Rêve lucide et visualisation

Nous avons déjà vu plus haut l’opinion de LaBerge quant à cette question.

Voici les résultats d’une expérience conduite par Charles McCreery montrant un accroissement de la faculté de visualisation chez les personnes ayant déjà vécu une OBE[1].

Quarante personnes ont suivi cette procédure qui consistait d’abord en une relaxation guidée d’une vingtaine de minutes suivie d’une dizaine de minutes de bruit rose[2]. Les sujets avaient les yeux recouverts de demi balles de ping-pong pour induire un effet Ganzfeld[3]. Pendant le bruit rose, ils devaient se visualiser flottant vers le plafond du laboratoire et ensuite regarder vers leur corps couché en dessous d’eux. Chaque personne était reliée à un enregistreur EEG. Vingt de ces sujets avaient déjà expérimenté auparavant une sortie hors du corps.

Cette expérience a montré que les personnes qui avaient déjà eu des expériences OBE précédemment montraient une activation nette de l’hémisphère droit de leur cerveau et même plus forte que celle de l’hémisphère gauche. Cela indiquerait un plus fort développement de leurs capacités de visualisation et d’imagination.

Une autre expérience conduite par Jayne Gackenbach montre que les rêveurs lucides ont de meilleures capacités de visualisation. Son test a porté sur les capacités de visualisation de deux groupes féminins : des rêveurs « normaux » et des rêveurs lucides. La tâche consistait à faire d’abord visualiser des objets tridimensionnels en rotation dans un espace à deux dimensions puis dans un espace à trois dimensions. Les rêveurs lucides ont été nettement meilleurs dans la deuxième partie de l’expérience.

En conclusion de ces expériences, il semble que l’hémisphère droit soit impliqué dans le fonctionnement du rêve lucide, comme il l’est d’ailleurs notoirement dans la pratique de la méditation.

Ainsi, les rêveurs lucides développent de meilleures capacités de visualisation. Nous ne savons pas encore si la visualisation en rêve lucide est la plus efficace de toutes les techniques de visualisation. C’est un domaine à suivre. En tous cas, pour les sportifs qui le pratiquent, les résultats sont prometteurs.

Les applications psychothérapeutiques du rêve lucide

Lorsque l’on observe l’enthousiasme et la passion qu’expriment les rêveurs lucides, on comprend très vite que cet ENOC peut jouer un rôle extrêmement positif en psychothérapie.

Une des premières applications qui se présente de manière évidente est le traitement des cauchemars. En effet, en prenant le contrôle de ses rêves, on peut changer de stratégie face aux menaces des événements se déroulant dans ces rêves particulièrement déplaisants. On peut ainsi décider de faire face à ses poursuivants et entamer un dialogue avec eux. Souvent, lors de cette action, il se trouve que les poursuivants — généralement très dangereux, monstrueux et voraces — deviennent plus humains et acceptent le dialogue ; ils se transforment ensuite souvent en interlocuteurs conciliants avec qui on peut conclure un « pacte de non-agression ». Ce procédé est très efficace pour résoudre des problèmes inconscients s’exprimant par les cauchemars. En général, après avoir conclu ce « pacte de non-agression », les cauchemars disparaissent. En fait, le rêveur lucide semble dialoguer avec son inconscient avec lequel il refusait précédemment tout contact : que ce soit au niveau conscient ou lors des rêves normaux.

Une autre tactique est de faire face à ses agresseurs de rêve et de les combattre. C’est une manière moins élégante, certes, mais tout aussi efficace. Là aussi, après le combat de rêve, le dialogue peut à nouveau s’établir sur de nouvelles bases.

Hervey de Saint-Denys[4] rapporte que, lors d’un de ses cauchemars où il était poursuivi par d’horribles monstres ressemblant aux gargouilles de nos cathédrales, il a fait face et s’est vu nez à nez avec l’un d’eux, sifflant et sautillant sans arrêt sur place. Après avoir maîtrisé sa peur, il le détaillait et remarquait ses sept doigts griffus ; toute sa perception du monstre était claire et réaliste. Sa concentration sur ce monstre a provoqué la disparition des autres poursuivants — non moins effroyables. Petit à petit, le dernier monstre a commencé à se dissoudre et à ressembler à une sorte de forme vaporeuse sans danger.

