Le yoga du rêve tibétain

Si le rêve lucide peut apparaître spontanément chez un dormeur, quelle que soit sa culture, et si, pour chacun qui le souhaite, il peut aussi être lié à un entraînement volontaire, on ne connaît à ce jour que deux populations qui l’ont cultivé comme un ENOC fondamentalement important : les Sénoï et les bouddhistes tibétains — souvenons-nous d’ailleurs que dans les racines du bouddhisme tantrique il y a un chamanisme : le bon.

Peut-être y a-t-il d’autres peuples ou ethnies qui ont cultivé le rêve lucide, mais comme il est souvent difficile d’étudier et de connaître avec précision toutes les pratiques d’une ethnie, celle du rêve lucide a peut-être bien pu échapper à nombre de chercheurs dont l’intérêt était plutôt porté sur d’autres aspects culturels plus évidents — le rêve lucide est une procédure nocturne totalement indécelable à tout observateur extérieur et dont il ne peut avoir connaissance que si on le lui rapporte — ou s’il pose les bonnes questions. Mircéa Éliade, à cet égard, a écrit :

« Nul n’ignore que les savants occidentaux ont surtout mis l’accent sur les aspects matériels des civilisations, sur la structure familiale, l’organisation sociale, les lois tribales, etc. ».[1]

Alors, il est bien possible que le rêve lucide ait été beaucoup plus répandu, mais invisible pour le regard de qui ne le cherchait pas, et que l’on soit passé à côté des connaissances en la matière de nombres d’ethnies maintenant disparues ou acculturées.

En ce qui concerne la maîtrise du rêve chez les yogis de l’Inde et les moines du Tibet, il ne faut pas s’en étonner dans la mesure où ils manifestent déjà une maîtrise du corps que nous ne pouvons qu’à peine concevoir. De Alexandra David Neel à Walter Yeeling Evans-Wentz, de Mircéa Eliade aux grands lamas aujourd’hui en exil, tous nous parlent de choses impossibles réalisées par certains moines, comme la production de cette « chaleur psychique » qui permet de sécher sur son corps nu, par vingt degrés en dessous de zéro, quantité de linges trempés dans de l’eau glacée. Bien d’autres prodiges nous ont été rapportés sur les facultés hors norme de certains hommes entraînés : capacité à se déplacer avec une très grande endurance[2] comme les lamas Loung-gom-pa, évoqués plus haut.

La maîtrise des rêves fait partie de la doctrine de l’éveil visant à la compréhension et à la connaissance absolues de la réalité du monde. L’adepte qui parvient à l’éveil prend conscience que le monde matériel est illusoire et qu’il n’y est soumis que tant qu’il lui accorde un statut de réalité. Il s’affranchit alors de cette illusion et entre dans le domaine de la vraie réalité, le Nirvana.

Il y a six niveaux successifs dans la démarche vers l’éveil. La maîtrise des rêves est le troisième niveau, après la maîtrise de la chaleur psychique et la maîtrise du corps. Le quatrième niveau correspond au pouvoir de reconnaître la « lumière » et touche à l’extase. Le cinquième niveau est la compréhension de ce que tout l’univers n’est qu’une partie du rêve de Bouddha, et le dernier niveau, le sixième, est celui de l’illumination : le yogi saisit pleinement qu’il n’est lui-même qu’une infime partie de ce grand rêve. C’est alors qu’il devient Bouddha à son tour et sort de la roue des renaissances.

