La transe — définitions » Transe et musique : la stimulation acoustique en question

#.1.     A. Neher et le rythme du tambour

Certains chercheurs ont essayé d’appréhender les modifications physiologiques induites par le rituel avec utilisation de tambour.

Des stimulations acoustiques ou visuelles répétées, monotones, semblent provoquer des modifications dans le tracé des ondes cérébrales. Dans les années 1940[1], aux USA, le neurologue W. Gray Walter a utilisé un stroboscope en combinaison avec un électroencéphalographe sur plusieurs sujets, et ceux-ci ont reçu une stimulation visuelle variant entre 10 et 25 éclairs par secondes. Cette stimulation visuelle a provoqué une modification du tracé des ondes cérébrales dans l’ensemble du cortex, et non pas seulement dans la zone de la vision. Cet effet a été appelé photic driving. Dans le courant des années 1970, d’autres expériences du même genre ont été menées et l’effet a été validé : le cerveau réagit d’une manière quasi automatique à ce genre de stimulations visuelles. Les chercheurs américains ont également constaté qu’en fonction des fréquences utilisées, les sujets réagissaient différemment :

— les peurs pouvaient être minimisées dans les gammes de fréquence alpha et thêta;

— la stimulation visuelle provoquait un état de détente physique et de clarté mentale ;

— il était possible de s’entraîner pour modifier le tracé des ondes cérébrales ;

— cet entraînement semblait aussi induire une augmentation des facultés intellectuelles ;

— l’hypnose et la suggestion s’en trouvaient facilitées ;

— les ondes cérébrales des deux hémisphères cérébraux tendaient à se synchroniser ;

— cette synchronisation entraînait de meilleures capacités intellectuelles[2].

D’autres chercheurs se sont penchés sur la stimulation auditive.

  1. Neher[3], par exemple, a mis en évidence l’

« (…) effet direct de la stimulation acoustique sur le cerveau (…). Il enregistra l’électroencéphalogramme de plusieurs sujets normaux pendant qu’ils écoutaient les sons à basse fréquence (et à haute amplitude) d’un tambour. (…) Dans l’expérience de Neher, les réponses de “transmission auditive” étaient sollicités à 3, 4, 6 et 8 battements par seconde, et les sujets devaient commenter de manière subjective les impressions à la fois visuelles et auditives qui leur venaient… Il en conclut que la sensibilité face au rythme cadencé augmentait en état de stress et de déséquilibre métabolique (hypoglycémie, fatigue, surmenage, etc., toutes choses faisant partie du rituel chamanique). Il montra également que la stimulation sonore à la fréquence de 4-7 cycles par secondes devait être plus efficace pendant les cérémonies, parce qu’elle accroissait les rythmes thêta qui se manifestent dans les zones corticales du lobe temporal. (…) W. Jilek[4] a effectué des travaux complémentaires sur la “transmission des ondes thêta” sous l’influence du tambour, en étudiant le comportement des Indiens Salish durant la cérémonie de la danse des esprits. Ayant analysé les battements du tambour qu’il avait enregistrés, il découvrit que les rythmes comprenaient une fréquence allant de 0,8 à 5 cycles par seconde. Un tiers des fréquences se trouvait au-dessus de 3 cycles par seconde, c’est-à-dire très proche de la fréquence des ondes thêta. Il remarqua également que la stimulation acoustique du rythme pendant les cérémonies était provoquée par plusieurs tambours, et que l’intensité était nettement plus forte que celle qu’avait utilisée Neher au cours de ces expériences. »[5]

Michael Harner rapporte[6] :

« Des recherches en laboratoire menées par Neher ont démontré que le son du tambour induit des changements dans le système nerveux central. (…) En outre, les bruits du tambour sont principalement constitués de basses fréquences, ce qui signifie qu’une plus grande énergie peut être transmise au cerveau par le son du tambour que par un stimulus sonore de haute fréquence. Cela est possible, affirme Neher, parce que “les récepteurs de basse fréquence de l’oreille sont plus résistants aux agressions que les récepteurs de haute fréquence plus délicats et peuvent supporter des amplitudes plus élevées sans douleur”[7]».

Des recherches récentes sur les danses chamaniques des Indiens Salish de la côte nord-ouest appuient et amplifient les découvertes de Neher sur l’induction d’états de conscience altérés par le rythme du tambour. Jilek et Ormestad ont découvert que les fréquences du son du tambour dans la zone de fréquences EEG des ondes thêta (quatre à sept cycles par seconde) prédominaient durant les étapes de l’initiation utilisant le tambour salish en peau de daim. C’est cette zone de fréquences, observe Jilek, qui « est reconnue comme la plus efficace dans la production d’états de transe[8] ».

#.2.     Gilbert Rouget réfute l’hypothèse de A. Neher

Gilbert Rouget n’est pas du tout de cet avis et considère non valables les expériences et hâtives les conclusions de A. Neher. D’autre part, il reproche à beaucoup d’ethnologues d’avoir accepté ses conclusions sans esprit critique.

