Les êtres invisibles et les revenants

      Mais avec cette coupure en vient une autre, celle de sa vie. Il meurt et se trouve transporté dans un au-delà difficilement compréhensible pour lui. Pourtant, le chaman, le sorcier y ont accès, peuvent le visiter et en revenir. Il existe donc une certaine perméabilité entre ces deux mondes. Perméabilité bien exprimée à travers les sagas des nordiques : les bons morts se transforment en esprits tutélaires et veillent à la sécurité du clan. En Afrique, ce sera le rôle des ancêtres.

      Un autre élément, qui incite à penser que la perception des anciens vis-à-vis du monde invisible était différente de la nôtre, est le fait que beaucoup de récits font état de communications avec des créatures appartenant à d’autres plans d’existence. Que ce soient les démons ou créatures fantastiques des débuts de Sumer, en passant par les daemon grecs, ou les elfes, trolls, fées de nos contrées européennes, toutes ont en commun d’échanger avec l’homme et toutes ont disparu de notre horizon « perceptuel ». Ces créatures font maintenant partie du rêve. Et bien mal avisé, celui qui prétendrait en voir…

      Le même phénomène se produit à l’égard des revenants. En analysant cette dégradation, un parallèle peut être fait avec la dégradation perceptive des autres créatures du monde dit invisible.

« La notion de revenant se dégrade au fil des siècles et, quittant le domaine du réel, gagne celui du spiritisme. Le phénomène est bien attesté dans les écrits. »[1]

      Je note bien : quittant celui du réel. En effet, pour le Viking des Sagas, le revenant, n’est pas un mirage. Il est réel, solide, « vivant », on peut même se battre avec lui :

« Thorgils arriva un jour chez un homme puissant nommé Björn. Il fut bien accueilli, la maison était splendide et pourtant on s’y couchait tôt. Thorgils en demanda la raison et apprit que le père de Björn, mort récemment, hantait les lieux et qu’on avait peur de lui. Pendant l’hiver, il entendit souvent que dehors on frappait sur le toit. Une nuit, il se leva, prit sa hache et sortit. Il aperçut devant la porte un grand revenant malfaisant. Il leva sa hache, mais le spectre s’enfuit en direction de son tertre. Comme Thorgils le poursuivait, il se retourna. Ils luttèrent corps à corps car Thorgils avait laissé tomber sa hache. Le combat fut rude et féroce, si bien que la terre s’ameublit sous leurs pieds. Finalement, comme il avait été donné à Thorgils de vivre plus longtemps, le revenant s’abattit sur le dos et Thorgils sur lui. Ce dernier souffla, reprit sa hache, fit voler la tête du revenant en disant : « Tu ne feras plus de mal à personne. » Effectivement, on ne le revit plus. Björn fit grand honneur à Thorgils parce qu’il avait ramené la paix chez lui. »[2]

      Les revenants des anciens temps sont donc solides et visibles. Mais ils sont aussi dangereux. Un mort est d’autant plus dangereux que les rites propitiatoires ont été mal exécutés, que le rituel funéraire ne s’est pas déroulé dans les règles. On peut établir une classification des morts qui peuvent revenir et terroriser les vivants :

  • ceux qui ont péri de mort violente :   
    • assassinés
    • suppliciés
    • suicidés
  • les morts prématurés (avant le jour du destin)
  • les morts laissés sans sépulture (les noyés, par exemple)
  • ceux qu’on n’a pas pleuré
  • ceux qui ont eu un caractère difficile
  • ceux qui ont été asociaux

Mircéa Eliade nous dit[3] :

« On sait que dans les sociétés traditionnelles la mort n’est considérée comme réelle qu’une fois les cérémonies funéraires dûment achevées. (…) Il importe de traiter le corps de manière qu’il ne puisse être magiquement réanimé et devenir un instrument de pratiques malfaisantes. Bien plus, l’âme doit être guidée vers son nouveau séjour et rituellement intégrée dans la communauté de ceux qui l’habitent. »

      Ce qui est vrai pour les sociétés traditionnelles, l’est aussi pour les sociétés ancestrales[4]. Les données archéologiques montrent le soin avec lequel les premières tombes étaient agencées. Bien sûr, nous ne savons rien sur les rituels, mais nous pouvons penser que rien n’était laissé au hasard.

      En ce qui concerne l’Europe, les textes qui nous donnent les meilleurs renseignements sur les revenants sont les écrits nordiques et germaniques. C’est pourquoi, dans ce qui suit, je vais surtout me reposer sur l’excellent travail de Claude Lecouteux, pour exposer la nature des revenants et l’évolution de ceux-ci jusqu’à une époque plus proche de nous : le XIXe siècle.