Il est probable, en tous cas dans l’état actuel de notre savoir, que c’est le yoga tantrique himalayen qui a poussé le plus loin les techniques de maîtrise du rêve. La doctrine bouddhiste postule que le monde et la vie sont rêve — et qu’il n’y a aucune différence d’essence entre le rêve et ce que nous percevons comme la « réalité ». Rêve et réalité ne sont qu’un seul et même continuum, Pierre Riffard nous l’explique :

« Le rêve est un des bardo, des états intermédiaires. Le yogi doit réaliser que l’état de rêve, que l’on sait faux, ressemble à l’état conscient, que l’on croit vrai. Là encore, l’enseignement est double. Il est théorique en ce que le sage identifie veille et rêve comme mondes d’images, d’apparences. Il est pratique en ce que l’initié peut voyager en esprit, multiplier ses images, métamorphoser les images du rêve, les maîtriser, pour guérir, pour connaître, pour agir magiquement (en manipulant les images, les pensées). En rêve, le yogi peut être conscient, et, en état de veille il peut rêver, de sorte que s’établit une identité des contraires, un dépassement de la condition normale. Surgit alors la connaissance profonde, celle qui voit dans les pensées de simples formations. »[3]

Rêve et réalité sont donc essentiellement identiques et le contrôle du rêve fait partie de la Voie. Alors le yogi s’entraîne à conserver sa lucidité en état de rêve — corps endormi et esprit vigilant — à transformer le contenu du rêve et à garder une conscience totale et permanente de tout son vécu onirique.

La doctrine tantrique touchant au rêve est la suivante : il faut comprendre la nature de l’état de rêve, contrôler le contenu du rêve, réaliser son caractère illusoire et méditer sur l’état de rêve. Pour cela il faut donc maintenir une continuité de la conscience dans la veille et dans le sommeil. Dans ce but, des techniques particulières de respiration et de visualisation sont utilisées dans les monastères, des postures spéciales sont pratiquées ainsi qu’une ascèse et un entraînement psychique. Cet entraînement cherche également à bannir toute peur, toute angoisse, liées aux images du rêve : la conscience de rêver élimine toute terreur face à des entités terrifiantes pouvant surgir pendant le songe.

Il y a là une analogie avec les conceptions des Sénoï : le moine tibétain doit comprendre, affronter et vaincre les images oniriques terribles. Ou bien les dédaigner : le yogi doit connaître pleinement la nature de ces créatures du rêve — illusoires, et donc sans action sur son être et son mental s’il ne le permet pas.[4]

La maîtrise du rêve chez les Tibétains est une étape vers l’illumination. Evans-Wentz nous donne des détails quant à cette maîtrise :

« Par ces méthodes, le yogin a une conscience aussi nette dans l’état de rêve que dans celui de la veille et, passant de l’un à l’autre, il n’a pas d’arrêt de continuité de la mémoire. On trouve alors que ces deux états sont semblables, absolument phénoménaux et donc illusoires. Toutes les formes multiples organiques et inorganiques existant dans la nature, y compris les formes des dieux et des hommes, sont purement phénoménales, et les expériences du rêve et de l’état de veille semblent également des mirages comme est l’image de la lune se reflétant dans l’eau. Le but du yogin est d’atteindre l’état causal ou nouménal ou peut seule être atteinte la réalisation de la Réalité. »[5]

L’entraînement du yogin passe donc d’abord par cette continuité de la conscience entre l’état de veille et l’état de rêve, puis, grâce à la maîtrise de la visualisation qui permet de créer des formes et des environnements à volonté dans le rêve conscient et lucide, le yogin s’entraîne à maîtriser ses émotions et ses réactions en créant par exemple du feu et en marchant dedans. Ainsi, il comprend pleinement l’aspect illusoire de son environnement.

