Les Géographies de l’Invisible

Avant d’aborder les cartographies de l’invisible élaborées en cette fin du XXème siècle, il est nécessaire de rappeler, à titre de comparaison, les principales visions du monde des sociétés traditionnelles à dominante chamanique, et de l’ésotérisme et de l’alchimie de notre aire occidentale.

Des nombreux comptes rendus d’expérimentation d’ENOCs — qu’ils soient dus à la transe ou à d’autres états non ordinaires de conscience comme l’OBE, les « voyages » en CIS (caisson d’isolation sensorielle) et d’autres encore… — se dégage le fait que le sujet, à un moment donné, sait qu’il est encore ici, dans notre espace-temps habituel, mais est également « ailleurs ». Cet ailleurs recouvre la sensation de ne plus être dans son corps charnel, de ne plus percevoir le monde matériel habituel, et de se sentir hors de son corps physique, dans un autre corps qu’on appelle, dans la littérature des occultistes, corps subtil, corps de lumière ou corps astral et aussi, double, corps de transe, corps de rêve… Cette sensation d’être hors de son corps est très réaliste et ceux qui la vivent sont persuadés d’être dans un environnement qui leur semble plus réel que le monde physique habituel.

Certains chercheurs comme Suzan Blackmore (Michael Persinger et Celia Green, également) pensent que cette expérience de sortie hors du corps est une sorte de vision où l’activité consciente est faible — la faculté d’analyse logique y étant cependant fonctionnelle —, l’imagerie mentale vive et les sensations corporelles très faibles ou absentes. Pour Suzan Blackmore, le sujet dans cet état serait leurré[1] par une activité intéroceptive[2] du système nerveux — les stimuli provenant du corps physique étant absents et les sensations extéroceptives coupées — et la sensation de sortie hors du corps serait donc une sorte d’hallucination. Stephen LaBerge, spécialiste du rêve lucide, pense que les personnes se disant en OBE sont dans un état de rêve pré-lucide, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas vraiment conscients qu’ils rêvent. Pour LaBerge, donc, la sortie hors du corps est une sous-catégorie du rêve lucide ou, tout du moins, une étape vers le véritable rêve lucide.

Cette question est en effet épineuse et l’on comprend que les spécialistes ne soient pas d’accord entre eux concernant la réalité de cette expérience OBE. En effet, doit-on faire confiance à ses perceptions, ou doit-on rejeter cette sensation d’être en dehors de son corps comme étant un leurre psychique ? Des chercheurs et des expérimentateurs comme Robert Monroe et John Lilly par exemple, tranchent nettement en direction de la réalité du phénomène : ils sont sûrs d’être en dehors de leur corps et dans un autre environnement pendant leur ENOC. Et il en est de même pour les chamans qui pratiquent le voyage chamanique et pour les soufis.

En résumé, les éléments énumérés ci-dessous me semblent importants afin de permettre à toute personne expérimentant des ENOCs une bonne estimation de son vécu et de la qualité de son expérience :

1) la conscience de soi est un facteur important d’un ENOC réussi et cette conscience de soi peut amener à ressentir une transformation à l’intérieur de soi : la sensation d’être dans un autre corps (de transe, de rêve, subtil ou autre) et de se ressentir dans un autre environnement que le monde physique habituel ;

2) cette conscience de soi peut être fluctuante et des carences dans la faculté d’analyse du sujet amènent des distorsions dans le déroulement de la pensée cognitive pendant la transe et, donc, à des erreurs d’interprétations de l’expérience ;

3) le sujet peut accepter des idées que son intellect rejetterait en temps normal ;

4) le sujet est conscient d’être « ici » et « là-bas » en même temps.

 

Les transes induites par les postures (technique de F. Goodman) peuvent mener, elles aussi, à des sorties hors du corps, à des voyages chamaniques, à des vols magiques ou extatiques, ce qui me les fait classer dans la même catégorie que l’OBE et ses dérivés.

Ainsi la pratique des différents types d’ENOCs que sont le rêve lucide, la transe ecsomatique et les postures de Felicitas Goodman montre que les sujets qui les expérimentent vivent une sensation de réalité différente de l’état de veille habituel et ouvrent à une vision du monde plus élargie, plus riche, plus mystérieuse également.

Que cette perception d’un autre monde soit plus riche, ceci nous pouvons le dégager des nombreux récits d’expérienceurs et tout particulièrement de ceux qui ont passé de nombreuses années à explorer ce que les occultistes appellent l’Invisible.

Cette richesse se traduit en fait dans une véritable géographie de l’invisible qui comporte de nombreuses subdivisions bien délimitées, parfois moins bien délimitées et parfois assez floues, mais toujours hiérarchisées.

Ce qui est étonnant dans ces géographies, c’est qu’elles sont pratiquement toutes différentes, tout en incluant certaines constantes. Ces différences posent une question fondamentale : avons-nous affaire à des leurres psychiques, des illusions, des hallucinations ? Certes, une telle diversité peut conduire à une conclusion radicale : les transes provoquent des hallucinations et il n’existe nulle autre réalité que celle de l’état de veille ordinaire quand bien même la perception en ENOC semblerait plus réelle que la réalité.

Pourtant, on peut aussi interpréter les choses d’une autre manière. En effet, il est possible d’envisager que les perceptions des expérienceurs en ENOC (en tout temps et en tous lieux) soient totalement liées aux croyances et à aux représentations du monde des expérienceurs. Alors, les différences constatées dans les descriptions des géographies de l’invisible ne seraient que superficielles et seraient dues à une sorte de déguisement culturel. Dans cette optique, une géographie de l’invisible serait un langage-repère ou simplement une carte — une carte n’étant jamais le territoire — et le territoire véritable, lui, serait impossible à connaître de manière directe, il serait au-delà du langage car échappant totalement à nos sens physiques — c’est d’ailleurs ce que suggèrent généralement les maîtres spirituels et les grands mystiques.

Ainsi, il est possible d’envisager un territoire vaste et hiérarchisé, d’une structure complexe, dans lequel viendraient, pratiquement à l’aveuglette et avec des repères plus que succincts, évoluer des humains en ENOC, avec tous les problèmes de maîtrise du raisonnement, de maintien de la conscience et d’apprentissage de nouveaux sens que cela entraîne. Il ne serait donc pas étonnant, dans cette hypothèse, que les descriptions de l’au-delà, de l’autre monde ou quels que soient les noms dont on les qualifie, soient si divergentes en apparence.

Je vais donc à présent décrire quelques-unes de ces géographies / cartographies de l’invisible et montrer les rapports étroits qui les lient aux états non ordinaires de conscience.

[1] « Pour Harvey Irwin et Suzan Blackmore, chercheurs de la SPR [Society of Psychical Research] ayant consacré des années à l’étude de l’expérience hors du corps (mais uniquement sous forme d’études statistiques et intellectuelles), et bien que tous deux s’affirment convaincus qu’il soit erroné de vouloir réduire l’OBE à un simple rêve, il n’y a pas décorporation du sujet au cours de l’expérience mais seulement illusion d’une telle sortie. Cette illusion se développe dans un état modifié de conscience qui ne serait ni le rêve usuel ni la simple relaxation. » Jérôme Bourgine, Le voyage astral, p. 304.

[2] Intéroceptive : activité sensorielle provenant de l’intérieur du corps — une stimulation du système nerveux par exemple. Extéroceptive : activité sensorielle provenant de l’extérieur du corps, par les cinq sens.