Les ENOCs à la lueur de la recherche

DÉFINITIONS

Dans ce domaine, délicat, des ENOCs, le sens des mots varie en fonction de celui qui les utilise.

Aussi, me semble-t-il nécessaire de définir quelques concepts afin de permettre au lecteur de mieux s’y retrouver.

Les mots magie, sorcellerie, rituel… n’ont pas le même sens dans l’esprit d’un ethnologue, d’un mage, d’un psychiatre ou d’un historien des religions…

Voici quelques points de références :

Magie

Elle est souvent scindée en deux groupes : magie blanche et magie noire.

– Voici la définition du Dictionnaire de l’Ethnologie 1 Dictionnaire de l’Ethnologie, M. Panoff et M. Perrin, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1973, pages 165-166. . Magie blanche : magie qui se donne pour but d’écarter les mauvais esprits ou de guérir les personnes qui en ont été les victimes. Elle n’est donc pas considérée comme antisociale, au rebours de la magie noire. Magie noire : magie qui prétend subjuguer les mauvais esprits et les forces surnaturelles maléfiques pour en faire les instruments d’entreprises homicides. Toutes les sociétés distinguent ce type de magie de la magie blanche et le condamnent.

– Le Dictionnaire Larousse 2 Le Petit Larousse, 1992, page 619. : Ensemble de pratiques fondées sur la croyance en des forces surnaturelles immanentes à la nature et visant à maîtriser, à se concilier ces forces. – Magie noire, magie blanche : respectivement mises en oeuvre pour le mal ou pour le bien.

– Ethnologie Générale 3 Ethnologie Générale : Paul Mercier, « La Religion et la Magie« , Paris, Ed. Gallimard, 1968, pages 984 à 987. : « L’anthropologie récente a renoncé à peu près complètement aux recherches relatives à l’origine de la magie, qui avaient tant préoccupé certains précurseurs. Les uns voyaient dans la magie une forme de dégénérescence de la religion. D’autres, notamment J. Frazer, pensaient que la magie avait précédé la religion ; mettant en jeu la relation de cause à effet, elle aurait été une sorte de «science primitive». […] La magie et la religion ne sont pas «deux domaines exclusifs l’un de l’autre». » […] La discussion sur la signification de la magie demeure largement ouverte. Les travaux récents ont insisté sur la diversité des faits magiques, et sur la variété des fonctions qu’ils peuvent remplir dans la société. Il existe en effet une gamme très étendue d’actes qui visent à influer directement sur le monde extérieur et sur les autres hommes, à permettre l’accomplissement des désirs de ceux qui les entreprennent, dans tous les domaines où les connaissances scientifiques ou empiriques font défaut ; ils s’appuient toujours sur des ensembles de croyances, sur des théories relatives au contrôle de l’homme sur la nature et les autres hommes, mais on décèle entre ces théories de grandes différences, selon le type de société dans lequel elles ont été élaborées. […] Les tentatives de classification des faits magiques ont été nombreuses. Les unes prenaient pour base les techniques, les mécanismes de l’action magique, conduisant aux distinctions classiques entre magie imitative, magie contagieuse, etc., ou à l’opposition entre les magies qui utilisent des instruments matériels et celles qui n’emploient que la parole. Sans être complètement abandonnées, elles ont peu à peu cédé la place à des classifications établies en fonction du but poursuivi par l’acte magique — mais dépassant la très ancienne distinction posée entre «magie blanche» et «magie noire». La terminologie n’est pas encore parfaitement assurée. De toute manière, les études récentes ont montré que les classifications formelles avaient moins d’importance que l’analyse des contextes dans lesquels la magie est utilisée, c’est à dire en définitive des anxiétés et des tensions intérieures à la société auxquelles elle contribue à apporter une solution. […]. »

– Et encore 4 Magie – Aspects de la Tradition Occidentale, Francis King, Paris, Seuil, 1975, page 8. : « Il faut le reconnaître, le terme de «magie» n’est guère satisfaisant, car il recouvre trop de significations différentes. […] Il y a la magie au sens de anthropologues — mélange de superstitions naïves, de rites primitifs de fertilité et de survivances folkloriques. Il y a aussi la magie noire, dans laquelle on commet le mal (un meurtre rituel, par exemple) afin d’obtenir les bonnes grâces des démons. Enfin, il y a la magie des occultistes occidentaux 5 La magie qui nous intéresse ici. , qui est un système très complexe dont les origines sont à rechercher, non pas dans la légende ou le folklore, mais dans les Hermetica et la littérature gnostique de l’Empire romain. »

 

Sorcellerie

Voici quelques définitions :

– Le Dictionnaire Larousse 6 Le Petit Larousse, 1992, page 949 : « Capacité de guérir ou de nuire, propre à un individu au sein d’une société, d’un groupe donné, par des procédés et des rituels magiques. »

– Jean Markale 7 Les Mystères de la Sorcellerie, Jean Markale, Paris, Ed.Pygmalion, 1992, page 10. : « […] On a d’abord tendance, dans tous les milieux sociaux et culturels, à utiliser indifféremment les termes «Sorciers» et «Magiciens». Or, il ne s’agit nullement de la même discipline : la magie est un authentique système philosophique concernant la causalité et la finalité de l’univers, tandis que la Sorcellerie n’est qu’un ensemble de pratiques soi-disant efficaces, mais limitées à des buts immédiats, sans aucune référence à un ordre cosmique. Si le Magicien s’efforce de comprendre et d’expliquer l’univers pour influer sur lui, le Sorcier se borne à utiliser des forces invisibles, en lui ou en dehors de lui, afin d’aboutir à un résultat précis, généralement très matériel. Certes, la Sorcellerie, comme la Magie comporte des rituels, mais en l’occurrence, ces rituels, qui apparaissent souvent comme des caricatures, sont surtout des formules répétées systématiquement, voire des breuvages ou pommades relevant davantage de la médecine populaire que du «supranormal». Mais, comme la Magie se décompose en «magie blanche», bénéfique, et en «magie noire» ou goétie, de tendance maléfique, la frontière entre les deux disciplines est souvent imprécise. Les Sorciers ne seraient-ils pas des Magiciens dégénérés ou n’ayant point franchi toutes les étapes d’une initiation intégrale nécessaire ? »

