Les Géographies de l’Invisible » John Lilly et le caisson d’isolation sensorielle (CIS)

Il existe une structure lourde pour opérer la déprivation sensorielle : le caisson d’isolation aussi dénommé CIS. C’est un espace conçu de manière à ce qu’il n’y ait là ni bruit, ni clarté, ni odeur, ni goût. Ni même, autant que possible, toucher, et cela dans la mesure où on peut y flotter sur de l’eau maintenue à la température de 34° centigrades. On y installe aussi une protection contre les vibrations et les champs électriques et magnétiques. C’est donc un lieu totalement isolé du monde extérieur, dans lequel rien ne peut pénétrer.

En 1954, John Lilly était directeur de recherches en neurophysiologie au National Institute of Mental Health dans le Maryland et il a commencé à y expérimenter l’isolation sensorielle sur lui-même en caisson. Il y a obtenu des ENOCs tels que OBE, transes, contacts avec des intelligences supérieures, des êtres de l’invisible. Voici ce qu’il écrit :

 « J’ai découvert que j’avais été dans la plupart des espaces immenses décrits dans la littérature mystique de l’Orient, bien que sans leur ‘‘bagage’’ intellectuel et sans leurs programmes détaillés de protection. Satori, Samadhi ou nirvâna enveloppent d’immenses séries d’états de conscience bien au-delà de ce qui peut être décrit par des mots. »[1]

Et aussi :

« J’entrais dans des états voisins du rêve, des états de transe, des états mystiques. Dans toutes ces phases, j’étais totalement intact, centré, présent. À aucun moment, je ne perdis conscience du fait que je faisais une expérience. Toujours une partie de moi savait que je flottais dans le réservoir sombre et silencieux. »[2]

Le caisson d'isolation sensorielle - coupe
Le caisson d’isolation sensorielle – coupe

Le caisson d’isolation sensorielle – coupe

Il décrit encore :

« Je me trouve au-delà de la galaxie, au-delà des galaxies telles que nous les connaissons. Le temps est apparemment accéléré cent milliards de fois. L’univers tout entier se contracte jusqu’à devenir un point. Une explosion formidable se produit et de ce point jaillissent d’un côté, de la matière et des énergies positives (…) et de l’autre côté, l’antimatière. »[3]

John Lilly entend des guides lui parler. Ses expériences l’amènent à cette conviction :

« C’est une de mes croyances bien ancrée que l’expérience des états supérieurs de conscience est nécessaire pour la survivance de l’espèce humaine. Si chacun d’entre nous peut faire l’expérience au moins des niveaux les plus bas du satori, il existe un espoir que nous ne détruirons pas la planète… »[4]

de nombreuses personnes ont utilisé le caisson d’isolation sensorielle pour « y flotter » hors du monde ordinaire, et ont témoigné y avoir vécu des sentiments, des sensations, des émotions analogues à ceux de John Lilly, c’est-à-dire des ENOCs.

John Lilly est né en 1915 à Saint Paul dans le Minnesota (USA). Il a étudié en Californie à l’Institut de Technologie et à eu son Doctorat de Médecine en 1942 à l’Université de Pennsylvanie. Il a mené différentes recherches dans les domaines de la biophysique, de la neurophysiologie, de l’électronique et de la neuro-anatomie jusqu’aux expériences sur les dauphins (communication et physiologie) et sur le caisson d’isolation sensorielle (CIS). Il a développé la théorie du bio-ordinateur et de ses programmes et métaprogrammes.

« Tous les êtres humains, tous ceux qui, dans le monde d’aujourd’hui, parviennent à l’âge adulte, sont des bio-ordinateurs programmés. Personne ne peut échapper à sa nature d’entité programmable. »[5]

