Le rêve lucide » Les recherches de Florence Ghibellini

Dans son compte rendu personnel de recherches, Conscience et rêve lucide — 200 récits de rêves commentés — 1991-1998, Florence Ghibellini [1] analyse en détail ses rêves et expérimente avec méthode toutes les caractéristiques du rêve lucide.

Elle se rend très vite compte que les personnages de rêve ne sont pas dociles et qu’ils semblent mener une vie propre, comme s’ils avaient une personnalité bien à eux. Suite à son rêve du 30 octobre 1991, elle relève

« la revendication des personnages de rêve à la reconnaissance d’une conscience autonome. (…) Ce n’est pas parce qu’un personnage de rêve ne semble exister que le temps d’un rêve qu’il n’a pas une conscience et des buts propres. (…) Ce que je veux dire, en insistant sur cela, ce n’est pas que les personnages de rêve seraient des gens extérieurs. C’est qu’il existe en nous des consciences autonomes. Et je mets au défi quiconque d’obtenir de l’un de ses personnages de rêve l’aveu qu’il n’est qu’un personnage de rêve et qu’une partie de lui-même. »[2]

Donc, les personnages de rêve se revendiquent comme personnes autonomes. Intéressée par ce sujet, elle recherche, à partir de 1993, des personnages de rêve avec des « existences » stables, c’est-à-dire qui se retrouvent de rêve en rêve. Cela n’est pas chose facile et semble lui échapper. Cependant, en cours de route, elle découvre une autre caractéristique des personnages de rêve : certains sont d’accord pour se laisser  maltraiter, mais ils refusent de coopérer si on leur demande de l’aide pour en maltraiter un autre.

Et puis, en mai 1994, elle décide d’interviewer systématiquement ses personnages de rêve afin de savoir à qui elle a affaire. Elle en conclut qu’ils possèdent une conscience bien à eux. Après une série de tests et d’interviews des personnages de rêve, elle étudie la conscience en rêve lucide. Voici ce qu’elle en dit :

« … Je voudrais aborder un point très important : de nombreux rêveurs lucides se plaignent de ce que, au bout d’un certain temps, leurs rêves lucides leurs semblent plus pauvres que leurs rêves normaux. Cela est une des conséquences de l’importation du moi de veille dans le rêve. (…) Le moi de rêve lucide n’est pas le moi de veille : il est un mixte plus ou moins réussi du moi de veille et du moi de rêve, et contrairement à ce que pourraient croire certains, la partie “moi de veille” n’est pas forcément la meilleure ! En fait elle contient énormément de limitations, la première étant que n’acceptant pas le non-sens, elle ne permet pas l’émergence d’un scénario de rêve aussi riche que ceux des rêves non-lucides. Par ailleurs, le moi de veille étant assez peu imaginatif, il limite les possibilités du rêveur en terme de manipulation du rêve, rendant assez difficiles des opérations telles que la téléportation, la psychokinèse, la création immédiate par télépathie, le bouclage dans le temps, la perception de rêves ou d’espaces simultanés, etc… qui ne sont pas courantes à l’état de veille. Le secret, (…) c’est de séparer ou de décoller la conscience du moi de veille auquel elle n’a été que trop attachée par l’habitude et l’éducation, en sorte que conscience est devenue synonyme de logique, mémoire, volonté. »[3]

Donc, la conscience doit prendre une nouvelle forme, différente de celle du moi de veille, trop limitée par nos habitudes, nos croyances et nos représentations. C’est une nouvelle conscience qu’il faut acquérir, plus souple, plus créative, plus détachée des contingences matérielles.

Finalement, Florence Ghibellini découvre un nouvel espace ENOC qu’elle appelle l’état intermédiaire et qui, pour elle, revêt une importance tout à fait fondamentale dans la compréhension de nos états de conscience.