– Maxime 8 Mon informateur sorcier : « La sorcellerie est divisée en deux courants. La haute sorcellerie, d’abord, ou sorcellerie traditionnelle (c’est à dire qu’on y pratique des initiations) ; et puis la basse sorcellerie, la magie des campagnes. Elle est surtout composée de recettes et de pratiques déviées et le plus souvent déformées. La sorcellerie est une démarche magique axée sur l’action, la force. Elle manipule les forces naturelles : le tellurisme, l’inconscient collectif, la magie verte. Elle effectue des opérations comme l’envoûtement, le désenvoûtement, l’évocation, l’invocation, la manipulation des sorts, etc… Elle est ritualisée tout en intégrant la pratique chamanique. Mais moins rigide que la magie cérémonielle. En fait, pour résumer, on peut dire que la sorcellerie, c’est mon point de vue à moi, est un mélange de magie cérémonielle et de pratiques chamaniques. En plus, à l’intérieur de la haute sorcellerie existe une voie brève qui est uniquement à base de techniques utilisant la voie du dragon (c’est à dire le tellurisme 9 La compréhension, l’utilisation et le contrôle des forces chtoniennes et telluriques de la Terre. ), la magie sexuelle, et les égrégores. 10 Égrégore : « C’est l’entité psychique et astrale d’un groupe. Tous les membres d’un groupe, qu’il s’agisse d’une famille, d’un club, d’un parti politique, d’une religion voire d’un pays, tous ces membres sont psychiquement inclus dans l’égrégore de l’organisation à laquelle ils appartiennent. […] Donc, toute personne incluse dans un groupe reçoit, dans son psychisme, les influences de l’égrégore, c’est-à-dire de la contrepartie astrale du groupe et ceci inconsciemment. […] » Extrait du Cours d’Esotérisme Général des Philosophes de la Nature, Association qui enseigne l’Alchimie opérative et la Kabbale. « 

Rituel

Quelques définitions du terme rituel :

– Dictionnaire de l’Ethnologie 11 op. cit., page 233. : « Ensemble strictement codifié de paroles proférées, de gestes accomplis, et d’objets manipulés et correspondant à la croyance en une présence agissante d’êtres ou de forces surnaturels. C’est ainsi, par exemple, que la religion peut être définie comme reposant sur une croyance en des êtres surnaturels, sur certaines attitudes affectives et émotionnelles vis-à-vis de ces êtres et sur un moyen déterminé d’entrer en contact avec eux, moyen qui est le rituel. »

– Le Dictionnaire Larousse 12 op. cit., page 894. : « Ensemble de comportements codifiés, fondés sur la croyance en l’efficacité constamment accrue de leurs effets, grâce à leur répétition. Rite : Dans certaines sociétés, acte, cérémonie magique à caractère répétitif, destiné à orienter une force occulte vers une action déterminée. »

 

                Ces quelques définitions montrent la difficulté à cerner ces domaines.

                Je proposerai, dans le cadre de ce mémoire, la définition suivante des termes magie et sorcellerie : systèmes de pratiques et de représentations impliquant le contrôle des états non ordinaires de conscience en vue d’une action sur le monde matériel objectif ou/et le monde humain — physique, psychique, spirituel —.

                En ce qui concerne le concept d’état de conscience modifié, la problématique est encore plus délicate. Nous n’avons pas de grille de lecture pour le psychisme altéré. Les classifications de la psychologie clinique ou de la psychiatrie ne peuvent s’appliquer ici. Il faut donc en chercher d’autres.

L’ÉTAT DE CONSCIENCE ORDINAIRE (ECO)

                Peut-être faut-il avant tout définir l’état de conscience ordinaire (ECO) ?  Où est la frontière entre un état de conscience ordinaire et un état de conscience modifié ?  Ces questions sont, elles aussi, délicates. Car la notion de conscience semble varier d’une culture à une autre, d’un individu à un autre et même pour un individu, d’un moment à un autre.

                Pour poser quelques jalons, considérons, dans le cadre de ce travail, que l’état de conscience habituel, normal, de l’occidental moyen est celui de l’état de veille ordinaire, des occupations journalières : exécuter son travail, conduire sa voiture ou lire un bon livre. En ce sens, un bon sommeil entrecoupé de rêves est un état de conscience ordinaire également. Une bonne définition pourrait être la suivante : un état de conscience ordinaire est un état qui résulte de l’adaptation d’un individu à l’environnement physique et psychosocial de sa culture. Voici la définition de Charles Tart : « Notre état de conscience ordinaire ou normal est un outil, une structure, un mécanisme d’intégration qui nous permet d’interagir avec une certaine réalité sociale acceptée — un consensus de réalité ». 13 Charles Tart, States of Consciousness, Dutton, New york, 1975. Voir Christine Hardy, La Science et les Etats Frontières, Monaco, 1988, page 237.

                Un état de conscience non ordinaire se caractériserait alors par des phénomènes psychiques inhabituels. En général, en Occident, un état de conscience inhabituel est classé dans la pathologie. 14 Pour l’état de transe, par exemple, voici les termes que la psychiatrie et la psychanalyse emploient pour la qualifier : oscillation entre excitation et inhibition, entre contention et déchaînement, entre identification et amour d’objet, entre les deux pôles de la bisexualité ; bouffée délirante ; phénomènes hallucinatoires ; confusion et désorganisation des repères temporo-spatiaux…

                Or, en magie et en sorcellerie, les états de conscience non ordinaires sont provoqués par l’officiant.

                Il est donc utile d’introduire le concept de contrôle des états non ordinaire de conscience 15 Dans la suite de ce travail, j’utiliserai l’abréviation ENOC pour Etat Non Ordinaire de Conscience. . La pratique magique, le rituel, est l’instrument, l’outil provoquant ce glissement vers une autre réalité. Une caractéristique fondamentale de ces états non ordinaires en magie et en sorcellerie est que l’officiant reste conscient du processus, qu’il garde le contrôle sur lui-même et est à même d’interrompre le rituel si un danger se présente. Il dispose d’une panoplie d’outils « rituéliques » lui permettant de contenir les effets indésirables : rituel de consécration, rituel d’exécration, rituel de purification, rituel de dégagement… pour n’en citer que quelques-uns.

                Dans notre culture occidentale, nous avons de nombreux termes pour qualifier ces états de conscience non ordinaires : transe, hypnose, rêve, extase, par exemple. Aucun d’eux n’a pu être clairement défini, sinon avec les termes issus de la psychologie clinique, de la psychiatrie et de la psychanalyse.. Les définitions médicales et psychiatriques ne peuvent être appliquées dans le cadre de cette étude : ils ne correspondent pas à la réalité des mages et sorciers.