« La différence fondamentale entre nous et un ordinateur est que nous sommes incapables, dans l’état actuel de nos connaissances, dans l’état présent de nos systèmes de croyances, de faire disparaître complètement un programme inscrit. Le réseau organique de neurones (wetware) du cerveau n’est pas conçu comme l’appareillage matériel (hardware) d’un ordinateur, conçu pour pouvoir ‘‘changer de mémoire’’ à l’infini. Tout ce qui relève du logiciel (software) dans le bio-ordinateur humain peut être facilement changé par la mise en œuvre de nouveaux logiciels (‘‘prise de conscience’’, acquisition de connaissances, nourriture par de nouvelles informations, reprogrammation par l’intelligence). En revanche, ce qui fait partie du domaine que Lilly appelait (…) les ‘‘programmes incorporés’’ (in corpore) : dans le corps, dans le système nerveux, dans le réseau organique de neurones (wetware), peut présenter des résistances au changement très puissantes. Bien sûr, si l’on applique le principe de Lilly et que l’on métaprogramme que les ‘‘programmes incorporés sont facilement changeables’’, cette croyance deviendra vraie. (…) Or, les programmes incorporés ont cette particularité de n’être pas faciles à déloger des zones d’inconscience dans notre psyché. Donc le premier travail consiste à provoquer une expansion de conscience, laquelle poussera ladite conscience à voyager jusque dans les recoins les plus obscurs des limites corporelles, où les programmes sont enfouis. Certains programmes existent dans les synapses nerveuses, les connexions entre les segments nerveux, d’autres sont situés jusqu’au cœur du programme génétique sur la double hélice de l’ADN. »[6]

Ces programmes et métaprogrammes sont nos systèmes de croyances dont voici la définition qu’en donne Lilly :

« Système de croyance : chez un sujet donné un système de croyances est cette panoplie consciente / inconsciente de croyances de base, de présomptions, d’axiomes, de préventions, de préjugés, de modèles, de simulations qui déterminent, à un moment donné, les décisions, les actions, les pensées, les sentiments, les motivations et le sens du réel et du vrai.

L’homme cumule en général plusieurs de ces systèmes qui se chevauchent ou ne se chevauchent pas, suscitent ou ne suscitent pas de contradictions, se confirment ou se contredisent, commandent et se soumettent l’un à l’autre, sont organisés ou désorganisés, logiques ou illogiques, mobiles ou immuables. »[7]

Les programmes sont donc des systèmes de croyance relatifs à un consensus de réalité défini par des référents personnels et sociaux liés à la culture et à la religion. Les métaprogrammes ou métacroyances sont des croyances sur les croyances :

« Le concept de « métacroyance » est défini comme une croyance relative aux croyances elles-mêmes : elle est « méta » (au-dessus, au niveau supérieur) par rapport aux croyances. Ainsi, un opérateur de métacroyance est un concept / une fonction / un agent qui opère sur des systèmes de croyances, les transforme, y introduit des changements. L’opérateur de métacroyance intervient sur un système de croyances donné depuis l’extérieur. Le rôle conceptuel primordial de l’opérateur de métacroyance est de transformer les croyances et par conséquent de changer les réalités qu’elles produisent. »[8]

Et la métaprogrammation est :

« … une opération au cours de laquelle un système central de commandes contrôle des centaines de milliers de programmes qui fonctionnent simultanément et parallèlement. »[9]

Ainsi, cette métaprogrammation est capable de contrôler et aussi de modifier la conception même de la réalité du métaprogrammeur et de permettre à celui-ci de modifier son système de croyances, sa réalité en agissant directement sur les métacroyances. Il s’agit là d’un acte créateur de réalité qui est à la base des conceptions des systèmes de magie, de sorcellerie et de chamanisme.

Trois conditions sont nécessaires pour permettre de réaliser cette opération de modification des métacroyances. Tout d’abord un lieu adéquat comme le CIS — pour Lilly, le caisson représente le meilleur lieu possible pour explorer et modifier les univers intérieurs. Ceci dit, il n’est pas le seul et les mages, sorciers et chamans de tous temps et tous lieux ont aussi déterminé leur meilleur lieu possible. En second, une discipline adaptée à l’objectif fixé c’est-à-dire la reprogrammation des croyances et métacroyances — c’est le rôle des rituels et des disciplines spirituelles. Et en dernier lieu, une série de « logiciels » de référence qui permettent de construire des modèles ou d’élaborer des simulations alternatives.

