L’anthropologie expérimentale » Voyons les travaux d’une ethnologue : Felicitas Goodman

Felicitas Goodman est spécialiste de la transe et a découvert, il y a une trentaine d’années, ce qu’elle appelle les postures de transe. Des statuettes, des figurations, des dessins et des peintures rupestres, représentent des postures provenant de différentes ethnies de par le monde et de différentes époques. J’en donnerai plus avant une description plus détaillée.

Ses travaux de recherche l’ont amenée, à partir de 1965 à la Denison University, à s’intéresser aux états de transe religieuse chez les Pentecôtistes, ces groupes religieux chrétiens qui pratiquent la glossolalie[1] en état de transe pendant les services religieux. Dans le droit fil de son travail scientifique, Felicitas Goodman a ensuite étudié d’autres congrégations chrétiennes au Mexique, lesquelles, comme les Pentecôtistes, aspirent à la manifestation de l’Esprit Saint sous la forme de la transe glossolalique.

Dans les cours qu’elle donnait à l’époque à ses étudiants, elle parlait de ses recherches, faisait écouter des cassettes audio et décrivait le bien-être ressenti par ceux qui avaient participé aux cérémonies impliquant des ENOCs. Les étudiants, passionnés, demandèrent à expérimenter ces états et c’est alors qu’ont commencé les expériences de transe d’Occidentaux, avec des résultats de plus en plus surprenants.

Au fil du temps, Felicitas Goodman s’est rendue compte que certaines postures du corps, répandues dans les ethnies des cinq continents, étaient des moyens d’induire des états de transe. Elle découvrit que chacune de ces postures est spécialisée, c’est-à-dire donne accès à un vécu tout à fait spécifique. Les recherches de Felicitas Goodman lui permirent ainsi de dégager une quarantaine de ces postures et d’approcher la « spécialité » de chacune : il y a là des postures ouvrant à des transes de guérison, de divination, de voyage chamanique, de métamorphose, de quête d’informations pour les rituels… Ces transes semblent donc être des outils permettant de résoudre les problèmes matériels et spirituels de chaque groupe ou individu.

Avec Felicitas, depuis la fin des années 1960, des groupes d’Américains et d’Européens de toutes les couches socioprofessionnelles ont expérimenté les postures de transe. C’est de leur vécu qu’a pu être dégagée la particularité de ces différentes postures

Felicitas Goodman a conduit plusieurs séries de recherches expérimentales[2] sur ce thème des postures de transe : six séries entre 1971 et 1976 (séries A) sans utiliser les postures de transe et cinq séries entre 1977 et 1982 (séries B)[3] avec les postures de transe.

Les séries A comportaient chacune 10 séances. Le lieu était une salle de classe avec un tapis, les meubles avaient été mis de côté pour avoir de la place, les fenêtres avaient été assombries. Les sujets étaient préparés psychologiquement à entrer dans un état de conscience modifié positif. La transe était induite avec un instrument indien : un hochet.

Les séries B se déroulaient de la même manière à la différence de l’utilisation de postures qu’aucun participant ne connaissait. Vingt-huit personnes ont pris part à ces expériences dont dix-sept femmes et onze hommes ; âge compris entre 24 et 45 ans avec un étudiant de 19 ans et une enseignante retraitée de plus de 60 ans ; comportant treize Américains (dont trois Indiens), dix Autrichiens et six Allemands. Les métiers : quinze étudiants, sept thérapeutes et six employés. Dans la première des séries B, deux participants ne sont pas entrés en transe, Felicitas a donc introduit un exercice de respiration. Les lieux : première série B à Columbus au domicile de Felicitas ; deuxième série B dans un hôtel ; troisième série B dans un centre bouddhiste en Autriche ; quatrième et cinquième séries B à Cuyamungue au Nouveau Mexique dans une Kiva.

Voici comment Felicitas procède : elle ne dit pas à ses sujets à quoi est destinée la posture qu’elle leur fait prendre. Après la transe, les sujets écrivent leur ressenti, leurs rencontres, leurs visions. C’est en collationnant ces informations que s’est progressivement dégagé le profil de chacune de ces postures.

Comment les postures de transe se prennent :

La transe a été induite, comme toujours avec Felicitas, avec un hochet ; la durée de l’induction sonore est de quinze minutes précédée d’une petite relaxation respiratoire (50 inspir-expir). Voici, de manière succincte, les observations recueillies.

Guérison / La posture de l’ours :

— série 1B : en général, la sensation d’un courant de chaleur allant de haut en bas a été ressenti par la plupart des sujets ; avec aussi la sensation d’une ouverture de la tête et de la poitrine.