L’état intermédiaire

11 septembre 1993 :

« C’est le début de mes incursions dans l’état intermédiaire. (…) Il se manifeste rarement au début de la pratique [du rêve lucide], et d’ailleurs, les ouvrages sur le rêve lucide n’en parlent pas. On en trouve surtout mention dans la littérature sur le dédoublement [OBE], accompagnée des assertions les plus fantaisistes. Cependant, il ne s’agit pas du monde astral, mais plutôt du lieu pivot entre tous les mondes psychiques : monde des défunts, contrepartie psychique de la réalité, monde gris, mondes phosphéniques[4]…, par-dessus lesquels se greffent les rêves. En fait, l’espace intermédiaire est vide : dans l’immeuble des états de conscience, c’est la cage d’ascenseur. »[5]

18 mars 1994, première rencontre avec le monde gris :

« [Florence se déplace dans un univers malsain] (…) Bref, je quitte cet endroit malsain en continuant à ramer et à mon grand étonnement, il me semble bien me retrouver dans mon corps physique qui est en train d’ouvrir les yeux. Je repense à S.L. qui parlait de sensations visuelles en rêve, je me dis “alors on peut ouvrir les yeux en rêve !”. En plus, le décor est réel avec la petite lumière du matin et tout le reste. Mais j’ai vraiment une sensation bizarre, et je me vois, moi qui suis en train de ramer, comme un corps gris argent avec des rayures noires en train de quitter mon corps physique. Il y a une espèce de bruit bizarre qui m’accompagne, de haute fréquence. Quand je m’en sépare, j’entends un claquement sec comme un arc électrique et là je me dis “Mince, je me suis dédoublée !” Vite, je replonge dans mon corps physique. Je me réveille avec un pré-mal de tête et pas bien du tout. »

Qu’est le monde gris ? :

« Première rencontre avec le monde gris. Ce que j’appelle le monde gris est une modalité de l’état intermédiaire où le rêveur croit voir sa chambre, dans une sorte de lumière grisâtre, se retrouve affublé d’un corps aux couleurs bizarres et inquiétantes, difficile à mouvoir, le tout assorti d’un très fort sentiment d’insécurité. Il est habité par de créatures indistinctes souvent hostiles, qui parfois tirent le rêveur par le pieds, et les bruits aussi sont étranges. Monroe, Lefébure, et d’autres, l’ont décrit, il semble correspondre à ce que les occultistes appellent bas-astral. Quoiqu’il en soit, je n’avais aucune envie d’y retourner, mais ce n’était pas cela qui allait calmer mes velléités d’expérimentation. »[6]

Poursuivons la démarche de Florence.

1997 : « Jusqu’à présent, je n’avais jamais pensé que l’espace intermédiaire put être quelque chose de ‘‘réel’’. Pour moi, ce n’était qu’une forme de rêve, ou d’espace astral, malléable, sans stabilité. C’était pour cette raison que j’avais effectué avec entrain tant de plongeons dans le noir. Puisque tout ceci n’était pas réel, il ne pouvait pas y avoir de risque. Pourtant, invariablement, je rencontrais vers le bas une énergie dissolvante, non seulement énergétiquement mais conscientiellement, et d’autres petits problèmes, comme le démon du matelas. Je commençais à soupçonner que cet espace possédait un certain degré de réalité, même si cela heurtait ma conviction que le domaine psychique n’a pas de topographie fixe. Quoi qu’il en fut, il fallait continuer d’explorer. »[7]

« … si vous rêvez d’un ange ou d’un démon, il est possible qu’il y ait quelque chose là-dessous, mais “l’habillage” de l’expérience sera plus probablement votre fait que le sien. Tout le problème est de différencier le tissu du motif qui est peint dessus. »[8]

 

Voici donc les caractéristiques principales du rêve lucide.

Je vais maintenant aborder un autre ENOC dont les propriétés sont assez proches de celles du rêve lucide : l’OBE ou transe ecsomatique — appelée par les occultistes voyage astral, par les chamans voyage chamanique et par les psychologues autoscopie.

[1] Créatrice et rédactrice en chef de la revue Rêver, journaliste, chercheuse spécialisée dans le domaine des ENOCs.

[2] Ibid., pp. 7-8.

[3] Florence Ghibellini, op. cit., p. 44.

[4] Les phosphènes sont des perceptions lumineuses intéroceptives, c’est-à-dire non dues à une source lumineuse externe. Ils sont généralement perçus yeux fermés.

[5] Florence Ghibellini, op. cit., p. 23.

[6] Ibid., p. 48

[7] Ibid., p. 156. Cf. annexe pour le développement de ces thèmes et récits de rêve du « démon du matelas ».

[8] Op. cit., p. 28.