Ainsi, le bio-ordinateur est composé de programmes et de métaprogrammes. Et :

« (…) Le cerveau humain est un immense bio-ordinateur dont les propriétés ne sont pas toutes décryptées ni comprises en profondeur. L’interaction entre les bio-ordinateurs mis en groupe est également pleine d’inconnues. (…) »[10]

Lilly définit la structure du bio-ordinateur de la manière suivante :

Tableau 1 : structure du bio-ordinateur

10 L’inconnu
9 métaprogrammation de l’essence (essence de l’être)
8 métaprogrammation du Soi
7 métaprogrammation de l’ego
6 métaprogrammation générale (sans tenir compte du système de contrôle)
5 programmation
4 l’action cérébrale
3 le cerveau comme structure physique
2 le corps comme structure physique
1 la réalité extérieure dans tous ses aspects (incluant le corps et le cerveau)

Pour mieux comprendre ce tableau, voici le sens des concepts suivants :

  • l’ego est caractérisé ici en ce qu’il intègre les métacroyances sur notre identité, notre valeur, notre image.
  • le soi est vu dans le sens jungien[11], l’esprit non conditionné par le monde extérieur
  • l’essence est, d’après Lilly, la plus haute expression de la loi universelle en tant qu’elle s’applique aux humains, aux personnes, aux corps et aux bio-ordinateurs.

Un de ses axes de recherche a été de cartographier les états de conscience. Se basant sur ses expériences personnelles dans le caisson d’isolation sensorielle, il a été en mesure, au bout de plusieurs années, de présenter une première classification, en se basant sur les données de Gurdjieff, dont voici la description[12] :

Tableau 2 : classification des états de conscience

  États de Conscience Description
+ 3 Dharma-Megha Samadhi (…) Satori classique. Fusion avec l’Esprit universel, unification avec Dieu (…)
+ 6 Sasmita-nir bija Une source ponctuelle de la Conscience, de l’Énergie, de la Lumière et de l’Amour se manifeste. Point de la Conscience, voyage hors du corps, clairaudience, clairdivination, fusion avec d’autres Êtres dans le temps. (…)
+12 Sananda Béatitude. (…) Amour et énergie cosmique. Hyperconscience lucide du corps, conscience planétaire (…)
+24 Vicara Stade du Satori de base. (…) Le Soi s’extériorise dans des activités agréables que l’on maîtrise.
±48 Vitarka Stade neutre. État de réceptivité et de restitution de nouvelles idées, de nouvelles données (…) ; enseigner et apprendre avec grande facilité, dans un état ni positif ni négatif, neutre. (…)
-24   Stade négatif. Douleur, sentiment de culpabilité, peur. (…)
-12   Sentiment très négatif, Très grande douleur comme dans un accès de violente migraine dans lequel la conscience se rétrécit et la perception se focalise sur la douleur. (…) Isolation, paralysie.
– 6   Ressemble à +6, mais dans le négatif. (…) Peur, douleur, sentiment de culpabilité extrême, sentiment d’inutilité.
– 3   Comme dans +3, lorsque l’on est fondu avec d’autres entités mais ici elles sont toutes mauvaises, négatives et l’on est soi-même mauvais et sans utilité. La quintessence du mal, l’enfer le plus profond que l’on puisse imaginer ; cela peut être un sentiment intense qui dure éternellement alors qu’en temps terrestre il ne dure que quelques minutes. Aucune chance d’en réchapper. On y est pour toujours.

 

Voici comment Lilly décrit le Point 0, son point de référence[13] :

« Dans ma première expérience de CIS avec le LSD, le premier espace (Raum) dans lequel que je me trouvais était totalement noir, totalement silencieux, un espace vide sans corps. L’obscurité s’étendait dans toutes les directions jusqu’à l’infini. Le silence s’étendait de tous côtés à l’infini et je restais centré dans l’unique point de la conscience et de la perception. Il n’y avait absolument rien dans l’Univers en dehors de mon centre, moi, dans l’obscurité et le silence. J’ai appelé cela le “point zéro absolu”. Celui-ci devint un point de référence vers lequel je pourrai retourner lorsque cela deviendrait chaotique ou trop agité dans d’autres espaces. C’était le cœur central de moi-même, mon essence dans un univers sans étoiles, sans galaxies, sans entités, sans êtres humains, sans d’autres intelligences. C’était mon lieu de sécurité. »