Après ces exercices, il peut voyager dans les autres royaumes des Bouddhas et les vivre pleinement avec tous ses sens en éveil. La suite de l’enseignement consiste à réaliser que l’état de veille est de même nature et donc peut aussi être modifié, puisqu’il est illusion :

« Le yogin apprend ainsi que la matière ou la forme dans son aspect de dimension, grand ou petit, et son aspect numérique de pluralité ou d’unité, est entièrement soumise à sa volonté quand son pouvoir mental a été suffisamment développé par le yoga. En d’autres termes, le yogin apprend par l’expérience actuelle, résultant de l’expérimentation psychique, que le caractère de tout rêve peut être changé ou transformé en désirant qu’il le soit. Au pas suivant il apprend que la forme, dans l’état de rêve, et le multiple contenu de rêves, ne sont que jeux de l’esprit et aussi instable qu’un mirage. Le pas suivant lui fait connaître que la nature essentielle de la forme et toutes choses perçues par les sens dans l’état de veille sont aussi irréelles que leurs reflets dans l’état de rêve, ces deux états du Samsara. »[6]

Le rite du Chöd — dont les origines plongent dans l’animisme pré-bouddhique — peut être considéré comme le summum de cette pratique. Dans ce rituel, le yogin s’en va dans un endroit isolé de la montagne, de préférence là où l’on a déposé les corps brisés des défunts afin qu’ils soient mangés par les prédateurs (coutume funéraire courante dans ces endroits très rocailleux). Le rituel est complexe : il comporte des danses, des mantras, de la musique (tambour [damaru] et trompette de fémur [kanglig]) et l’on y utilise des objets rituels : le dorje, la cloche, une tente miniature, un sceptre surmonté d’un trident, une petite bannière. Voici le déroulement du rituel :

« À l’ouverture du rite, l’adepte sous la forme d’une certaine déité féminine danse la danse qui détruit les croyances erronées. Identifiant ses passions et ses désirs à son propre corps, il l’offre en festin aux Dãkinis. Il le visualise ensuite comme un immense “cadavre gras et succulent” et, s’en retirant mentalement, il regarde la déité Vajra-Yogini lui trancher la tête pour en faire un gigantesque chaudron où elle jette par gros morceaux sa chair et ses os. Puis en prononçant certains “mots de pouvoir”, il transforme l’offrande en pure “amrita” (nectar) et invite les différents ordres d’êtres surnaturels à venir le dévorer. De peur qu’ils ne s’impatientent, il les prie de ne pas hésiter à consommer l’offrande crue au lieu de perdre du temps à la cuire. Et qui plus est, il dédie le mérite de son sacrifice à ces êtres qui le dévorent, et à tous les êtres en général, où qu’ils soient. (…) Tout ceci doit s’accomplir en un lieu solitaire et impressionnant, et l’adepte doit veiller à bien maîtriser les rites qui le garderont sain et sauf au milieu d’une horde horrible de démons buveurs de sang. S’il est habile à la visualisation, il contemplera effectivement ces créatures et verra son corps taillé en pièces par Vajra-Yogini. »[7]

Le rite du Chöd est extrêmement violent et Evans-Wentz rapporte que nombre de yogin n’y ont pas survécu.

Après les dream-cultures, Stephen LaBerge nous introduit dans la recherche en laboratoire sur le rêve lucide. C’est certainement lui, suivi par une autre psychologue, Patricia Garfield, qui a le plus contribué à la reconnaissance de cet ENOC particulier. LaBerge a permis à de nombreuses personnes de découvrir et d’expérimenter le rêve lucide en explicitant clairement tout un ensemble de techniques d’induction.

[1] Mircéa Eliade, op. cit., p. 12.

[2] Nous avons déjà rencontré cela chez les Aborigènes d’Australie.

[3] Pierre Riffard, Ésotérismes d’ailleurs, p. 902.

[4] S’il ne le permet pas : c’est là toute la différence avec un rêveur occidental harcelé par ses monstres oniriques. Il permet aux entités de son rêve de lui nuire car il ne sait pas, il n’a pas appris à éveiller cette lucidité, cette conscience, dans son rêve…

[5] Walter Yeeling Evans-Wentz, Le yoga tibétain et les doctrines secrètes, note 139, p. 224.

[6] Ibid., note 154, p. 229.

[7] John Blofeld, Le bouddhisme tantrique au Tibet, pp. 222-223.