LE RÊVE

                Il existe toute une échelle d’états de conscience modifiés. Parmi les plus connus, il y a le rêve, qui peut être décrit comme un état de conscience modifié également. Il est utilisé par de nombreuse cultures (« Dream Culture ») comme une porte vers un au-delà, un autre monde de réalité non ordinaire. Par exemple, pour les Aborigènes d’Australie il existe Jukurrpa :

            « Jukurrpa constitue le pivot central de la culture et de la spiritualité aborigènes. Ce terme désigne à la fois le récit concernant chacun des itinéraires suivis par le clan et l’espace-temps onirique qui contient la mémoire mythique de l’ensemble de ces récits. Pour les Aborigènes, Jukurrpa a existé de tous temps et existera éternellement dans un monde parallèle au nôtre, accessible uniquement par le rêve. Il est le domaine des êtres ancestraux et éternels ; ces fameux êtres éternels sont, en effet, le produit de Jukurrpa. Eux-mêmes reçoivent toute leur connaissance par leurs propres rêves, qui leur indiquent les itinéraires qu’ils doivent suivre. Une fois sur place, ils sont capables de deviner l’histoire du site, de connaître toutes les cérémonies qui s’y sont déroulées ainsi que d’identifier quels êtres sont passés par là. Ils peuvent aussi savoir tout ce qui a été dit, mémorisé et même pensé sur chaque lieu sacré !  Ils sont, de par leurs pouvoirs, les guides privilégiés des âmes des dormeurs qui viennent les visiter. Ce sont eux qui donnent à l’âme de leurs visiteurs terrestres les messages oniriques qu’ils devront transmettre au clan à leur réveil. » 16 Philippe Kerforne, « La vie rêvée des Aborigènes d’Australie », L’Autre Monde, n°64, avril 1993, pages 64-67.

                Alex reviendra, plus loin, sur le rêve, utilisé en magie pour recevoir des informations d' »autres sources ».

L’HYPNOSE

                Voyons l’hypnose à présent. Pour cela, je me réfère à l’excellent travail de Christine Hardy 17 psychologue, ethnologue, auteur d’une thèse d’état — Ethnologie et Parapsychologie — à l’Université de Paris VII. qui a très bien su synthétiser les données s’y rapportant 18 Christine Hardy, op. cit., pages 176 et suivantes. :

            « … il me semble que nous sommes confrontés, avec l’hypnose, à une variété d’états distincts qu’il serait vain de vouloir cerner par une seule définition. Cependant, ces états modifiés distincts se développent à partir d’un état hypnotique de base — nommons-le à la suite de Charles Tart un état neutre hypnotique ou ENH — par l’utilisation d’une induction hypnotique classique, basée sur la relaxation profonde et l’attention sélective à la voix de l’hypnotiseur. Cet ENH, lui, est commun à la plupart des transes hypnotiques, induites par un hypnotiseur ou auto-induites. […]

            L’ENH peut être caractérisé par une relaxation profonde (perte des sensations intéroceptives), une suggestibilité accrue, une visualisation spontanée vivide, une pensée spontanée réduite, une concentration sélective de l’attention sur ce qui est suggéré (perte des sensations extéroceptives) et une amnésie partielle ou totale subséquente. Enfin, si l’ENH est induit par un hypnotiseur, il comporte alors une relation exclusive à l’hypnotiseur, à caractère fortement empathique.

            Dans cet ENH, la pensée automatique semble tout à fait suspendue, et la pensée spontanée est réduite à l’absorption et à l’amplification (et très rarement au rejet) de ce qui est suggéré.

            Dans l’ENH, le sujet pense en images. Ce qui lui est suggéré est immédiatement visualisé.

            Le fait que le champ de l’attention soit resserré sur un domaine très limité, et que les sensations extéroceptives et intéroceptives soient pratiquement nulles (à l’exclusion de la voix de l’hypnotiseur), semble augmenter la puissance de la concentration. Dans l’hypnose, ce resserrement de l’attention, la quasi-annulation de l’input sensoriel et l’arrêt de la pensée automatique font qu’il n’y a pratiquement aucune possibilité de distraction. Cela suffit à prouver que l’hypnose est un état distinct et modifié, puisque seuls de très rares sujets (généralement des méditants) sont capables d’atteindre un état dans lequel la pensée automatique et les distractions sont annulés. […]

            L’état neutre hypnotique permet d’accéder, en mettant en oeuvre les suggestions appropriées  et un approfondissement de la transe, à une profusion d’états modifiés distincts, allant de la régression, à des états somnambuliques et à des états proches des états yogiques transcendants sans forme.

            La transe hypnotique peut ainsi être un moyen très efficace en vue de sélectionner et d’induire un état de conscience particulier, quel qu’il soit, parce qu’il est visualisé avec une telle intensité que cela équivaut à le «vivre» et à en produire les effets attendus.

            La visualisation, qui est à la base des techniques de yoga visant le développement de certains pouvoirs paranormaux, est certainement un facteur essentiel à la production d’effets non ordinaires, i.e. des grands phénomènes de l’hypnose tels que les pseudo-brûlures, l’anesthésie, etc.

           Á mon avis, c’est la visualisation, extrêmement renforcée pendant l’hypnose, qui permet aux suggestions d’être vécues comme une réalité par le sujet.

            Il semble donc que les éléments de visualisation et de suggestion se renforcent l’un l’autre, concourant à la création d’états de plus en plus «modifiés» et profonds.

            Il est donc possible qu’à partir de l’ENH, des états de plus en plus modifiés puissent être atteints, dans la mesure où la transe du sujet s’approfondit en réponse aux suggestions appropriées de l’hypnotiseur. »

                 On touche ici un aspect crucial des états modifiés de conscience. En effet, comme on le verra plus loin, pendant les entretiens, et à l’analyse des données, la visualisation et l’auto-hypnose sont des éléments primordiaux mis en œuvre dans les rituels magiques et sorciers cérémoniels.

 

LE RÊVE LUCIDE

                Voyons maintenant d’autres types d’états modifiés de conscience : le rêve lucide, tout d’abord.