John Lilly a établi une classification personnelle des stades 3 à 48 d’après ses expériences des états non ordinaires de conscience. Il définit le stade 48 de la façon suivante :

« Stade de la conscience dans lequel le bio-ordinateur fonctionne de manière tout à fait rationnelle sans émotions positives ni négatives. Les émotions se trouvent à un état neutre dans lequel toutefois, l’énergie peut être élevée. Dans cet état de conscience, on enregistre des données, des programmes et des métaprogrammes. On enregistre de nouveaux métaprogrammes ou de nouvelles idées dans la mémoire du bio-ordinateur. On peut aussi se trouver en 48 lorsque l’on transmet de nouvelles idées à d’autres personnes. Une des manières de vérifier que l’on se trouve en 48 est d’observer son interaction avec un autre individu. Quand il n’y a pas d’émotions — ni positive ni négative — on est en 48.

Parfois il est difficile de savoir si les composantes du bio-ordinateur qui se trouvent en dehors de sa propre perception sont aussi au stade 48. »[14]

D’après Lilly, différentes instances du bio-ordinateur peuvent être à des stades différents au même moment. Ainsi

« … un centre de contrôle peut être à -12, un autre à -24 et de nouveau un autre à 48. »[15]

Pour être sûr d’être au stade 48, il faut donc s’assurer que les différentes composantes de son bio-ordinateur sont toutes au même stade. D’après Lilly, être sûr d’être dans un stade bien défini, consiste à être dans une forme physique et psychique d’excellent niveau. Si l’on ne sait pas ce que c’est par expérience personnelle, il est difficile de se représenter cette condition et par conséquent, il est également difficile de déterminer si l’on est vraiment au stade désiré. Pour déterminer cela, Lilly suggère de suivre un entraînement physique, sous forme d’exercices de yoga, par exemple, ou une bonne course d’endurance. Les critères nécessaires pour être au stade 48 sont : unité de soi, silence intérieur, concentration.

Pour aller au stade +24 et au-delà, il convient d’effectuer des exercices physiques, bien entendu, mais aussi spirituels — qui peuvent être extraits de différentes traditions et sources, le principal étant qu’une attitude psychique adéquate soit appliquée.

Pour revenir à la structure du bio-ordinateur (voir tableau 1 ci-dessus) — qui se structure en 10 niveaux : de l’inconnu à la réalité qui nous entoure —, le niveau 10, l’inconnu, représente ce qui se trouve au-delà de ce qui est connu, de toutes les représentations et de toutes les idées. Cependant l’inconnu existe en nous, à l’extérieur de nous et entre toutes les idées et les représentations. Cette part d’inconnu en nous et en dehors de nous est énorme et sa compréhension, impossible dans les limites du consensus de réalité que notre culture nous accorde, peut être transcendée par une expansion de la conscience.

La métaprogrammation de l’essence est celle qui mène au plus degré de conscience positive et au Satori. D’après Lilly, ce niveau de la métaprogrammation peut être peu présent sinon inexistant chez certains individus. Autrement dit, l’expérience du Satori leur est quasi inaccessible. Il ne serait pas possible d’atteindre le niveau de la métaprogrammation de l’essence sans avoir atteint la métaprogrammation du Soi. Et c’est seulement à partir de là que des efforts peuvent être faits pour atteindre le niveau supérieur. Cette métaprogrammation doit être effectuée en pleine conscience. Au niveau 9 de la structure du bio-ordinateur, l’essence dans les niveaux +24, +12, +6, +3 se retrouve à des degrés divers : de faible à +24 à 99% à +3.