— série 2B : on y relève le même genre de ressenti, une sensation de chaleur intense chez les sujets de ce groupe. Certains n’avaient plus une sensation exacte de leurs dimensions corporelles : des déformations multiples du corps se sont manifestées (par exemple, un petit corps et des yeux immenses ou, pour un autre, la sensation d’avoir des antennes d’insecte).

— série 3B : de nouveau cette intense sensation de chaleur. Un participant a ressenti la pièce comme étant démesurément grande ; un autre a senti cette sensation de démesure dans son propre corps ; un autre a eu peur, mais cette sensation s’est finalement transformée en joie.

— série 4B : (ici la séance se déroule dans la Kiva) une participante a vu deux danseurs indiens. Trois participants n’ont rien ressenti.

— série 5B : sensation de chaleur encore. Un des participants indiens s’est vu rapetisser puis la Kiva est devenue immense ; elle avait quatre entrées aux quatre points cardinaux et dans chaque se mouvaient des esprits bienfaisants (Hilfsgeister).

Pour Felicitas, cette posture de l’ours est sans aucun doute une posture de guérison. Le fait que le sujet « s’ouvre », sente une force, puis ressente une sensation de bien-être sont des indices qui vont en ce sens.

Concernant mes propres expériences, j’ai aussi remarqué cette sensation de chaleur intense qui caractérise ces transes. Je reviendrai là-dessus plus loin dans l’analyse de mes observations.

Divination (devin Nupe) :

— série 1B : tous les participants ont vu une couleur avec le bleu prédominant ; la moitié des participants ont ressenti une stimulation dans la région de l’estomac ; l’autre moitié, dans la région du cœur. Une des participantes s’est vécue en tant que clocher avec une sensation de savoir universel et d’ubiquité. Une autre s’est sentie traverser un voile et à eu accès à la Connaissance.

— série 2B : lumière bleue et jaune. Ici aussi, des participants ont vécu une stimulation de la région stomacale. Trois participants ont été « coupés en deux ». Il y a aussi eu une sensation de tourbillonner.

— série 3B : perception de bleu ici aussi. Aussi sensation de tourbillonner.

— série 4B : les couleurs bleu et blanc ont été perçues. Une participante a senti comment cette lumière s’est mise à tourner et l’a repoussée : à ce moment, elle a « compris », sans savoir de quoi il retournait.

— série 5B : la couleur perçue est blanche chez deux des sujets. Un des Indiens raconte : « On m’a appelé et j’ai dit que je ne voulais pas sortir car je voulais voir ce qui se passait dans la Kiva. Mais on continuait à m’appeler et je suis donc sorti : il y avait là un être sacré, grand et blanc qui me fit un cadeau : c’était un rituel dont j’avais besoin. »

La posture du « chaman chantant » :

— série 1B : stimulation de la région du nombril et du crâne. Peu de perceptions.

— série 2B : sensations dans la tête pour la moitié des participants. (La bouche reste ouverte pendant cette transe). Felicitas Goodman pense qu’en raison du manque de spontanéité concernant le chant chez les Occidentaux, la transe a provoqué des mouvements corporels comme des ébauches de danse pour contrebalancer le chant inhibé. Les participants ont tous ressenti comme une sorte de blocage et de frustration. Felicitas a donc décidé de recommencer la séance en invitant ses sujets à émettre un son avec la bouche. Les sujets ont vécu une sorte de libération : certains ont senti comment leur corps se transformait en instrument de musique. D’autres avaient toujours envie de danser et ils pouvaient maintenant « se déplacer » sans entrave, marcher, tourner, sautiller, se balancer d’avant en arrière.

— série 3B : suite à la série 2B, Felicitas a tout de suite conseillé aux sujets de chantonner et de se déplacer d’avant en arrière. Ils ont ressenti des vibrations dans la tête et l’impression de vivre un rythme d’une intense beauté.

— série 4B : ce groupe n’a pas chantonné et les expériences ont été de nature visuelle. Deux ont vu une lumière claire, les autres ont vu des images.

— série 5B : ce groupe n’a pas chantonné non plus. Les participants ont vu des danseurs dans la Kiva ou ont eux-mêmes dansé (dans leur perception intérieure).

Commentaire de Felicitas : les relations entre la danse, le chant et la transe sont connues et il n’est donc pas étonnant de voir se manifester cela dans cette série.

Le pointage de l’os (posture des aborigènes australiens) :

— série 1B : chez la plupart des sujets, une stimulation au niveau du coccyx s’est manifestée et s’est prolongée jusque dans les doigts ou dans les yeux. Certains ont ressenti le besoin de chercher « devant » ou « en haut ». Il a été décrit une force qui se prolongeait vers l’avant.