                Le rêve lucide est un état dans lequel une personne rêve tout en prenant la direction, tout a fait consciemment, de son rêve. Dans certains cas, la personne serait capable de voir son corps endormi. D’après les témoignages, les perceptions d’un rêve lucide auraient plutôt le caractère de la réalité et non celui d’un rêve. Tous les modes sensoriels de l’état d’éveil seraient activés et, dans certaines situations, des modifications somatiques seraient vécues. 19 Christian Stephan, « Klartraüme : Bewußtes Traümen als Weg zur Selbstverwirklichung », Esotera, n°12, décembre 1982, pages 1090 à 1099. Voici ce que nous rapporte Christine Hardy 20 Christine Hardy, op. cit., page 37 et suivantes. :

            « En 1975, Keith Hearne, psychologue, entreprit une étude physiologique 21 Keith Hearne (1982) : « Signals from another world« , dans le Dream Network Bulletin, vol. 1, no. 5. ibid. à l’Université Hull, en Angleterre, avec un sujet qui avait très souvent des rêves lucides de façon spontanée. Ayant eu «l’idée qu’il était peut-être possible que le rêveur puisse, pendant un rêve lucide, communiquer avec le monde extérieur», Hearne avait demandé au sujet d’exécuter une série de 7 à 8 signaux oculaires (en tournant ses yeux à gauche, puis à droite) et d’essayer d’appuyer sur un bouton, lorsqu’il serait conscient pendant un rêve. Vers le matin, alors que le sujet était en stage REM 22 Rapid Eye Movement : c’est dans cette phase de mouvements oculaires rapides que le sujet rêve. Note de l’auteur. du sommeil depuis déjà une demi-heure, les mouvements codés apparurent soudain sur le graphe (Hearne enregistrait l’EEG, l’EOG [électro-oculogramme] et l’EMG [électromyogramme]). […] Puis il eut un autre rêve et fit de nouvelles séquences de signaux, certaines lentes et d’autres rapides. Hearne remarqua que les séquences de signaux que le rêveur dit avoir fait correspondaient «presque exactement» à celles qu’il avait observées sur le graphe, ce qui prouvait un réel passage d’information entre l’état de rêve et le conscient du sujet qui se rappelle son rêve. […] Un jeune psychologue très brillant de l’Université de Stanford, Stephen La Berge, a fait faire un nouveau bond à l’étude du rêve lucide. […]  «…les rêveurs peuvent envoyer intentionnellement des signaux au monde extérieur tout en continuant à rêver». Enfin, il apparaissait aussi de façon éclatante que «la connaissance présente dans le rêve pendant la phase REM peut être beaucoup plus rationnelle et réfléchie que ce qui a été assumé communément». Cette possibilité de marquer le moment exact d’événements se passant dans le rêve provoqua un grand enthousiasme pour les diverses avenues de recherche que cela ouvrait. »

Tracés EEG, EOG, EMG d'un sujet rêvant
Tracés EEG, EOG, EMG d’un sujet rêvant lucide

                            Tracé d’un sujet signalant qu’il sait qu’il rêve. Le sujet se réveilla 20 sec. à peu près après le signal et rapporta qu’il avait eu un rêve lucide et qu’il avait exécuté le signal convenu, c’est-à-dire en levant les yeux (U sur l’EOG), puis en faisant une séquence de serrements du poing gauche (L) et du poing droit (R), donnant le code en morse des initiales du sujet : SL. Les 3 critères de la phase REM du sommeil sont présents : basse amplitude sur l’EMG du menton, des REM épisodiques, et un EEG de basse amplitude et de fréquences mélangées. Les initiales SL donnent donc, en morse : LLL LRLL, ce qui est reconnaissable sur la figure. (La Berge, 1980) 23 Stephen La Berge (1980) : « Lucid dreaming as a learnable skill : a case study. » Perceptual and Motor skills, Vol. 51 (p. 1039-1042). Christine Hardy, op. cit., page 41.

                On peut rapprocher les rêves lucides de la projection hors du corps, nommée aussi dans les milieux ésotériques « voyage astral ». Le terme américain employé par les scientifiques est OBE (Out of Body Experience). À ce jour, il n’a pas été possible de mettre en évidence l’existence d’un déplacement hors du corps. Plusieurs théories coexistent :

  • « Certains chercheurs se posent la question d’un «quelque chose» qui s’extérioriserait du corps physique, et qu’ils nomment «Aspect Thêta», pour ne pas en présumer la nature. » 24 Christine Hardy, , page 80
  • … »l’OBE n’est fondamentalement qu’une expérience de nature psychologique qui est caractérisée par l’impression qu’a le sujet de se trouver hors de son corps… » 25 Ibid.
  • « Enfin, certains parapsychologues ont cherché à détecter un pattern d’ondes cérébrales qui pourrait rendre compte de «l’état» OB, de la même manière que l’on a réussi à prouver que le rêve est un état de conscience particulier, distinct du sommeil. » 26 Ibid. Les recherches effectuées jusqu’à aujourd’hui n’ont pas encore permis de mettre cet « état OB » en évidence.

 

LA CLASSIFICATION DE ARNOLD LUDWIG

                Pour essayer de délimiter le champ des ENOC, voici la classification de Arnold M. Ludwig 27 Arnold M. Ludwig, « Altered States of Consciousness, dans Altered States of Consciousness », Charles T. Tart, New York, HarperCollins Publishers, 1990, pages 19 à 28. en 1966 :

Production des ENOCs

– réduction de la stimulation externe et/ou de l’activité motrice :

dans cette catégorie se classent les stades mentaux résultant de la réduction de la stimulation sensorielle, ou résultant d’une stimulation constante, répétitive et monotone (déprivation sensorielle {expérimentale ou non} ; ennui extrême, états hypnagogiques, rêve et somnambulisme ; en ésotérisme, elle se manifeste dans les rites d’incubations pratiqués par les Grecs et les Egyptiens de l’Antiquité)

– augmentation de la stimulation externe et/ou de l’activité motrice et/ou de l’émotion :

ici sont classés les ENOCs provoqués par l’excès de stimulation sensorielle — activité physique intense, surexcitation émotionnelle et fatigue mentale extrême (lavages de cerveau, transe de groupe dans les foules, conversions religieuses et guérisons en transe, aberrations mentales associées à certains rites de passage 28 en français dans le texte , possession par des esprits, transes chamaniques durant des cérémonies tribales, transes orgiastiques expérimentées par des groupes satanistes pendant leurs cérémonies, marches sur le feu, transes extatiques des derviches tourneurs, transes provoquées par la masturbation prolongée ; également : amnésies, névroses traumatiques, dépersonnalisation, panique, hystérie, berserk, possession démoniaque et états psychotiques… ) —.