Souvent, le simple fait de devenir lucide dans un cauchemar suffit déjà à le « désactiver ». Le rêve lucide représente donc un excellent moyen thérapeutique pour se débarrasser de ses cauchemars. Et l’on peut en inférer que des personnes en état de stress intense — comme ceux ayant vécu un accident violent, un attentat ou une catastrophe naturelle — et qui ont des cauchemars à répétition en revivant sans arrêt le même scénario traumatisant, puissent bénéficier de l’apport thérapeutique extrêmement bénéfique du rêve lucide.

Bien que l’application du rêve lucide en psychothérapie en soit encore à une phase embryonnaire, il est clair que l’on peut entrevoir des applications particulièrement attrayantes, surtout dans le domaine des psychothérapies brèves. La difficulté majeure de l’application thérapeutique est l’apprentissage par les patients, dans un premier temps, de la lucidité onirique.

Une fois cette difficulté résolue, la mise au point de scénarios thérapeutiques spécialisés et personnalisés est tout à fait possible. Ainsi des jeux de rôles très réalistes en rêve lucide pourront être élaborés, correspondant à de véritables simulations corrigeant les défauts de comportement, les erreurs de jugement et d’interprétations, les phobies, les névroses, les problèmes liés aux frustrations, les croyances négatives, etc. Cette technique est aussi tout à fait utilisable dans le domaine du développement personnel (amélioration des performances intellectuelles et physiques), celui de l’entraînement des sportifs et également pour améliorer le bien-être des handicapés. Cette liste n’est pas exhaustive, elle permet de se faire une idée des possibilités potentielles du rêve lucide. Il est à noter que ce ne pourra en aucun cas être une panacée universelle car il est fort probable que l’apprentissage du rêve lucide se révèle très difficile pour certaines personnes. Il conviendra donc d’intégrer cette technique dans un ensemble d’outils thérapeutiques diversifiés.

En ce qui concerne le contact avec l’inconscient, certains auteurs, dont LaBerge, pensent qu’il serait plus direct en rêve lucide qu’il ne l’est par l’analyse classique des rêves — LaBerge est d’ailleurs un adversaire de la psychanalyse — et qu’il serait même possible d’influencer l’inconscient ou de le « reprogrammer ». Rien n’est encore démontré dans ce domaine, tout reste à faire ; on ne sait pas encore si l’on a vraiment un contact privilégié avec l’inconscient en rêve lucide. En tous cas, il est probable que l’utilisation de symboles forts et d’archétypes — dans le sens de la psychologie des profondeurs de Carl Gustav Jung — puisse avoir une action sur le bon équilibre psychique. C’est un domaine encore quasiment vierge, mais riche de potentialités.

[1] Green et McCreery, Träume bewußt steuern, op. cit., pp. 241 et suivantes.

[2] Le bruit rose est un son qui, du point de vue du spectre des fréquences sonores, se rapproche le plus des bruits de nature (bruit du vent, son de cascade, rivière ou torrent).

[3] Le Ganzfeld est un champ uniforme de lumière opalescente dont le but est d’induire une déprivation sensorielle au niveau de l’appareil visuel. En général, il est accompagné d’une stimulation sonore également uniforme, généralement de type bruit blanc (un souffle continu comme celui que l’on peut capter entre deux stations sur un récepteur radio) ou bruit rose qui complète le dispositif. L’effet Ganzfeld résulte de cette déprivation sensorielle visuelle et auditive : l’état de conscience peut se modifier et on peut observer l’émergence d’images hypnagogiques pouvant aller jusqu’à des formes hallucinatoires, la manifestation de facultés parapsychologiques (télépathie, précognition, par exemple), ou la « rencontre » avec des sages, des guides ou même une expérience d’OBE.

[4] Les rêves et les moyens de les diriger (1867). Cité par Celia Green, op. cit., p. 188.