« Rouget a définitivement démontré qu’en tout état de cause aucun instrument spécifique n’est associé à cette transformation de l’état du corps. Il faut aussi renoncer à l’idée, communément répandue, selon laquelle c’est un rythme spécifique qui déclencherait automatiquement la transe, par exemple par une perturbation de l’oreille interne. »[9]

Pour Michael Harner :

« Le tambour et le hochet[10] sont les deux instruments fondamentaux du voyage chamanique. Le chaman ne les utilise généralement que pour entrer en ECC, ainsi, son inconscient en vient-il à associer automatiquement leur emploi avec la pratique chamanique. Le son régulier et monotone de ces instruments, associé maintes fois auparavant avec l’ECC, agit sur son cerveau comme le signal de retour en ECC. En conséquence, seules quelques minutes du son familier du tambour et du hochet suffisent généralement à un chaman expérimenté pour entrer dans cette transe légère au sein de laquelle la plus grande partie du travail chamanique est effectuée. Le son répétitif du tambour est généralement nécessaire à l’accomplissement des tâches chamaniques en ECC. Ainsi les chamans sibériens et d’autres désignent parfois leur tambour sous le nom de ‘‘cheval’’ ou de ‘‘canoë’’ qui les transporte dans le Monde d’En-Haut ou le Monde d’En-Bas. Le battement régulier et monotone du tambour agit d’abord comme une onde porteuse pour faciliter l’entrée du chamane en ECC , puis pour soutenir celui-ci dans son voyage. »[11]

Ici Michael Harner nous explique que le son / rythme du tambour ou du hochet est une sorte de code, une programmation qui fait entrer le chaman directement en transe. La relation tambour / transe est d’une part le fruit d’un apprentissage psychocomportemental et, d’autre part, renforcée par la relation fréquence / système nerveux / ondes cérébrales (hypothèse Neher).

Le débat reste ouvert. Pour ma part, je pense qu’une stimulation acoustique rythmée, répétitive, d’une fréquence précise, a une influence sur la transe. Mes propres expériences avec les postures de transe de Félicitas Goodman m’inclinent à reconnaître un effet évident du rythme du tambour sur la transe.

Ainsi nous avons vu que la transe peut prendre divers aspects et que l’on ne parle pas forcément de la même chose lorsque l’on décrit telle ou telle transe. Le terme « transe » est un terme générique, un terme « fourre-tout » qui permet, tout en décrivant des ENOCs très spécifiques en lui adjoignant des qualificatifs, de rester toutefois assez vague. Car la transe pose problème. En effet, tant qu’on la conçoit comme un phénomène provoqué pour vivre certaines expériences que la classification occidentale pose dans la catégorie « hallucinations », elle est acceptable. Par contre, lorsque la transe se veut la porte sur un autre monde (le monde des esprits, par exemple), qualifié de réel et de coexistant au nôtre par les chamans des peuples traditionnels, la transe devient suspecte. En effet, comment valider l’existence d’un autre monde sans preuve directe ? Ce monde ou ces mondes dont les chamans nous parlent depuis des temps immémoriaux échappent totalement à notre paradigme scientifique. Ils ne peuvent être explorés avec nos sens physiques et nos instruments de mesure et d’observation scientifiques actuels. Le seul point d’ancrage reste le discours des chamans et le vécu de leurs expériences.

[1] Michael Hutchison, « Die Gehirnschrittmacher : audiovisuelle Synchronisation », Megabrain, Basel, Sphinx Medien Verlag, 1990, pp. 223-225.

[2] Ibid., pp. 225 et suivantes.

Ciganek, L. – The EEG response (Evoked Potentiel) to Light Stimulation in Man. – Electroencephalography and Cl. Neurophysiology 30: 423-436 (1971).

Fukishima T. – Application of EEG Interval-Spectrum Anaysis (EISA) to the Study of Photic Driving Responses – A Preliminary Report – Archives of Psychiatry 220 : 99-105 (1075).

Williams P., West M.A. – EEG Responses to Photic Stimulation in Persons Experienced at Meditation –  Electroencephalography and Clinical Neurophysiology 39 : 519-522 (1975).

[3] Neher A., A Physiological Explanation of Unusual Behavior in Ceremonies involving Drums – Human Biology 34, 1962.

[4] Jilek W., Indian Healing, Hancock House, 1982.

[5] Jeanne Achteberg, « Les États de Conscience Chamaniques », in : Anthologie du Chamanisme, op. cit., p. 152.

[6] Michael Harner, Chamane, expérience intérieure, pp. 88-89.

[7] Neher, 1962 : 152-153. Andrew Neher «Auditory Driving Observed with Scalp Electrodes in Normal Subjects», Electroencephalography and Clinical Neurophysiology 13 (3), 1961, : 449-451. «A Physiological Explanation of Unusual Behavior in Ceremonies Involving Drums», Human Biology 34 (2), 1962, : 151-160.

[8] Jilek, 1974 : 74-75. Wolfgang G. Jilek, Salish Indian Mental Health and Culture Change : Psychohygienic and Therapeutic Aspects of the Guardian Spirit Ceremonial, Toronto and Montreal : Holt, Rinehart and Winston of Canada, 1974.

[9] Luc de Heusch, op. cit., pp. 23-24.

[10] Hochet : coque close (faite à partir d’un fruit, de bois, ou en vannerie, etc.) avec grenaille (Scheffner, L’Origine des instruments de musique, Mouton). (Ndt).

[11] Michael Harner, op. cit., pp. 87-88.