– augmentation de la vigilance ou de l’implication mentale :

cette catégorie comprend les altérations dues à une activité mentale accrue pendant un certain laps de temps (vigilance prolongée ; observation d’un écran radar pendant une période trop longue ; prière soutenue ; concentration mentale extrême sur une tâche spécifique comme la lecture, l’écriture, ou la résolution d’un problème… ou l’écoute prolongée d’un tambour, d’un métronome, l’observation prolongée d’un stroboscope… ).

– attention diminuée et relaxation exagérée :

cette catégorie regroupe les ENOCs en relation avec un mental passif, une activité mentale minimale (états mystiques, transcendantaux atteints par méditation passive et se présentant spontanément dans la phase de relaxation maximale ; rêve éveillé ; somnolence ; médiumnité ; transes auto-hypnotiques ; associations libres pendant les cures psychanalytiques ; nostalgie profonde ; transes provoquées par la musique ; relaxations profondes comme celles obtenues dans des caissons d’isolation sensorielle…).

présence de facteurs psychosomatiques :

dus aux altérations de la chimie du corps et de la neurophysiologie (hypoglycémie ; jeûne ; hyperglycé- mie ; déshydratation ; dysfonctions de la thyroïde ; privation de sommeil ; hyperventilation ; narcose ; délire provoqué par la fièvre, les drogues…) .

Caractéristiques générales des ENOCs

– altérations de la pensée : troubles de la concentration, de l’attention, de la mémoire, du jugement…

– altération de la perception du temps : sens du temps et chronologie sont altérés : accélérations et ralentissements, arrêt de l’écoulement du temps…

– perte de contrôle : de la réalité, self-control (cette perte de contrôle peut être passagère et amener le sujet à une « reprise en main des commandes » qui le mènent à une expérience de grande amplitude et d’enrichissement)…

– changements émotionnels : détachement, peurs et angoisses, perte d’humour, dépersonnalisation…

– modifications de l’image du corps : dépersonnalisation, coupure corps/esprit , dissolution du corps dans l’espace ou l’univers, rapetissements, agrandissements, distorsions, lourdeurs, légèreté, étrangeté, déformations…

– distorsions de la perception : hallucinations, imagerie visuelle modifiées, couleurs, géométrie, sons, odeurs, sens, lumières sonores, et sons colorés…

– modifications de la perception des concepts et des idées : expérience de « eurêka », illumination, fausses logiques et raisonnements…

– sens de l’ineffable : états mystiques et transcendantaux

– sensations de rajeunissement : en relation avec des drogues comme les amphétamines ; ou avec des expériences de conversions religieuses de groupe…

– extrême suggestibilité : provoquée par un chaman ou un leader religieux sur un groupe de personnes ou tendance d’une personne à mal interpréter ou mal percevoir les stimuli variés qu’elle perçoit dans son environnement ou à être trompée par elle-même…

                La réalité subjective peut être déterminée par nombre de ces influences agissant de concert on non. Ces différents items peuvent se combiner entre eux

                Christine Hardy critique cette classification 29 Christine Hardy, op. cit., page 236. :

            « … il ne nous semble pas que les classifications de Ludwig puissent être d’une grande utilité dans la reconnaissance ou la compréhension des EMC 30 EMC = États Modifiés de Conscience. Note de l’auteur. , car des états trop distincts sont mélangés au sein d’une même catégorie, trop vaste ou trop floue.

            C’est le reproche que lui ont fait certains auteurs (Bourguignon, Lapassade), et il est tout a fait justifié.

            Sa classification par facteurs inductifs ne semble pas être pertinente, puisqu’elle lui permet de mettre dans une même catégorie des épisodes psychotiques avec des expériences extatiques (par exemple la névrose traumatique et la transe extatique) ou encore des cultes rituels et des états émotionnels tout à fait personnels (par exemple la transe possessionnelle et la panique). À l’opposé, sa classification des caractéristiques générales des EMC a la qualité d’être claire et de rendre compte d’un grand nombre de modifications vécues pendant ces états modifiés. Elle est d’ailleurs très proche de celle que Tart proposera plus tard. »

L’ÉTAT DE CONSCIENCE CHAMANIQUE (ECC)

                Michael Harner 31 Interview de Michael Harner par Gary Doore, « La Sagesse Ancienne dans les Cultures Chamaniques », Anthologie du Chamanisme, Aix en Provence, Ed. Le Mail, 1991, page 31. , anthropologue, spécialiste du chamanisme, nous propose, lui, une définition de ce qu’il appelle l’État de Conscience Chamanique ou ECC :

            « […] La principale caractéristique définissant un chaman est qu’il (ou elle) est quelqu’un qui entre dans un état altéré de conscience (que j’appelle l’Etat de Conscience Chamanique, ou ECC), en général déclenché par le son monotone du tambour ou d’une autre percussion, afin d’effectuer des voyages dans ce qu’on pourrait appeler du point de vue technique les mondes inférieur et supérieur. Ces autres mondes accessibles au chaman en ECC sont considérés comme une réalité alternée, et l’objectif du chaman lorsqu’il voyage dans cet état est d’interagir consciemment 32 Je reviendrai sur ce point dans l’analyse des données. sur certains pouvoirs ou esprits gardiens se trouvant là… […]. Les conceptions de la nature de la réalité diffèrent d’une culture à l’autre. Par exemple, les Jivaros d’Amérique du Sud défendent une position extrême en disant que la seule réalité est celle accessible en état ECC, et que notre état ordinaire de conscience n’est qu’une illusion, un «mensonge». 33 Cf. la Maya de l’Hindouisme. Note de l’auteur. […] »

 

                Il y a donc différentes formes de réalités non ordinaires. La plus extrême serait une réalité où le chaman — ou le sorcier — irait dans le monde des morts. Voici ce que dit Michael Harner 34 Michael Harner, op. cit., page 34. :

            « […]… le voyage chamanique commence avec la sensation de traverser un long tunnel qui se termine par une lumière à l’autre extrémité, et ceci est assez proche des descriptions dites de l’après-vie 35 Voir Raymond Moody : La Vie après la Vie, Lumières Nouvelles sur la Vie après la Vie, La Lumière de l’Au-delà, Paris, Ed. Robert Laffont, 1977, 1978, 1988. Les expériences de mort rapprochée — Near Death Experience (NDE) — ont des analogies avec le voyage chamanique et les voyages hors du corps (OBE) – voir ma thèse où je détaille ces éléments. Mais le chaman, lui, effectue tout le trajet à travers le tunnel et explore le monde sur lequel il débouche, le monde vers lequel les gens se sentent happés au moment de la mort. Lorsqu’on se sent prêt, ou que l’on se prépare à mourir, c’est donc une bonne chose d’avoir déjà exploré cette région auparavant par l’intermédiaire de la méthode chamanique, parce qu’il n’est pas surpris de ce qui arrive à l’état post-mortem. D’une certaine manière, on en connaît la géographie. »

                Il existe donc plusieurs niveaux d’ENOCs. Entre un rêve éveillé et l’état décrit précédemment, il y a une différence d’intensité évidente. Ces états peuvent être plus ou moins profonds suivant le désir de l’officiant.

