Les Dream-Cultures

Certaines cultures connaissent le pouvoir du rêve et elles pensent que certains rêves sont une porte ouverte sur d’autres mondes.

Par exemple, les Kpelle du Liberia — étudiés par l’anthropologue B.L. Bellmann — disent que des projets et des entreprises peuvent être conçus au cours d’un rêve pour ensuite parvenir à leur accomplissement concret dans la vie éveillée :

« Les Kpelle peuvent, par exemple, acquérir dans le rêve un savoir de type médical communiqué par les esprits et se servir de ce savoir dans le monde de la vie quotidienne. » [1]

Beaucoup de sociétés traditionnelles ont valorisé le rêve et l’ENOC du rêve et, en fait, le monde est émaillé de ce que les anthropologues appellent Dream-Cultures. Toutes les cultures chamaniques de la planète sont, peu ou prou, des dream-cultures : les amérindiens des trois Amériques, les Sibériens, les Australiens, les Polynésiens ; certaines populations en Corée, en Chine et au Japon, en Inde ; en Hongrie même, encore au début de ce siècle, officiaient les taltos, les derniers chamans magyars. Les cultures africaines et leurs extensions dans le vaudou haïtien, la macumba et le candomblé brésiliens ou la santéria cubaine, elles aussi, attachent énormément d’importance au rêve — à ce domaine de l’« autre côté » du jour, quand un des aspects du Moi s’en va voyager dans cet ailleurs du rêve pour y faire des expériences, ou pour en ramener quelque chose, ou pour y rencontrer des aspects du Sacré. Il en est de même pour l’islam mystique (soufi, chiite)[2].

Pour toutes ces cultures, la recherche du sens du rêve est importante : en déchiffrer la signification, pour le rêveur ou pour la collectivité, justifie d’y mettre le temps, l’attention, la disponibilité. Car l’homme et le monde peuvent être enrichis par la compréhension du rêve.

Pour certaines cultures, le rêve est même fondateur du monde tel que nous le connaissons, et reste fondateur encore des changements qui peuvent s’y imprimer ici et maintenant : les Aborigènes d’Australie sont une telle culture.

Pour les Aborigènes, l’homme et le monde sont venus à l’existence dans le Temps du Rêve, Dreamtime, le Commencement — l’époque mythique que l’ethnie Aranda appelle Alcheringa et l’ethnie WarlpiriJukurrpa — par l’action des Êtres-Créateurs primordiaux.

Mais Dreamtime n’est pas seulement l’aube des temps : Dreamtime est permanent, il coexiste avec le moment présent. En réalité, Dreamtime est une dimension parallèle au temps et à l’espace concrets des hommes et il est atteignable à tout moment à travers le rêve de l’initié ou du chaman (mais aussi de celui, quel qu’il soit, qui y parvient de façon spontanée). Dreamtime existe, ici et maintenant, sur un autre plan, dans une autre réalité, et il a une action sur le monde et la vie des hommes. En effet, d’une certaine manière, les Êtres-Créateurs primordiaux, après avoir fait de la Terre ce qu’elle est, se sont assoupis. Et c’est par leurs rêves qu’ils continuent à agir sur le monde contemporain, le reconnectant à la mémoire et à la connaissance totales, le transformant, l’informant, le renouvelant. Dreamtime, c’est aussi leur rêve constant auquel les hommes ont accès par leurs propres rêves.

En fait, les Aborigènes préfèrent utiliser en anglais le mot Dreaming (action d’être en train de rêver), pour insister sur l’aspect actif, dynamique, agissant, du temps du Rêve sur l’ici et le maintenant. Car, sans le rêve continuellement créateur des entités primordiales, aucun enfant humain, animal ou végétal ne pourrait venir à naître — et ce serait alors la fin de toute vie.

Pour les Aborigènes, le rêve est, avec la transe, le moyen privilégié d’entrer en communication avec Dreamtime, avec le Dreaming permanent des Êtres-Créateurs, et d’obtenir alors enseignements, informations, pouvoirs, révélations. Le rêve est ainsi le moyen de voyager dans cet espace-temps à la fois immobile, éternel, permanent, du Temps du Rêve d’où tout est issu — et de recevoir un peu de son potentiel créateur au service de l’être humain, de la communauté humaine et de l’ensemble du créé.