— série 2B : dans ce groupe, une sensation d’énergie s’est manifestée au niveau du pied droit d’abord pour se prolonger dans la main jusque dans le bâton pointé en avant. Une sensation de flux cosmique a été décrite. Deux sujets ont eu des difficultés pour tenir la posture et ont rapporté que la sensation d’énergie changeait sa trajectoire. Pour l’un — qui avait un problème d’équilibre —, elle est retournée dans le dos pour sortir par l’arrière de son corps. Pour l’autre — qui a abaissé le bras tenant le bâton —, elle est passée du pied droit au côté droit du dos, puis au bras droit, puis au bras gauche, de sorte qu’il avait la sensation que l’énergie circulait en rond dans son corps et se manifestait par une sensation de forte chaleur — alors que sa tête restait « froide ».

— série 3B : seuls trois sujets ont pu tenir la posture correctement. Ils ont rapporté que l’énergie prenait naissance dans le bas du corps pour arriver à la main droite. Pour l’un, le bâton s’est agrandi vers l’infini et, soudain, de son coude a jailli une force très claire, blanche et il a eu très froid. Une autre, pratiquant le Zen, a eu des problèmes éthiques et une sensation de forte peur s’est manifestée dans sa poitrine.

— série 4B : ce groupe n’a pas expérimenté cette posture.

— série 5B : seule une femme de ce groupe a senti comment la force sortait de son bras et passait dans le bâton.

Commentaire de Felicitas : cette posture est originaire d’Australie et sa fonction consiste à envoyer une flèche ou lance magique qui provoque la maladie ou la mort. Le bâton — ou plus précisément l’os — est pointé vers la victime pendant le rituel. Pour Elkin, le bâton est une sorte de lance invisible qui peut être lancée sur une grande distance et elle touche la victime avec précision. Celle-ci meurt suite à de fortes fièvres si on ne jette pas un contre-sort. Elkin rapporte que ce rituel est hautement dangereux et que le jeteur de sort doit faire attention à ne pas se renvoyer la « charge » contre lui-même.

Voyage / La posture de Lascaux :

— série 1B : dans tout le corps se manifestent des soubresauts et des tensions. Cinq personnes ont ressenti une excitation dans le bas ventre et quatre d’entre eux l’ont ressentie jusque dans les organes sexuels. Il y a plusieurs phases : d’abord une manifestation énergétique, comme une force qui se déplace dans le corps, de manière circulaire ; ensuite, cette énergie sort par le haut de la tête (un sujet rapporte : « Quelque chose voulait sortir de moi. Tous les poils de mon corps étaient dressés lorsque cette chose est sortie de moi comme une exacte copie de mon corps. ») ; enfin, on « vole ».

— série 2B : même scénario que précédemment ; les personnes ont ressenti une forte chaleur dans leur corps. Très vite, ils ont « volé ». Un témoignage :

« Une forte chaleur s’est déplacée de mes pieds vers ma tête. Lorsqu’elle est arrivée en haut, ma tête s’est transformée en sommet de montagne et s’est étendue de plus en plus en hauteur, toujours plus haut et j’avais l’impression d’être le plus haut sommet de la terre. Sous moi s’étendait le monde entier, infini et sans frontières. Je pouvais pratiquement tout voir. J’avais l’impression que la terre n’était pas seule à être infinie, mais aussi le ciel, et que le cosmos entier allait s’ouvrir et s’étendre, infini, devant moi. La sensation de chaleur a ensuite disparu et je suis tombé dans cette immensité, du sommet de la montagne, j’étais conduit par un vent léger, c’était très léger et très doux. Il n’y avait pas de distance, ni en largeur, ni en hauteur, ni vers le bas. Je pouvais me laisser dériver dans toutes les directions, où je le voulais et c’était très beau. »[4]

— série 3B : la structure est la même que précédemment. Une participante a vécu cette sortie de l’énergie de son corps comme un accouchement. Pour elle — qui a mis au monde deux enfants et pour qui cela a été un grand bonheur —, cette expérience d’accouchement a été formidable et l’a rendue heureuse. Elle a eu l’impression d’accoucher de cent enfants d’un coup — tellement c’était fort — et savoir qu’il lui était possible de revivre cette expérience d’une autre manière l’a éblouie.

— série 4B : des perceptions semblables sont ici rapportées. Forte chaleur ; une participante avait ici aussi l’impression d’être enceinte ; et une autre s’est sentie voler à forte vitesse sur une fusée.