                Dans la magie cérémonielle occidentale, l’univers invisible est subdivisé en plans dont chacun est accessible par une procédure rituelle appropriée, une sorte de code, de clé, qui en permet l’accès. Chaque plan a une fonction et représente une étape initiatique. Dans l’Ordre de la Golden Dawn, ce chemin initiatique est symbolisé par l’arbre des Séphiroth, comprenant 10 plans et 22 sentiers (voir illustration page suivante).

 

                Le chaman, comme le magicien, qui se déplace dans une autre réalité, doit garder le contrôle de la situation, résoudre des problèmes et ramener des informations dans la réalité ordinaire :

             » […] En effet, le chaman ne se contente pas de faire l’expérience de la réalité non-ordinaire, il cherche également à codifier ce qui est expérimenté de façon à pouvoir rapporter l’information et la transmettre aux autres. Aussi, le chaman doit réfléchir à ce qu’il voit, ce qu’il vit, puis être en mesure de mémoriser en silence ce qui se passe pendant son voyage, pour qu’ensuite cette connaissance puisse être remémorée. Entrer en état de conscience chamanique (ECC) suppose donc qu’il n’y ait pas paralysie du cerveau gauche, ni des facultés rationnelles, au contraire. […] »36 Michael Harner, op. cit., page 42.

Les Philosophes de la Nature

L’ARBRE DES SEPHIROTH
(source : Les Philosophes de la Nature)

STIMULATIONS SENSORIELLES ET ÉTATS DE CONSCIENCE MODIFIÉS

                Nous avons vu que chamans, mages et sorciers possédaient une géographie de l’invisible qui leur permettait d’atteindre et de se diriger dans une autre réalité. Cette faculté est le fruit d’un entraînement physique et mental poussé, souvent commencé dans la prime jeunesse et poursuivi pendant toute la vie.

                Cet entraînement comporte de nombreux éléments, de nombreuses initiations, des rites de passages…

                Certains chercheurs ont essayé d’appréhender les modifications physiologiques induites par le rituel. Il est assez facile de mesurer le rythme cardiaque, la température du corps, la sudation etc…. Ces éléments ne donnent que des indications parcellaires sur les processus en cours.

                Par contre, on sait déjà depuis de nombreuses années que des stimulations acoustiques ou visuelles répétées, monotones provoquent des modifications dans le tracé des ondes cérébrales. Dans les années 1940 37 Michael Hutchison, « Die Gehirnschrittmacher : audiovisuelle Synchronisation », Megabrain, Basel, Sphinx Medien Verlag, 1990, pages 223-224-225. , aux USA, le neurologue W. Gray Walter a utilisé un stroboscope en combinaison avec un électroencéphalographe. Le sujet a reçu une stimulation visuelle variant entre 10 et 25 éclairs par secondes. Cette stimulation visuelle a provoqué une modification du tracé des ondes cérébrales dans l’ensemble du cortex, et non pas seulement dans la zone de la vision. Plusieurs personnes ont été soumises à ce test. Cet effet a été appelé photic driving. Dans le courant des années 1970, d’autres expériences ont eu lieu dans le même domaine. L’effet a été validé : le cerveau réagit d’une manière quasi automatique à ce genre de stimulations. Les chercheurs américains ont également constaté que suivant les fréquences utilisées les réactions des sujets variaient :

  • les peurs pouvaient être minimisées dans les gammes de fréquence alpha et thêta ;
  • la stimulation visuelle provoquait un état de détente physique et de clarté mentale ;
  • il était possible de s’entraîner pour modifier le tracé des ondes cérébrales ;
  • cet entraînement semblait aussi induire une augmentation des facultés intellectuelles ;
  • l’hypnose et la suggestion s’en trouvaient facilitées ;
  • les hémisphères cérébraux tendaient à se synchroniser du point de vue des ondes cérébrales ;

cette synchronisation entraînait de meilleures capacités intellectuelles 38 ibid., pages 225-226 et :

Ciganek, L. – The EEG response (Evoked Potentiel) to Light Stimulation in Man. – Electroencephalography and Cl. Neurophysiology 30: 423-436 (1971).

Fukishima T. – Application of EEG Interval-Spectrum Anaysis (EISA) to the Study of Photic Driving Responses – A Preliminary Report – Archives of Psychiatry 220 : 99-105 (1075).

  • Williams P., West M.A. – EEG Responses to Photic Stimulation in Persons Experienced at Meditation – Electroencephalography and Clinical Neurophysiology 39 : 519-522 (1975). .

                D’autres chercheurs se sont penchés sur la stimulation auditive.

  1. Neher 39 Neher A. – A Physiological Explanation of Unusual Behavior in Ceremonies involving Drums – Human Biology 34, 1962. , par exemple, a mis en évidence l’

            « […] effet direct de la stimulation acoustique sur le cerveau […]. Il enregistra l’électro-encéphalogramme de plusieurs sujets normaux pendant qu’ils écoutaient les sons à basse fréquence (et à haute amplitude) d’un tambour. […] Dans l’expérience de Neher, les réponses de «transmission auditive» étaient sollicités à 3, 4, 6 et 8 battements par seconde, et les sujets devaient commenter de manières subjective les impressions à la fois visuelles et auditives qui leur venaient… Il en conclut que la sensibilité face au rythme cadencé augmentait en état de stress et de déséquilibre métabolique (hypoglycémie, fatigue, surmenage, etc., toute chose faisant partie du rituel chamanique). Il montra également que la stimulation sonore à la fréquence de 4-7 cycles par secondes devait être plus efficace pendant les cérémonies, parce qu’elle accroissait les rythmes thêta qui se manifestent dans les zones corticales du lobe temporal. […] W. Jilek 40 Jilek W. – Indian Healing – Hancock House, 1982. a effectué des travaux complémentaires sur la «transmission des ondes thêta» sous l’influence du tambour, en étudiant le comportement des Indiens Salish durant la cérémonie de la danse des esprits. Ayant analysé les battements du tambour qu’il avait enregistrés, il découvrit que les rythmes comprenaient une fréquence allant de 0,8 à 5 cycles par seconde. Un tiers des fréquences se trouvait au-dessus de 3 cycles par seconde, c’est-à-dire très proche de la fréquence des ondes thêta. Il remarqua également que la stimulation acoustique du rythme pendant les cérémonies était provoquée par plusieurs tambours, et que l’intensité était nettement plus forte que celle qu’avait utilisée Neher au cours de ces expériences. » 41 Jeanne Achteberg, « Les États de Conscience Chamaniques », dans Anthologie du Chamanisme, op. cit., page 152.

