Les Senoï

Des anthropologues, tels que Herbert Noone et Kilton Stewart, et Patricia Garfield après eux, ont longuement étudié cette ethnie de Malaisie et ses traditions. Une des particularités majeures de cette population est son intérêt fondamental pour les rêves et pour l’entraînement mental au rêve lucide.

Patricia Garfield, qui les connaît bien, dit des Sénoï :

« Les Sénoï sont parvenus à un niveau d’évolution que nous cherchons vainement à atteindre. Pacifiques, ils ne connaissent que très exceptionnellement la violence (…) Ils préservent cette paix en dépit des tribus guerrières voisines, celles-ci craignant le pouvoir des Sénoï qu’elles considèrent comme magique. (…) Mais la caractéristique la plus étonnante des Sénoï est sans doute leur extraordinaire équilibre psychologique. Les névroses et psychoses, telles que nous les définissons, leur sont inconnues. »[1]

Ce si remarquable équilibre psychologique des Sénoï a même amené K. Stewart à élaborer une thérapie en s’inspirant de l’approche du rêve chez ce peuple. Voici les principes Sénoï touchant au rêve :

  • S’entraîner à prendre consciencede ce que l’on rêve.
  • Toujours affronter le danger apparu en rêve.
  • Toujours vaincre le danger apparu en rêve.
  • Les personnages du rêvesont des ennemis seulement aussi longtemps que l’on accepte de les craindre. Pour cesser de les craindre, il faut attaquer et vaincre.
  • En rêve, lorsqu’un monstre ou un sorcier attaque, plusieurs comportements sont possibles :
  • la fuite dans l’éveil — qui laisse un sentiment d’insatisfaction ou d’anxiété parfois intense ;
  • ou bien le rêvese poursuit et l’angoisse monte, jusqu’à la défaite ;
  • ou bien un de ces « courts-circuits » se produit qui fait sauter ce rêvesur un autre où le danger n’est plus, mais il reste un sentiment diffus de malaise…

Ou alors, avec l’entraînement sénoï, le péril est vaincu en rêve, lucidement, en prenant conscience du fait que l’on rêve, ainsi le rêveur contre-attaque avec vigueur.

Il faut toujours vaincre le danger apparu en rêve : il faut se retourner et agresser le monstre ou tout ennemi. Et alors, peut-être, le « monstre » parlera au rêveur en ami, ou bien se transformera en un animal tutélaire, ou bien disparaîtra tout simplement… Ou toute autre chose qui laisse le rêveur vainqueur, dans la logique analogique et symbolique du rêve.

Du point de vue des Sénoï, on ne doit pas avoir peur de tuer l’agresseur du rêveur. D’abord parce que cela n’enclenche aucun maléfice, à aucun niveau : ni matériel, ni psychologique, ni spirituel. En effet, pour les Sénoï, ce qui attaque en rêve est une figuration de quelque chose de négatif en soi, de toute l’énergie investie par exemple dans un blocage, une peur, une frustration. Il est alors facile de comprendre que tuer délibérément cet ennemi libère cette énergie coincée pour la mettre à nouveau à la disposition du vécu. Donc, la connaissance du rêve des Sénoï conseille de ne pas hésiter à tuer l’agresseur, et l’on peut généralement constater que cela engendre souvent l’arrivée d’un personnage ami, allié ou protecteur, figuration positive cette fois-ci, montrant la mise à disposition de cette énergie débloquée.

Ainsi, les personnages du rêve sont, pour les Sénoï, des ennemis seulement aussi longtemps que l’on accepte de les craindre. Pour cesser de les craindre, il faut attaquer et vaincre. Lorsque le danger onirique est lié, non pas à un être agresseur, mais à un élément (se noyer, tomber d’une falaise, se trouver sous des éboulis ou dans un incendie, par exemple), le rêveur sénoï doit, là aussi, se sortir victorieusement de l’impasse apparente. S’il tombe, il peut diriger sa chute, atterrir — et même décider d’un lieu intéressant pour l’atterrissage, dans lequel il peut découvrir ou apprendre quelque chose, par exemple. Mais en tous cas, ne pas se raidir, s’affoler, ou s’éveiller sans avoir résolu la difficulté à son avantage.

Une des choses les plus significatives qu’enseignent les Sénoï est la suivante : lorsqu’on a affronté et vaincu un adversaire dans le rêve, il faut le forcer à faire un cadeau. Cela pourra être quelque chose touchant à un art : par exemple l’inspiration d’un poème ou d’une peinture ou d’un chant; ou bien une idée, une invention ou la solution d’un problème, d’une difficulté présente dans la vie éveillée. Ce cadeau offert par l’être du rêve devra ensuite être concrétisé dans la vie diurne : le chant devra être chanté, le poème dit et l’invention devra être objectivée de quelque manière; la solution devra être appliquée par le rêveur et l’idée communiquée et cultivée.

Un autre chose a son importance : tout ennemi vaincu (qu’il soit végétal, animal, humain ou autre) est « transmuté » ainsi en rêve en une entité tutélaire, il demeure un ami et peut devenir un guide, un conseiller, un assistant. Il pourra même être ensuite appelé à la rescousse lors d’autres agressions de rêve et combattre alors en allié du rêveur. Ainsi, les Sénoï ont souvent plusieurs « guides », « esprits » tutélaires de rêve, qu’ils ont acquis de haute lutte onirique.

Les grands chamans sénoï, eux, en possèdent un grand nombre, dont certains sont d’essence spéciale : esprit du tigre, ou d’une plante particulière, d’un rocher ou d’une cascade, par exemple. Ces entités, en plus de leur fonction d’aide, ont également un rôle d’informateurs : ils enseignent et conseillent.

Pour les Sénoï, il n’y a pas que les combats, dans le rêve. Tout rêve, quel qu’il soit, doit aboutir à des avantages pour le rêveur : soit la victoire, soit un cadeau, soit du plaisir — y compris sexuel —, soit une information et une connaissance ou une découverte. Le rêve doit toujours être lucidement orienté de manière positive.

« Qu’as-tu rêvé cette nuit? » est la question la plus fondamentale dans la vie de tout Sénoï et, pour lui, le rêve est à la fois source de savoir, de pouvoir, de jouissance et de plénitude. Dans le rêve se trouve la source de la créativité, des réponses, des solutions, des conseils. D’une certaine manière, les Sénoï rêvent la nuit ce que sera demain.

En tous cas, l’éducation donnée aux enfants Sénoï insiste extrêmement sur le rêve et l’apprentissage de sa maîtrise. De toute évidence, cette approche éducative produit des adultes équilibrés, sains et forts — au point même d’être à la fois pacifiques et redoutés de leurs voisins belliqueux, les soupçonnant de détenir de puissants atouts magiques.

[1] Patricia Garfield, La créativité onirique , p. 108.