un état mental visant à la guérison, au contrôle de la douleur, ou à l’acquisition de capacités, aptitudes, talents et comportements désirables. Ou encore à faciliter une visualisation efficace pour certains buts précis.

Didier Michaux décrit une typologie contemporaine[1] dans laquelle il inclut quatre formes d’hypnose :

— un comportement de type somnambulique

— un comportement « pseudo-léthargique »

— un comportement de type cataleptique

— un comportement « léthargie-réveil ».

#.1.     Le comportement de type somnambulique

Ce comportement est « caractérisé simultanément par une forte activité et un fort engagement dans la suggestion : la suggestion est prise à la lettre et théâtralisée. (…) Ces sujets, dont la suggestibilité est présente à l’état de veille, voient celle-ci s’accroître en réponse à l’induction hypnotique. »[2]

#.2.     Le comportement « pseudo-léthargique »

Il est caractérisé par la passivité qui n’affecte pas la tonicité du sujet. Celui-ci est réceptif, en attente des suggestions qu’il accepte. Aucun mouvement spontané n’est à noter et une forte imagerie mentale est observée.

#.3.     Le comportement de type cataleptique

Ici, le sujet est toujours tonique mais fait preuve de mutisme. Il réagit aux inductions hypnotiques et est réceptif aux inductions incluant des suggestions d’inhibition motrice. De plus il peut être insensibilisé à la douleur et peut avoir des hallucinations

#.4.     Le comportement « léthargie-réveil »

Le sujet semble s’être assoupi, il se recroqueville sur lui-même, s’affaisse. De plus, il est résistant aux inductions hypnotiques.

Le tableau ci-après explicite ces quatre formes d’hypnose.

 

 

Formes de comportement apparaissant en réponse à l’induction hypnotique[3]contexte : demi-privation sensorielle, demi-silence, parole maternante
Somnambulisme aconflictualité / suggestion Pseudo-léthargie
  • hypnotisabilité
  • forte suggestibilité +++
  • suggestibilité dans tous les registres et tout particulièrement idéationnelle
  • théâtralisation de la suggestion
  • mouvements spontanés

 

Vécu « hypnotique »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • suggestibilité motrice +
  • tendance à la passivité (sur fond aconflictuel)
  • réussite passive des suggestions motrices
  • rêve +
  • absence de mouvements spontanés (désinvestissement du corps comme moyen d’expression personnelle)

Vécu « hypnotique »

Activité tonique                 <–

veille relaxée

–>           Passivité tonique
Catalepsie-prostration   Léthargie-réveil
  • tonus inchangé
  • mutisme
  • suggestibilité de veille
  • suggestibilité motrice / inhibitions (bras, parole)
  • forte intensité et persistance des inhibitions motrices
  • suggestibilité / hallucinations :
  • mouche +
  • anosmie[4] ammoniaque +

Vécu « hypnotique »

 

 

 

 

 

conflictualité / suggestion

  • hypotonie
  • sommeil apparent
  • verbalisation (même lorsque celle-ci s’avère difficile : réponses gestuelles substitutives, « tentatives de réponse » mobilisant une forte énergie : jusqu’au « réveil »)
  • suggestibilité hypnotique –
  • suggestibilité de veille +

Vécu « non hypnotique »

 

Michaux utilise le tableau suivant pour montrer les liens entre la transe et l’hypnose. Auparavant, pour bien le comprendre, voici la typologie possession / transe de Luc de Heusch dont s’inspire ce tableau :

  • La Possession A considère que la thérapie consiste en l’injection d’une âme nouvelle.
  • La Possession B décrit la maladie mentale comme une possession ; la thérapie consiste en l’extraction d’une âme étrangère à soi.
  • Le Chamanisme A considère le mal comme une perte et la thérapie comme un retour de l’âme.
  • Pour le Chamanisme B, le mal est une adjonction et la thérapie est l’extraction d’une présence étrangère à soi.

 

 

Rapprochements entre formes d’hypnose et formes de transe[5]

Somnambulisme

aconflictualité /

Pseudo-léthargie

Transe de possession A :

  • Le sujet attend et accepte l’injection d’une âme nouvelle.
  • Celle-ci compte tenu du contexte, peut être la parole de l’hypnotiseur.
suggestion

 

 

 

Chamanisme du type A :

  • En réponse à l’hypnose, le sujet se transforme en chaman
  • L’alliance à l’hypnotiseur permet un accès à l’imaginaire (rêve) : espace mythique ou chaman ?

Activité tonique                         

veille relaxée

→               Passivité tonique
Catalepsie-prostration   Léthargie-réveil
Expérience de type extatique

  • Désinvestissement de la sensorialité et vécu hallucinatoire.

 

 

 

 

 

conflictualité / suggestion

Possession B :

  • Ici partielle et orientée sur les enjeux spécifiques et limités de la suggestion, à la différence de la forme décrite par les ethnologues.
  • Une partie résistante du sujet prend le contrôle de la conscience, amène une distorsion de l’expérience, quitte à se livrer à diverses réorganisations : amnésie, non prise de conscience des suggestions réussies, distorsions et saisie de la première occasion de fuite.

 

« Tout semble rapprocher ce que nous avons appelé le somnambulisme et la transe, telle que la décrit G. Rouget. Dans l’un et l’autre cas, le sujet met activement en scène des comportements suggérés. Dans le cas de l’hypnose, ces comportements peuvent trouver leur source dans les suggestions explicitement formulées par l’hypnotiseur, dans les suggestions implicites et dans les contenus mentaux associés par le sujet à la situation. (…)

Plus précisément encore, cette forme d’hypnose peut être rapprochée de ce que Luc de Heusch appelle la transe possession A, cette transe dans laquelle le sujet attend et accepte “l’injection d’une âme nouvelle”. (…)

Dans la pseudo-léthargie, le sujet accepte profondément la relation à l’hypnotiseur (…). La relation à l’hypnotiseur semble, en revanche, lui être d’un grand secours pour accéder à des éléments de sa propre psyché pouvant s’exprimer, par exemple, dans le rêve. L’expérience de ces sujets pourrait être rapprochée de l’extase, mais elle nous semble plus proche encore du chamanisme de type A où le chaman, avec l’aide de ses esprits protecteurs (ici ce pourrait être l’hypnotiseur), va pouvoir effectuer son voyage dans l’univers de la surnature.

La catalepsie, surtout lorsqu’elle se transforme en “prostration” (hypersuggestibilité succédant à de vives résistances), semble constituer l’équivalent de l’expérience extatique avec son isolement, son désinvestissement du corps et de sa sensibilité, ses capacités hallucinatoires.

[La léthargie-réveil] (…) ne correspond telle quelle à aucun des grands comportements types observés dans l’univers de la transe. (…) [Ces sujets] seraient sans doute considérés comme étant pris de léthargie dans la transe (…) Sont-ils ou non en transe, sont-ils ou non hypnotisés ? À les en croire, non ! Et ceci malgré les effets de modification de la conscience qu’un entretien approfondi peut faire apparaître : perte des repères spatio-temporels, amnésies, distorsions, etc. »

[1] Ibid., p. 277.

[2] Ibid., p. 279.

[3] Ibid., p. 278.

[4] Disparition des sensations olfactives.

[5] Ibid., p. 280.