                Michael Harner rapporte 42 Michael Harner, Chamane – Expérience Intérieure, Paris, Ed. Albin Michel, 1982, pages 88-89. :

            « Des recherches en laboratoire menées par Neher ont démontré que le son du tambour induit des changements dans le système nerveux central. […] En outre, les bruits du tambour sont principalement constitués de basses fréquences, ce qui signifie qu’une plus grande énergie peut être transmise au cerveau par le son du tambour que par un stimulus sonore de haute fréquence. Cela est possible, affirme Neher, parce que «les récepteurs de basse fréquence de l’oreille sont plus résistants aux agressions que les récepteurs de haute fréquence plus délicats et peuvent supporter des amplitudes plus élevées dans douleur». 43 Neher, 1962 : 152-153. Andrew Neher «Auditory Driving Observed with Scalp Electrodes in Normal Subjects», Electroencephalography and Clinical Neurophysiology 13 (3), 1961, : 449-451. «A Physiological Explanation of Unusual Behavior in Ceremonies Involving Drums», Human Biology 34 (2), 1962, : 151-160.

            Des recherches récentes sur les danses chamaniques des Indiens Salish de la côte nord-ouest appuient et amplifient les découvertes de Neher sur l’induction d’états de conscience altérés par le rythme du tambour. Jilek et Ormestad ont découvert que les fréquences du son du tambour dans la zone de fréquence EEG des ondes thêta (quatre à sept cycles par seconde) prédominaient durant les étapes de l’initiation utilisant le tambour Salish en peau de daim. C’est cette zone de fréquences, observe Jilek, qui «est reconnue comme la plus efficace dans la production d’états de transe » 44 Jilek, 1974 : 74-75. Wolfgang G. Jilek, Salish Indian Mental Health and Culture Change : Psychohygienic and Therapeutic Aspects of the Guardian Spirit Ceremonial, Toronto and Montreal : Holt, Rinehart and Winston of Canada, 1974. .

            On espère qu’une telle recherche sera finalement enrichie par le télémétrage de l’EEG des chamanes durant leurs voyages. Ce type d’investigation permettra sans doute de découvrir que l’ECC induit des ondes thêta aussi bien que des ondes alpha. »

LES ONDES CÉRÉBRALES

                Avant de poursuivre, il est utile d’exposer la classification des ondes cérébrales. On distingue 4 types d’ondes :

– ondes BETA (13-30 hertz 45 hertz : cycle par seconde ) : elles sont caractéristiques d’une concentration active et de l’état de veille. Elles se manifestent la journée dans les activités habituelles, stimulent la pensée logique et analytique, mais accompagnent aussi les sensations d’insécurité, nervosité, stress, angoisses ;

– ondes ALPHA (8-12 hertz) : elles caractérisent les états de détente psychique et physique, accompagnent la créativité, la fantaisie et l’intuition. Elles dominent pendant les états méditatifs (yoga, zen, par exemple) et peu avant le sommeil ;

– ondes THETA (4-7 hertz) : elles apparaissent peu après l’endormissement. Elles stimulent la créativité, la méditation, la relaxation profonde (maîtres yogi et zen savent les stimuler) ;

– ondes DELTA (0,5-3 hertz) : elles dominent pendant le sommeil profond et assurent un sommeil réparateur sans rêve. Elles se manifestent aussi dans certains états de transe, d’hypnose profonde et certains états d’éveil particuliers.

                Ces ondes cérébrales sont générées par l’activité électrique du cerveau et sont tracées sur un électroencéphalogramme. Quand nous sommes en état de veille, l’électroencéphalogramme montre une prédominance des ondes Bêta ; quand nous dormons, il montre une prédominance des ondes Thêta ou Delta suivant le cycle du sommeil. Un clignement des yeux provoque une activité d’ondes Alpha. Il est ainsi difficile de savoir, en lisant un électroencéphalogramme, si les ondes enregistrées sont dues à une activité cérébrale ou à une activité physique. Pourtant, les études de A. Neher, W. Jilek, et d’autres, ont montré qu’une stimulation répétée, visuelle ou acoustique, provoque une réponse du cerveau : son activité électrique tend à se mettre en phase avec le rythme des tambours ou d’un stroboscope. De plus, les deux hémisphères tendent à se mettre en phase simultanément, ce qui induit une synchronisation des hémisphères cérébraux du point de vue de l’activité électrique du cerveau.

                La conséquence de ce qui précède est qu’il a été possible d’établir un lien entre un rituel et un état modifié de conscience. Or un rituel est un instrument qui permet au mage d’atteindre un état particulier.

                Voici les  éléments qui structurent un rituel :

  • des danses, des gestes activité physique rythmée ;
  • des sons, des chants, des psalmodies, de la musique appareil auditif ;
  • de la lumière, des couleurs (feu, bougies, habillement, tentures… ) appareil visuel ;
  • de la fumée, des parfums, de l’encens appareil olfactif.

                Nous sommes donc en présence de nombreuses stimulations sensorielles qui se complètent pour former un tout cohérent dont le but est :

  •  de stimuler les ondes cérébrales propices à l’état souhaité ;
  •  et de maintenir la conscience de l’officiant assez occupée pour permettre à un autre état mental de se manifester.

