Les Géographies de l’Invisible » Robert Monroe et la cartographie de l’invisible

J’ai déjà évoqué les travaux de Robert Monroe dans le chapitre concernant les OBE  et j’ai décrit sa méthode d’induction d’ENOCs : l’HemiSync.

Ses travaux, qui ont été menés pendant de nombreuses années avec l’aide de chercheurs connus et moins connus et un nombre important de sujets — visiteurs et participants à des séminaires —, ont permis de mettre à jour une somme énorme d’informations sur les ENOCs. Beaucoup de ces informations ne sont accessibles qu’aux membres-chercheurs attitrés de l’Institut Monroe — dont je ne fais pas partie — et il n’est donc pas simple d’avoir une idée nette de l’ampleur des découvertes faites par l’équipe Monroe.

Cependant, les publications grand public, les informations présentes sur leur site Internet, les comptes rendus de visiteurs et chercheurs qui ont publié, sont assez riches pour se faire une idée de l’ampleur des connaissance acquises.

Dans cette partie, c’est donc la classification des ENOCs selon Monroe qui nous intéresse.

Robert Monroe a balisé de manière claire le chemin vers les profondeurs du psychisme en établissant des repères, des sortes de balises ; il a nommé ces balises focus. Chaque focus, dont la numérotation est arbitraire, représente un état de conscience déterminé et bien défini.

« Les focus, qui constituent un étalonnage numérique arbitraire des différents états de conscience (…) désignent également des zones “géographiques” de l’invisible. Il serait d’ailleurs plus exact de parler de niveaux de fréquence énergétique. »[1]

Ces focus, ces niveaux de fréquence énergétique, sont en fait en relation directe avec des fonctionnements spécifiques du cerveau. Comme déjà explicité, Monroe utilise la technique HemiSync (qui sont des fréquences audio simulant des fréquences interprétables par le cerveau, les ondes cérébrales) pour produire des patterns cérébraux précis qui vont influencer le fonctionnement du cerveau. Un grand nombre de ces patterns ne jouent que sur l’humeur et n’induisent aucun ENOC. Mais d’autres de ces patterns induisent des ENOCs dont le plus important pour Monroe (en fait celui pour lequel toute sa recherche a été engagée), est la sortie hors du corps.

Cela ne veut pas dire qu’il suffise de se passer une cassette audio de 30 minutes de sons HemiSync pour avoir une OBE réussie. Cela serait trop simple et personne n’avance cela. Il s’agit en fait d’un apprentissage accéléré à l’aide d’une « béquille » sonore. Avec cette « béquille », le cerveau peut beaucoup plus facilement atteindre le pattern responsable de l’ENOC OBE. Mais au lieu d’y passer la moitié de sa vie, on peut y arriver beaucoup plus vite, en tous cas, pour ceux qui n’ont pas d’OBE spontanée.

Que sont donc ces focus, à quoi correspondent-ils ? En voici la description[2] :

  • Focus 3 : synchronisation des hémisphères cérébraux.
  • Focus 10 : esprit éveillé, corps endormi. Voici ce qu’en dit Monroe :

« Le nombre 10 n’avait pas de signification particulière et je ne sais plus très bien d’où il provient. Nous voulions également être sûrs de ne pas confondre cet état avec d’autres formes de conscience. C’est pourquoi il devint simplement dix. Nous étions parfaitement capables d’identifier cet état et d’y revenir sans cesse avec nos sujets. Facilement définissable, focus 10 est un état dans lequel l’esprit est éveillé et le corps endormi. Toutes les réactions physiologiques sont celles d’un état de sommeil léger ou profond. Cependant, les ondes cérébrales sont différentes. L’électroencéphalogramme montre un mélange d’ondes habituellement associées au sommeil léger ou profond et de signaux bêta superposés (état de veille). »[3]

  • Focus 12 : état de conscienceétendu, contact avec la réalité non matérielle. Après focus 10, il y a une barrière de peur qui doit être franchie. C’est la peur de l’inconnu et du changement et son dépassement demande un entraînement assez minutieux qui consiste en petites étapes de reconnaissance à partir de focus 10 pour se familiariser avec le « terrain ». En se familiarisant ainsi avec la topographie autour et au-delà de focus 10, la barrière de la peur finit par se dissoudre et on peut atteindre la prochaine balise qui est focus