Pour les Aborigènes donc, le rêve de l’homme est une des « portes » d’accès vers cette dimension atemporelle, en perpétuelle transformation, et, paradoxalement, en constant re-souvenir de ce qu’elle est — a été — sera, de tous temps, en toute fidélité à elle-même : Dreaming, Dreamtime.

Le rêve est là également vu comme le lieu de la complétude de l’être humain. En effet, pour certaines ethnies aborigènes, l’homme a deux esprits, le mipi et le ngorntal. Il naît avec ces deux esprits, mais le ngorntal le quitte au moment de la suture de la fontanelle. Pendant toute la vie, ce n’est que dans le rêve que le mipi peut rejoindre le ngorntal et ce n’est que par cette réunion que l’accès à Dreamtime est rendu possible (la réunion définitive des deux esprits s’opère à nouveau à la mort). Ainsi, l’être humain dans son vécu quotidien — son ECO — est, pour les Aborigènes australiens, en état de séparation, il est incomplet.

Dans certaines parties de l’Australie, le rêve est considéré comme le moyen de communiquer avec les âmes des morts. Celles-ci ont la capacité d’emmener le rêveur au ciel pour l’y initier et, au réveil, celui-ci devient Birark, un chaman. Avec cette initiation en rêve, il a reçu l’aptitude à entrer en transe en état de veille pour communiquer avec Dreaming et en rapporter des chants, des danses, des rites.

Le pouvoir de guérir

Le rêveur peut également recevoir un enseignement, transmis par l’esprit d’un parent mort, ou être enseigné en rêve par un guérisseur vivant : il devient alors guérisseur à son tour et se trouve en possession de pouvoirs et d’un prestige magico-religieux que chacun lui reconnaîtra.

Voici le récit d’une telle initiation[3]. Wilu est un guérisseur connu d’une ethnie d’Australie Centrale et son fils, Nemienya, présente de bonnes dispositions pour devenir guérisseur à son tour. Un soir, alors que le père et le fils dorment côte à côte près du feu, Wilu abandonne son corps d’homme et en fait sortir son esprit (c’est là l’ENOC que nous appellerions OBE, décorporation ou transe ecsomatique). Il transforme son esprit en lui donnant la forme d’un faucon-aigle et c’est alors qu’il extrait l’esprit de Nemienya du corps de ce dernier. Le père conduit le fils, toujours en esprit, au sommet d’une haute colonne de roche, dans le pays étrange des Nungari, des guérisseurs. C’est là que l’esprit de Wilu explique à l’esprit de Nemienya les secrets de ce monde extraordinaire et lui montre les merveilles et les pouvoirs qu’il recèle.

Peu avant l’aube, les deux hommes retournent auprès de leurs corps vides et les réintègrent. Au matin, Wilu demande négligemment à son fils : « À quoi as-tu rêvé la nuit dernière ? »

Et Nemienya montre alors qu’il a le souvenir de son équipée nocturne. Or, si le jeune homme n’avait eu aucune mémoire de cette expérience, ou bien s’il avait rêvé d’autres choses, le père en aurait inféré que son fils n’était pas encore prêt à recevoir cet enseignement et il aurait attendu quelque temps pour conduire à nouveau en rêve son parent dans le monde des Nungari.

Il y a là quelque chose d’important : beaucoup d’Aborigènes traditionnels pensent que nombreux sont ceux qui ont fait de tels voyages initiatiques en rêve, mais sans en rapporter de souvenirs dans leur vie éveillée. Ils ont ainsi échoué dans l’apprentissage de l’art d’être chaman — or, être chaman est le grand honneur auquel tous aspirent, mais auquel peu parviennent.

Nemienya, lui, ayant réussi l’épreuve, y a gagné les moyens de guérir, de contrôler les esprits de l’obscurité, de guider les « esprits-enfants » à la recherche d’une incarnation, et d’autres prestigieux pouvoirs magiques.