      Les morts et les vivants sont intimement liés. Ils ne peuvent se passer les uns des autres. Mais ils peuvent mutuellement se nuire. La demeure des morts est le tombeau1. Le revenant est en général un trépassé agacé de son sort. Soit que le rite de passage vers l’au-delà s’est mal déroulé et qu’il reste « coincé » dans ce monde-ci[5], soit que quelque chose lui a déplu et qu’il reste pour se venger. Le résultat est le même : il devient dangereux, dans la mesure où il quitte son tertre funéraire pour aller hanter son ancien lieu de vie. Le revenant apparaît alors en 3 dimensions et dispose d’une grande force. Caractéristique remarquable : son corps matériel, celui qui repose dans le tombeau, ne se décompose pas.

      Les époques privilégiées pour l’apparition des revenants sont :

      – en hiver

      – durant les longues nuits

      – durant l’obscurité

      – pendant le mauvais temps (tempêtes)

      Les revenants peuvent aussi se manifester de jour ou dans la lumière, mais ils perdent alors de leur force. En général, ils se manifestent sur leurs terres, celles qu’ils occupaient de leur vivant. S’ils sont particulièrement malfaisants, ils hantent même les propriétés des voisins. Leur action, c’est la terreur. Ils apportent la mort du bétail, mais aussi des hommes. Et, bien évidemment, détruisent les récoltes. Ils apportent la maladie et les mauvais présages.

      Mais certains morts peuvent apparaître pour remercier ou demander conseil, et même se défendre, tel Kar l’Ancien, dans la Grettir Sagas, qui se défend contre la profanation de son tombeau :

            « Comme il (Grettir qui pille le tombeau) se disposait à sortir du tombeau, il se sentit fortement agrippé. Alors il lâcha le trésor et s’attaqua à son agresseur ; ils se battirent avec acharnement. Tout ce qui les entourait fut mis en pièces ; l’habitant du tumulus l’assaillit avec violence. Grettir se contenta longtemps de se défendre, jusqu’au moment où il vit qu’il ne lui servirait à rien de ménager ses forces. Ils ne s’épargnaient ni l’un ni l’autre. Ils se rapprochèrent de l’endroit où se trouvaient les ossements de cheval, et là ils luttèrent longtemps, chacun tour à tour tombant à genoux ; à la fin, l’habitant du tombeau s’abattit en arrière avec grand fracas ; Audun abandonna la corde et prit ses jambes à son cou. Grettir tira l’épée Iokulsnaut, frappa au cou l’habitant du tombeau et lui coupa la tête qu’il plaça entre les jambes du mort, puis il se dirigea du côté de la corde avec le trésor.[6]« 

      Dans ce texte également, on voit que Grettir se bat physiquement avec un trépassé. Ce qui est intéressant, est le fait que Grettir le neutralise en le décapitant.


[1] . Claude Lecouteux, Fantômes et Revenants au Moyen-Âge, Paris, Ed. Imago, 1986, page 8.

[2] Claude Lecouteux, Fantômes et Revenants au Moyen-Âge, Paris, Ed. Imago, 1986, page 92.

[3] Mircéa Eliade, Occultisme, Sorcellerie et Modes Culturelles, Paris, Ed. Gallimard, 1978, page 51.

[4] Je proposerai comme définition pour sociétés ancestrales les sociétés préhistoriques organisées, de manière à les différencier des sociétés traditionnelles que nous connaissons et qu’étudient les ethnologues. Car ces dernières sont vraisemblablement différentes de celles qui existèrent dans un passé lointain.

[5] Mais aussi l’au-delà. Mircéa Eliade : « C’est une croyance généralisée que les défunts, bien que censés être simultanément dans leurs tombes et dans l’au-delà, hantent les lieux qui leur sont familiers. Cette paradoxale ubiquité de l’âme est expliquée de différentes manières selon les différents systèmes religieux. On affirme soit qu’une partie de l’âme reste près de l’habitat ou de la tombe tandis que l’âme essentielle gagne le royaume des morts, soit que l’âme s’attarde pour un temps au voisinage des vivants, en attendant de rejoindre dans l’au-delà la communauté des morts. Malgré ces explications, et d’autres du même genre, la plupart des religions reconnaissent implicitement la présence simultanée des morts dans la tombe et dans un royaume spirituel. » Mircéa Eliade, Occultisme, Sorcellerie et Modes Culturelles, Paris, Ed. Gallimard, 1978, page 57.

[6] Claude Lecouteux, Fantômes et Revenants au Moyen-Âge, Paris, Ed. Imago, 1986, page p.73.