« Lorsque la barrière de peur est franchie, l’un des dons les plus importants de l’espèce humaine entre en jeu : la curiosité. Le participant est alors libre d’agir à sa guise. Il accepte son autonomie et la responsabilité de ses actes. L’individu, de son propre consentement et sans que rien ne lui soit suggéré, mais par l’expérience directe, commence à savoir, plutôt que croire, qu’il survit vraiment à la mort physique. (…) Inévitablement, les frontières entre ce qui précède et d’autres systèmes de réalité-énergie sont franchies. Il en résulte, nous rapporte-t-on, des réunions avec des amis ou parents “décédés”, ainsi que des confrontations avec d’autres formes d’énergie intelligente qui, en général, ne sont ni reconnues ni admises par les grands courants de l’opinion américaine. »[4]

  • Focus 15 : état de non-temps, consciencehors du temps. Voici le témoignage d’un sujet de Monroe :

« Pour moi, l’expérience la plus sensationnelle fut celle des vibrations croissantes en focus 15 : je sentais que l’énergie montait lentement d’un côté de mon corps et redescendait de l’autre, puis de plus en plus vite. J’avais l’impression de devenir une spirale, puis un point, et c’est bien ce qui se passait, et comme un bloc compact, je volais de plus en plus haut… Mais ensuite, je pensais : je ne peux pas aller plus loin, plus haut, et en un éclair, j’“entends” : Eh, tu te limites toi-même ! O.K., alors je me maîtrisais, j’acceptais, et me voilà parti, je me sentis propulsé comme un spoutnik dans l’univers, parmi les étoiles, une autre entité intégrée dans la totalité. Sentir cette harmonie en soi-même était une joie et un bonheur indescriptibles ! »[5]

Focus 15 : c’est un état où l’attention se tourne encore plus activement vers les perceptions internes. Les perceptions issues de l’univers matériel habituel — c’est-à-dire issues des sens du corps physique — s’éloigne un peu plus encore qu’en focus 12. La perception du temps change : focus 15 est perçu comme un état de « non temps ».

  • Focus 21 : ce stade est équivalent au sommeil profond, à l’état Delta [état de conscience dans lequel l’EEG mesure une dominante d’ondes cérébrales Delta]. Cependant, en focus 21, le sujet est parfaitement conscient et actif. Focus 21 est le carrefour de l’espace-temps où il est possible de contacter d’autres systèmes énergétiques. C’est une balise-frontière et les stades suivants concernent l’au-delà de la mort et l’on passe en quelque sorte dans un autre continuum.
  • Focus 22 : dans cet état, l’humain encore vivant n’a qu’une conscience limitée. Ici l’on trouve ceux qui souffrent de délire, de dépendance chimique ou d’alcoolisme, ou de démence. Focus 22 concerne aussi les personnes anesthésiées et les comateux. Les expériences vécues à ce stade sont remémorées en tant que rêves ou hallucinations.
  • Focus 23 : c’est un niveau habité par ceux qui ont récemment quitté l’existence physique mais qui n’ont pas pu le reconnaître ou l’accepter et qui sont donc incapables de se libérer de l’attirance de la vie terrestre. Toutes les périodes temporelles sont concernées. (voir page 88 de Bourgine)
  • Focus 24-26 : recouvre les territoires du système de croyances occupés par des humains décorporés de toutes périodes et lieux qui ont accepté divers concepts. Cela inclut des concepts religieux ou philosophiques qui postulent certaines formes de vie post-mortem.
  • Focus 27 : le lieu nommé Centre de Réception ou Parc. C’est un lieu artificiel créé par des esprits humains, un endroit pour soulager les traumatismes ou les chocs subis par le passage de la vie terrestre à la vie post-mortem. Cela ressemble à différents lieux terrestres de manière à être accepté par l’énorme variété de nouveaux arrivants.
  • Focus 28 : au-delà de l’espace et du temps, mais aussi au-delà de la pensée humaine. Être à ce niveau ou au-delà limite le retour dans un corps physique

« Le focus 28 est le dernier “point-état de conscience” appartenant à ce que Monroe dénomme “the bridge” [le pont], la zone de transition entre monde physique et monde non-physique. La graduation se poursuit au-delà jusqu’en focus 49 et s’étage en trois sphères de sept focus chacune, constituant le “advanced non physical”, le monde non physique avancé. »[6]

Jusqu’à focus 22, tout semble être rationnel. À partir de focus 23 apparaissent des concepts incluant une survie des morts et une visite en sortie hors du corps des lieux où « vivent » ces morts. Comment Monroe a-t-il développé une telle vision du monde ?

C’est son expérience et celles de ses sujets qui ont permis de collecter ce matériel en relation avec la survie. Une chose est certaine : pour Monroe, il ne fait aucun doute que l’invisible soit peuplé d’esprits de personnes décédées et également d’esprits qui n’ont jamais été incarnés.