La métaprogrammation du Soi — et du niveau 48 — correspond à l’état dans lequel Lilly se trouve lorsqu’il écrit. C’est un état de transe caractérisée par une forte concentration du mental, focalisé sur les informations qui sont traitées pour être mises à plat dans l’écriture. C’est cet état où les idées et les liens entre les idées s’enchaînent de façon quasi automatique, comme dirigées par un écrivain intérieur qui écrirait au travers du corps d’un autre. C’est un état neutre, où l’on peut être l’observateur, le témoin de processus internes où les données se réorganisent, se mêlent en de nouvelles connexions originales et qui produisent de nouvelles données, de nouvelles informations. Il arrive ainsi lors de la relecture de ses écrits, que l’on se dise avec étonnement : « Est-ce moi qui ait écrit cela ? ».

La métaprogrammation de l’ego contient les niveaux négatifs -24, -12, -6, -3. C’est la structure 7, celle où notre représentation de nous-même nous suggérerait l’idée que nous sommes des êtres puissants, indépendants et que nous ne sommes reliés à aucune forme de Sacré ; le monde est mécanique, il n’y a pas de vie après la mort, la vie est due au hasard. Lilly rapporte que la croyance en l’ego sans la croyance en l’essence mène à des émotions négatives, à l’autodestruction, aux phobies… D’après son expérience du niveau -3, l’angoisse, la panique, la douleur serait si forte que la force pour en sortir ne serait plus disponible, comme si des sables mouvants entraînaient, aspiraient, vers le fond, mus par un maelström de sentiments négatifs ; alors que +3 donne de la force, de la puissance, de la confiance en soi et propulse vers des niveaux supérieurs dans une joie et une extase qui peut atteindre l’extase mystique. « La peur de la mort est en -3, la joie de la vie éternelle en +3. »[16] Ces niveaux négatifs n’ont pas de localisation précise, ils sont plutôt imaginés, projetés, de manière négative dans les niveaux correspondants des espaces positifs.

Lilly décrit le niveau +24 comme étant celui de l’action pratique et +48, celui de l’apprentissage, de l’intégration et du traitement des informations. +24 est le niveau où l’action se déroule d’elle-même comme un programme informatique grâce au parfait contrôle et à la connaissance de la discipline que l’on maîtrise : un sportif de haut niveau pendant une compétition, un artisan sur son métier, un peintre en pleine création… Le niveau +48 correspond donc à la programmation, et +24 au déroulement du programme. -24 serait le niveau où l’on accompli son action dans une ambiance de contrainte, dans un état d’esprit négatif.

À +12 correspond un état de réceptivité où l’harmonie entre les choses et leur magnificence — êtres, animaux, plantes, minéraux et objets manufacturés — apparaît, un état où la sensation de sentir l’énergie cosmique traversant le corps et un bien-être total, physique et psychique, se répand ; être relié aux autres et aux objets, sentir la joie intérieure ; une sensation proche de celle ressentie sous l’emprise du LSD, une sensation de type extatique : « Pas de contradiction ; en complète harmonie avec l’Univers. Précédemment, je n’avais jamais su ce que cela représentait d’être en totale harmonie avec tout — avec le Cosmos et la Nature, avec tous les êtres humains, absolument sur la même longueur d’onde. »[17]

+6 est un niveau où la conscience se regroupe autour d’un point. À +6, le langage n’est plus, ni la quantification, ni la logique, ni la réalité ordinaire. C’est à +6 que Lilly rencontre ses deux guides, deux points de conscience et d’amour, lors d’une expérience de coma suite à un empoisonnement. Voici ce qu’il rapporte à propos de +6 :

« … lorsqu’on est devenu un point, on peut se mouvoir dans le corps, on peut aller dans la tête ou le corps d’autres personnes ou se promener sur la planète, dans d’autres lieux de la galaxie, dans le Cosmos. Tant que l’on est une identité unique, que l’on se rassemble en un seul point, on reste au niveau +6 quel que soit la distance ou la profondeur dans laquelle on se meut. Lorsque l’on est un point identifiable qui fonctionne sur lui même, l’on reste au niveau +6, même si l’on est programmé par d’autres. J’ai ressenti cela comme étant un moyen très commode pour différencier +12 de +6 et +6 de +3. À +12, le corps est encore présent, pas en +6. À +6, on est encore plus ou moins soi-même ; à +3, on perd ce Soi et l’on devient essence (…).