— série 5B : dans la Kiva, une femme s’est mise à voler en rond. Un des Indiens s’est senti se transformer en un lion des cavernes et est sorti de la Kiva où il a rencontré un géant nu qui possédait quatre récipients dans lesquels étaient retenus prisonniers de nombreux bons esprits. Des aigles sont apparus et, avec leur aide, il a cassé les récipients et libérés les bons esprits.

Commentaire : Felicitas cite Éliade pour montrer la nature chamanique du vécu de ses sujets dans cette expérience de la posture de Lascaux.

Suite à ces séries, Felicitas s’est demandée si une posture quelconque pouvait donner des résultats sur des sujets non entraînés à la transe. Elle a donc choisi d’utiliser une posture neutre : une posture de danse où les deux bras sont pointés vers le haut et la jambe gauche relevée, le corps reposant sur la jambe droite uniquement. Aucun participant n’a vécu de transe et, de plus, la posture s’est révélée fatiguante et sans intérêt.

Elle a également voulu tester, chez des sujets entraînés à la transe, le vécu d’une posture neutre. Pour cela, elle a utilisé une posture debout, relâchée avec les bras ballants. Les sujets ont ressenti vertige, état nauséeux, peur de tomber et perte de repères ; de plus il leur était difficile d’occulter leurs préoccupations journalières.

Une autre question était celle de connaître le rôle de l’expérimentateur : les récits recueillis en transe sont-ils aussi intéressants chez des sujets qui expérimentent chez eux et seuls ? D’après Goodman, les vécus de personnes qui expérimentent seules chez elles sont de même nature que celles qui se déroulent en sa présence. De plus, l’identité de l’expérimentateur ne semble pas jouer non plus : pour la posture du voyage dans le monde d’en bas, Harner et Goodman recueillent des récits très convergents.

En conclusion de ses expériences, Goodman pense que le vécu de la transe posturale ne peut s’expliquer de manière simpliste. Les sujets ne connaissaient pas les postures avant de participer aux séances et ne pouvaient donc savoir ce qui allait se passer. Le plus surprenant concerne la posture de Lascaux dans la mesure où même Felicitas ne pouvait inférer avant de l’expérimenter pour la première fois qu’elle allait induire des expériences de vols, car la figure en elle-même peut être interprétée de diverses manières et les plus évidentes — par exemple : le personnage est tombé devant le bison — ne sont pas celles qui semblent expliquer la représentation pariétale.

On pourrait aussi inférer de ces vécus de la transe un effet de suggestion dans la mesure où certains auteurs pensent que les sujets en transe sont facilement influençables — ce qui se vérifie dans de nombreux cas. Cependant, Felicitas Goodman a, à plusieurs reprises, utilisé la suggestion afin d’influencer ses sujets pour les mener dans une direction précise, et cela sans résultat. Elle a tout de même remarqué une différence entre ses sujets amérindiens et ses sujets européens : il y a une relative influence de la culture sur les perceptions en transe posturale.

Pour Felicitas, les transformations physiologiques relatives à la transe ont une influence sur le psychisme et cela de manière totalement inconnue. Si la posture n’est pas exacte, c’est-à-dire si le sujet modifie sa posture, alors des modifications peuvent se manifester dans ces structures physiologiques et donc se répercuter sur le psychisme (Cf. pointage de l’os, par exemple). Il semble donc que les postures doivent être prises et tenues de manière rigoureuses.

Voilà comment Felicitas Goodman avait entrepris ses expériences sur les postures de transe.

[1] La glossolalie — le « parler en langues » : dans cet état particulier de transe, les sujets émettent une série de sons, d’onomatopées, de « mots », totalement inconnus. Mais ce qui est particulier, c’est qu’ils se comprennent entre eux, alors que les personnes extérieures à la transe n’y entendent qu’une série de phonèmes sans signification. Et voici le plus étonnant : chaque personne en transe parle une « langue » dont les caractéristiques sont tout à fait différentes de celles des autres personnes en transe glossolalique.

[2] Felicitas Goodman, Körperhaltung und die religiöse Trance — eine experimentelle Untersuchung, Focus, Vienne, 1988.

[3] Je les nomme « séries A » et « séries B » pour plus de commodités.

[4] Felicitas Goodman, Körperhaltung und die religiöse Trance — eine experimentelle Untersuchung, p. 37.

Pour découvrir et travailler avec les Postures de Transe :

Rythme 3Hz pour induire la transe
CD ou MP3 Rythme 3Hz pour induire la transe
Les Postures de Transe de Michel Nachez
Livre PDF : Les Postures de Transe de Michel Nachez