LES SONS ET LES ÉTATS DE CONSCIENCES MODIFIÉS

                Il est une autre technique de stimulation auditive qui mérite ici notre attention. Elle a été mise au point par un américain, Robert Monroe, dans les années 1960. Il a remarqué que les sons, utilisés d’une certaine manière, provoquaient des états de conscience modifiés. A la suite de vibrations provoquées par des engins a moteur, il a ,une nuit, vécu une expérience de décorporation (OBE). Président d’un groupe de radios locales de Virginie et de Caroline du Nord, il avait à sa disposition les moyens d’étudier ce phénomène. C’est ainsi que, connaissant les travaux sur les ondes cérébrales et leur mise en phase par des stimulations sensorielles externes à l’individu, il a expérimenté et mis au point une technique qui consiste à envoyer au cerveau par voie auditive des sons continus d’une fréquence donnée. Par exemple, pour produire une fréquence de 10 hertz, il suffit d’envoyer un son de 400 hertz à l’oreille gauche et un son de 410 hertz à l’oreille droite, cela provoque une vibration de 10 hertz à l’intérieur de la boîte crânienne et, par induction, la mise en phase des hémisphères cérébraux.

                L’intérêt majeur de cette découverte réside dans le fait que le cerveau se met en phase avec la fréquence envoyée par un casque stéréophonique. De plus les deux hémisphères se synchronisent sur cette fréquence. Il est donc possible, à partir de ce moment, d’obtenir tout un éventail d’effets et de provoquer divers états de conscience. En envoyant 4 hertz, une personne s’endort. En envoyant 25 hertz, une personne est stimulée intellectuellement. Il a ainsi pu provoquer différents états dont des états de peurs, d’angoisses, de stress, d’insécurité, de panique, mais aussi de calme mental, de relaxation, de paix intérieure, de créativité, de joie, de concentration… Ces tests ont été menés sur des centaines de sujets et contrôlés à l’aide d’un électro-encéphalographe.

                Robert Monroe a eu l’idée de mélanger ces signaux entre eux, et de provoquer ainsi des ENOCs : un signal Thêta (sommeil) couplé à un signal Bêta (état d’éveil) provoque un état particulier où le corps est endormi, alors que l’esprit veille… et cela provoquerait de mystérieuses expériences mentales

                Il a ainsi pu isoler 53 fréquences opérant une action sur le cerveau. Les applications sont nombreuses et facilitent la visualisation dirigée, la suggestion, la résolution de problèmes, la focalisation de l’attention, la stimulation de la créativité, la stimulation de la mémoire et de l’apprentissage… Applications utilisées dans de nombreuses écoles américaines et par des médecins, psychologues, pédagogues, scientifiques et thérapeutes. Des tests ont été effectués par un département d’enseignement de l’armée américaine et les résultats ont montré que 77,8% des étudiants qui ont utilisé cette méthode ont perçu une amélioration de leurs capacités sensori-motrices ainsi que moins de stress, un meilleur self-control, une motivation améliorée et de meilleures performances. 46 Michael Hutchison, op. cit., pages 209-221.

                En ce qui concerne les ENOCs, il a pu provoquer des phénomènes particuliers allant jusqu’à des cas de décorporation (OBE). Il ne s’agit pas ici de discuter de la validité de tels vécus, mais de montrer l’analogie qui existe entre la technique de Robert Monroe et les techniques magiques. Dans les deux cas, l’utilisation des sons provoque des phénomènes psychiques particuliers.

 

LES SONS ET LA MAGIE CÉRÉMONIELLE

                En magie cérémonielle, le mage utilise la technique des sons de voyelles qui consiste à faire vibrer des sons spécifiques :

            « La manière de vibrer les noms de pouvoirs relève en fait de la transmission initiatique orale, ce qui en fait toute sa valeur […]. Il faut prendre une profonde inspiration et prononcer le nom en détachant bien toutes les syllabes. […] On prononcera le nom avec un maximum de vibrato en l’entonnant d’une voix soit très grave et très profonde, soit d’un ou plusieurs tons au-dessus de la voix ordinaire. Généralement le mot est modulé d’une façon spéciale […]. De plus, pour qu’un nom de pouvoir soit correctement vibré, il est nécessaire de se mettre dans un certain état vibratoire intérieur qui est à la fois un mélange de ferveur mystique et de volonté de commandement : le nom vibré sera alors associé à une émotion très particulière qui sera immédiatement ressentie par les personnes présentes et qui a l’étrange pouvoir de se communiquer rapidement à toute une assemblée. » 47 Jean-Pascal Ruggiu, Les Rituels Magiques de l’Ordre Hermétique de la Golden Dawn, Paris, Ed. Télètes, 1990, pages 31-32.

                Il semble donc possible d’établir un lien entre les découvertes modernes concernant l’activité du cerveau et les techniques de la magie et de la sorcellerie cérémonielles et du chamanisme.

ENOCs et rituel magique

                Pour conclure cet état de la question, écoutons Alex 48 Alex, mon informateur sur les rituels magiques. :

            « Dans quelle mesure le fait d’allumer des bougies, le fait de tracer un cercle magique, le fait d’entrer dans une rituélie, permet de changer d’état de conscience ?  L’acte physique est un marchepied pour l’état psychique. Il est vrai que dans l’école de la Golden Dawn, on apprend aussi à méditer d’abord sur chaque chose que l’on fait. On apprend à se recentrer par rapport à ce qu’on est en train de faire, de tracer… Mais ce recentrage se fait par un moment d’arrêt, un moment assez personnel où l’on médite sur les lettres de l’alphabet hébreux, sur les couleurs, la notion des parfums… On commence à travailler non plus la personne extérieure qui est en train de faire le rituel, mais aussi la personne intérieure. […] La pratique de la magie rituélique dans le cadre de la Golden Dawn est purement à développement spirituel. Il est vrai que dans le cas de la sorcellerie, ça sera un autre but. Mais les moyens restent les mêmes. Ça, il n’y a aucun problème. Il s’agit à chaque fois de provoquer un décalage. Parce que le sens final de cette magie rituélique, c’est, lorsqu’on a un problème à régler sur notre plan physique, de le régler avec d’autres moyens, appartenant à un autre plan. Si on veut le régler avec des moyens appartenant à un autre plan, il faut accéder consciemment à cet autre plan. Non pas à la manière des médiums qui se mettent en transe, et d’une manière passive, se font contrôler par des esprits. Le magicien ne va pas rester passif, il veut rester actif. Donc, il ne va pas plonger dans un état de semi-conscience, par contre, il va développer un état d’extrême conscience. Donc, tout le travail du magicien occidental — je ne connais que celui-là, donc je ne peux parler que de celui-là — sera d’entrer consciemment en transe. Les expédients sensoriels sont essentiels, dans la mesure où nous sommes une société extravertie. […] »

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