Les anciens textes psychologiques ont donné des indications pour atteindre le niveau +6 en conseillant de créer un corps astral avec un cordon de liaison[18], de manière à rester en contact avec le corps physique. Ceci est un lest dont on peut se passer. Cela consiste à utiliser une partie de la machinerie à calculer pour la gaspiller en une opération de sécurité narcissique. Le moyen le plus efficace de voyager dans ce plan est le point sans la construction artificielle de ce corps inutile.

La même remarque vaut pour les êtres que l’on rencontre en +6. Il n’y a aucune utilité pour les revêtir d’un corps d’ange ou d’autres types de projections humaines. Cela pourrait consommer une partie de la faculté de calcul nécessaire pour les tâches à remplir en +6. »[19]

À ce propos, voici ce qu’en pense Florence Ghibellini :

« Finalement, le corps onirique n’est qu’une affaire de croyance, ou d’image que nous avons de notre propre corps. Si je le crois dur, il est dur, si je le crois mou, il est mou. Je n’ai pas encore essayé de me faire pousser un troisième bras, mais j’ai dans l’idée que cela doit être très facile visuellement, le problème étant de rendre ce troisième bras fonctionnel, dans la mesure où nous n’avons pas de troisième bras dans notre schéma corporel habituel. »[20]

Plus loin, Lilly décrit encore une autre caractéristique de ce niveau +6, après avoir rapporté la difficulté à décrire avec les mots le vécu de ce qui se passe « là-bas ». Il a développé une technique lui permettant de se rendre facilement en +6 qui consiste à se dire : « Je ne suis pas le bio-ordinateur ; je ne suis pas le programmeur ; je ne suis pas le programme ; je ne suis pas la programmation ; je ne suis pas ce qui est programmé. » Ceci est la phrase-code qui lui permet de se rendre en +6 rapidement. Pour revenir à la caractéristique que j’évoquais plus haut, il s’agit de la faculté d’être en même temps dans son corps et en dehors de son corps. C’est une caractéristique que l’on retrouve souvent dans le chamanisme, lorsque le chaman est en transe et qu’il danse, bat le tambour et raconte son périple dans le monde des esprits tout en étant en même temps dans le monde invisible au commun des mortels en train d’effectuer la tâche rituelle. Ainsi Lilly est-il capable d’effectuer ce dédoublement : une partie de lui-même en +6 et une autre partie de lui-même en +24 et +12. Lors d’un séminaire au Chili en 1970, Lilly, faisant un exercice, se retrouve brusquement en +6 tout en restant dans son corps par ailleurs :

« … Pendant que je faisais tout cela, je suis monté brusquement. Je me suis retrouvé au-dessus de mon corps. J’observais comment le métaprogrammeur du Soi maintenait le corps en mouvement et compris que je n’avais absolument rien à faire, que tout cela était un superbe magnifique programme automatique. Je pouvais rester là-haut et observer tout le programme. »[21]

D’après ses observations, Lilly en déduit que l’essence de l’être, au niveau +6, est capable de se connecter à tous les métaprogrammes des autres niveaux, même à ceux des autres niveaux de réalités et cela, simultanément. Ainsi l’essence de l’être peut-elle programmer les métaprogrammes et ensuite les laisser fonctionner seuls en toute confiance pour s’en aller explorer d’autres dimensions de l’univers. La définition que donne Lilly de l’essence de l’être est la suivante : c’est un tout composé de conscience, de chaleur (humaine), d’amour et de mémoire.

L’étape suivante est le passage en +3 que Lilly qualifie d’identique au Samadhi-Satori. La différence essentielle entre +6 et +3 consiste en ce que en +3, la fusion des essences de l’être se concrétise : on se fond avec toutes les autres essences de l’Univers en une communion-fusion.

Lors du retour en des niveaux inférieurs — pour retrouver son corps physique —, l’essence de l’être se trouve face à des millions de possibilités, de choix d’expériences dans des univers multiples et multidimensionnels. Lilly décrit comment, au retour dans son corps, il conçoit ce corps comme un véhicule qui pourrait être utilisé par n’importe quelle essence du niveau +3, comme si le véhicule était disponible avec le mode d’emploi dans la boîte à gant et le moteur qui tourne. Car toutes les essences sont identiques, anonymes et pareillement capables et toutes en relation les unes avec les autres.