Lorsqu’un homme aborigène rêve plusieurs fois que, sous une forme animale, il assiste à un rite associé à cet animal, cela lui confère des pouvoirs ou des talents particuliers. Et de même, c’est en rêve que s’acquiert la capacité à se déplacer à l’éveil à une vitesse surhumaine[4], ou à devenir bunjil, « sorcier »…

Une jeune fille ne devient une vraie femme que si elle acquiert le pouvoir d’entrer en contact avec le Jukurrpa, Dreamtime. Son esprit peut alors se joindre à la très puissante assemblée des femmes ancestrales dans le Dreaming, et apprendre nombre de choses d’elles en rêve.

Ainsi, en Australie, le rêve est le moyen d’accès à la puissance du temps des origines, à la remémoration des savoirs et connaissances conférée par la communication avec Dreamtime, aux pouvoirs magiques et religieux au service de la communauté humaine, à la communication avec le Sacré. Dreaming fonde tout le respect de la nature et toute la spiritualité aborigène. Le rêve est cette « porte dimensionnelle » qui ouvre sur le potentiel créateur, la mémoire collective et la connaissance totale. Sur le Sacré.

L’Australie aborigène est donc une dream-culture. Au matin, on raconte les rêves aux autres membres du clan — et pour les rêves très particuliers, seulement à l’assemblée des anciens ou au chaman. Ces rêves sont interprétés et, si alors le message onirique est considéré comme important, il en est tenu compte dans les décisions, les actes ou les rites (bien sûr, il y a aussi des rêves qui sont jugés banals). Le rêveur peut, comme chez les Senoï que nous verrons plus loin, « ramener » de son rêve un témoignage tel qu’un chant, un dessin, une danse, une peinture, qui lui a été donné par une entité visitée dans son rêve. Si cela est accepté par la communauté, cela rentre dans le patrimoine commun.

Ainsi, on voit bien que le rêve influence tous les aspects matériels et spirituels dans la société aborigène traditionnelle : les déplacements, la communication, les décisions, l’art et la technique, la guérison, la géographie sacrée, la compréhension et les représentations du monde, l’initiation, les rites, la religion, la mort…

Pour l’anthropologue A.P. Elkin, les initiés aborigènes, hommes-médecine et chamans sont des men of high degree, hommes de haut niveau de connaissance et il met leurs pouvoirs parapsychologiques en parallèle avec ceux des yogis de l’Inde et du Tibet, comme le souligne Éliade :

« Elkin compare les pouvoirs parapsychologiques des hommes-médecine australiens aux exploits des yogis de l’Inde et du Tibet. (…) ‘‘Il se pourrait, écrit Elkin, qu’il y ait un lien historique quelconque entre le yoga et les pratiques occultes de l’Inde et du Tibet, d’une part, et les pratiques et pouvoirs psychiques des ‘men of high degree’, d’autre part.’’ »[5]

[1] Georges Lapassade, La transe, pp. 12 et 13.

[2] Ibn’Arabi : « Sur cette Terre-la existent des Figures (ou des Formes) d’une race merveilleuse ; elles se dressent aux entrées des avenues, dominant ce monde dans lequel nous sommes, sa terre et son ciel, son paradis et son enfer. » cité par Couliano, Expériences de l’extase, p.272.

[3] Rapporté par Charles P. Mountford dans Mythes et rites des Aborigènes d’Australie Centrale, pp. 54-55.

[4] Au Tibet, on parle également d’initiés possédant cette capacité. Alexandra David-Neel rapporte : « Le loung-gom-pa est un athlète capable de parcourir, avec une rapidité extraordinaire, des distances considérables, sans se sustenter, ni prendre de repos. (…) Il est, toutefois, à remarquer que l’exploit requis du loung-gom-pa se rapporte plus à une miraculeuse endurance qu’à une rapidité momentanée de sa course. Il ne s’agit pas, pour lui, de fournir, à toute vitesse, une course de douze à quinze kilomètres, comme dans nos épreuves sportives, mais, comme il vient d’être dit, de couvrir, sans arrêt, des distances de plusieurs centaines de kilomètres, en soutenant une allure de marche excessivement vive. » Parmi les mystiques et les magiciens du Thibet, pp. 219-220.

[5] Mircéa Éliade, Religions australiennes, p. 152.