Lilly considère que ces espaces qu’il visite sont de double nature, ils sont à la fois intérieur et extérieur. Il déduit aussi la possibilité que nous ne soyons pas forcément lié à notre cerveau, à notre corps physique et que nous pouvons ainsi le quitter, voyager dans d’autres réalités.

« Mon programme est que je suis un agent indépendant dans cette sphère particulière et que je ne suis pas relié à un cerveau précis bien que si je parle à quelqu’un j’utilise ce système de croyance. (…) La question est d’avoir l’esprit libre de manière à pouvoir vivre différents scénarios et tester différentes idées. C’est ainsi que j’utilise le caisson. Le test de scénarios temporaires — un système de croyance temporaire (…). »[22]

La terminologie de Lilly est dérivée de l’informatique ; il considère en effet le système corps / esprit humain comme un ensemble de programmes et de métaprogrammes qui lui permettent de fonctionner. La plupart de ceux-ci sont inconscients et sont vitaux pour notre survie et s’étagent du niveau de la cellule, des différents organes jusqu’aux nombreux éléments de notre comportement et de ce qui fait notre identité. La pratique du CIS lui a permis de mettre en évidence, pour lui-même d’abord et plus généralement pour les autres ensuite, ces programmes et métaprogrammes et lui a aussi montré qu’il était possible d’influer sur ces programmes, de les modifier, d’en supprimer, d’en rajouter… Il lui a ainsi été possible de comprendre et de mettre en pratique une reprogrammation qui lui a permis de transcender ses problèmes psychologiques et relationnels et, finalement, de se considérer comme n’étant plus identifié à son corps, mais simplement le conducteur d’un véhicule. Certains y verront une forme de psychose, de schizophrénie. Pourtant Lilly ne souffre pas, il est en harmonie avec lui-même, a résolu ses conflits intérieurs, dépassé ses phobies et s’est finalement tourné vers les autres. Durant toutes ces années de recherches, Lilly a toujours mené son activité avec l’attitude du scientifique, il a longuement expérimenté et vérifié ses hypothèses. Il reste certainement un des pionniers de la recherche dans le domaine des états non ordinaire de conscience et son modèle du bio-ordinateur[23] a le mérite d’être suffisamment clair et explicite pour être facilement compris et assimilé.

En guise de conclusion de cette partie dévolue au CIS, j’aimerais porter l’attention sur un développement de E.J. Gold lors d’un séminaire destiné à de futurs utilisateurs du CIS. Pour Gold, le CIS est une porte dimensionnelle :

« Si vous pensez au caisson en tant qu’espace, que vous entrez dans cet espace du caisson et que vous explorez cet espace, vous êtes dans le caisson et c’est un cul de sac. C’est comme de passer une porte, d’ouvrir une porte et de rester sur le seuil , vous allez rester coincé dans l’espace du caisson. (…) Le caisson est essentiellement un passage. N’y restez pas. (…) Vous pouvez considérer le caisson comme un point d’entrée et de sortie dans et hors de l’univers matériel. Vous pouvez le considérer comme un pont d’entrée et de sortie dans votre moi profond, vos états de conscience intérieurs. »[24]

Le travail de John Lilly nous donne un outil — le CIS — et une méthode pour développer les états non ordinaires de conscience et s’en servir. Lilly a le mérite d’être méthodique, précis et n’hésite pas à nous donner des points de référence issus du yoga. Le travail de John Lilly a eu un immense succès dans toute la zone occidentale (Europe et États-Unis) et il se vend encore aujourd’hui beaucoup de CIS en Amérique du Nord. En Europe, le CIS a été à la mode dans les années 1980 puis a disparu à cause de la difficulté de mise en œuvre : c’est en effet une structure lourde qui demande un emplacement fixe avec une solution saline pour le bain de sustentation du corps, des systèmes de filtres et une installation sanitaire adjacente. De plus son prix est élevé. Il n’est donc pas étonnant que le CIS ne soit plus très présent en Europe.

Des procédés de substitution existent : la technique du Ganzfeld — qui est aussi une technique de déprivation sensorielle —, peu onéreuse et tout aussi efficace à long terme. Encore faut-il avoir la patience de s’entraîner à reconnaître les programmes et métaprogrammes et à reprogrammer. Mais cela est vrai pour toutes les disciplines dans tous les domaines.

En tous cas, et en conclusion de cette section, les recherches de John Lilly montrent également que :

  • les différents états de conscience peuvent être cartographiés ;
  • que intérieur (psyché) et extérieur (géographie de l’invisible) se confondent.

John Lilly a travaillé relativement seul, mais d’autres chercheurs, tel Robert Monroe, se sont octroyés l’aide d’une véritable équipe de spécialistes et ce sont ces résultats que je vais exposer maintenant.

[1] Paul Gérôme, Le Vaisseau d’Isolation Sensorielle, p. 41.

[2] Oleg Poliakov, « Le caisson d’isolation sensorielle, du fantasme à la transe », in : L’hypnose et la transe, p. 172.

[3] Ibid., p. 173.

[4] Ibid.

[5] Cité par Paul Gérôme, op. cit., p. 113.

[6] Paul Gérôme, Ibid., pp. 130-131.

[7] John Lilly, Les simulacres de Dieu, Paris, Ed. Retz, 1980, p. 37, cité par Paul Gérôme dans Le vaisseau d’isolation sensorielle, p. 143.

[8] John Lilly, The Deep Self, New York, Warner Books, 1977, p. 91, cité par Paul Gérôme dans Le vaisseau d’isolation sensorielle, p. 145.

[9] Ibid., p. 30, cité par Paul Gérôme, p. 144.

[10] John Lilly, Programming and metaprogramming the human bio-computer, p. 80, cité par Paul Gérôme, op. cit., p. 125.

[11] « Le soi est notre totalité psychique, faite de la conscience et de l’océan infini de l’âme sur lequel elle flotte : Mon âme et ma conscience, voilà ce qu’est mon soi, dans lequel je suis inclus comme une île dans les flots, comme une étoile dans le ciel. Ainsi le soi est infiniment plus vaste que le moi. » C.G. Jung, L’Homme à la découverte de son âme, Paris, Payot, 1975, p. 335. Le Soi « embrasse non seulement la psyché consciente, mais aussi la psyché inconsciente et constitue de ce fait pour ainsi dire une personnalité plus ample que nous sommes aussi. (…) Le Soi est non seulement le centre mais aussi la circonférence complète qui embrasse à la fois conscient et inconscient ; il est le centre de cette totalité comme le Moi est le centre de la conscience. Le Soi est aussi le but de la vie. » Ma vie, p. 462.

[12] John Lilly, Das Zentrum des Zyklons, p. 155 et suivantes.

[13] Op. cit., p. 56.

[14] Op. cit., p. 167-168.

[15] Op. cit., p. 168.

[16] Op. cit., p. 175.

[17] Op. cit., p. 189.

[18] Mircéa Éliade précise : « L’image de la corde est parfois utilisée afin de suggérer les rapports entre l’esprit (noús) et l’âme (psyché). Dans son opuscule Sur le Daimon de Socrate, Plutarque affirme que la partie « plongée dans le corps est appelée psyché, mais la partie non corrompue est nommée noús« . Et, continue Plutarque, le noús « se balance au-dessus de la tête et touche l’extrémité du crâne : on peut le comparer à une corde qu’on doit tenir et avec laquelle on doit diriger la partie inférieure de l’esprit, aussi longtemps que celle-ci se montre obéissante et n’est pas subjuguée par les appétits de la chair. » », Méphistophélès et l’Androgyne, pp. 229-230.

[19] John Lilly, Das Zentrum des Zyklons, p. 201

[20] Florence Ghibellini, op. cit., p. 43.

[21] Op. cit., p. 205.

[22] J. Lilly & E.J. Gold, Tanks for the memories, p. 47.

[23] Lilly n’a jamais assimilé l’être humain a un calculateur électronique. Son modèle du bio-ordinateur est une métaphore.

[24] J. Lilly & E.J. Gold, op.cit., pp. 98-100.