Voici comment Robert Monroe classe les différents lieux de l’invisible avec les « habitants » y afférents :

  • Lieu I :

« Le Lieu I est le plus crédible. Il concerne des personnes et des endroits qui existent dans le monde matériel connu au moment de l’expérience. C’est le monde que nous présentent nos sens physiques et dont la majorité d’entre nous sont convaincus de l’existence. Les visites au Lieu I, lorsque vous êtes dans votre Corps Second [corps astral, corps subtil ou double], ne devraient pas comprendre d’êtres, d’événements ou d’endroits étranges. Non familiers peut-être, mais ni étranges, ni inconnus. Dans le dernier cas, la perception risque d’être déformée. »[7]

  • Lieu II :

« Seule une partie des visites dans le Lieu II via le Corps Second ont fourni des données vérifiables, car ces incursions ne se prêtent pas aisément à confirmation. Aussi, la majeure partie du matériau relatif au Lieu II relève d’une extrapolation prudente. Quoi qu’il en soit, plusieurs centaines d’expériences [année 1971] dans cette région particulière ont permis de dégager des convergences précises. (…).

Postulat : le Lieu II est un environnement non matériel possédant des lois du mouvement et de matière très différentes de celles en vigueur dans le monde physique. Il s’agit d’une immensité dont les limites sont inconnues (en ce qui me concerne en tous cas) et dont la profondeur et les dimensions sont incompréhensibles pour un esprit fini, conscient. Cette immensité englobe tous les aspects que nous attribuons au paradis et à l’enfer (cf. chapitre 8), mais ceux-ci ne représentent qu’une partie du Lieu II. Ce dernier est habité, si tel est le mot, par des entités possédant des degrés d’intelligence divers, avec lesquels la communication est possible. (…) le Lieu II est un état d’être dans lequel ce que nous nommons pensée est la source de l’existence. C’est la force créative vitale qui produit de l’énergie, donne forme à la ‘‘matière’’ et assure les canaux de perception et de communication. (…) L’aspect intéressant de ce (ou de ces) monde(s) de pensée du Lieu II est que l’on perçoit ce qui semble être de la matière solide aussi bien que des objets propres au monde physique. »[8]

D’après cette description, ce Lieu II ressemblerait fort au mundus imaginalis[9] qu’a décrit Henry Corbin.

  • Lieu III :

Le Lieu III ressemble au Lieu I « … le Lieu III et le Lieu I ne sont pas identiques. (…) Il pourrait s’agir d’un monde de type terrestre situé dans une autre région de l’univers qu’il est possible d’atteindre par quelque manipulation mentale. Il s’agit peut-être d’une réplique anti-matérielle du monde terrestre physique où nous sommes tout à la fois les mêmes et autres, unis par une force dépassant notre compréhension actuelle. »[10] Une autre dimension ?

Explorons à présent plus en détail le Lieu II, toujours d’après les informations recueillies par Monroe. Le Lieu II est subdivisé en anneaux qui représentent chacun un « lieu de vie ». En voici la description :

Les anneaux centraux : zones où les esprits sont concentrés sur les activité de l’incarnation humaine. Les types d’êtres rencontrés sont :

* Les rêveurs — ils sont rattachés à un corps physique :

« Ils s’efforcent apparemment de poursuivre leurs activités de l’état de veille, ou encore celles qu’ils désirent ou imaginent. Certains se contentent d’en reproduire les gestes ; d’autres tentent de parler avec ceux dont ils savent qu’ils sont éveillés, ou bien ils mangent, boivent, travaillent, jouent, essaient d’accomplir l’acte sexuel, s’adonnant à des rêves tout éveillés (…). On pourrait voir un semblant de preuve de leur origine dans le fait qu’en un clin d’œil, ils disparaissent soudain au milieu d ’une action. »[11]

* Les emmurés — ressemblent aux rêveurs mais :

« Ce groupe se compose exclusivement de ceux qui ont quitté à jamais leur corps physique actuel : ils sont morts physiquement mais ne le savent pas. En conséquence, ils s’évertuent sans cesse à poursuivre l’existence matérielle à laquelle ils sont habitués. On les retrouve souvent auprès de lieux comme les maisons, ou auprès des êtres incarnés auxquels ils se sont attachés. Certains essaient encore de réintégrer leur ancien corps physique et de le réanimer, même dans la tombe (…). De plus, ils semblent profondément empêtrés dans des peurs et des comportements émotionnels qu’ils essaient d’exprimer sans jamais y parvenir.»[12]

Ce seraient donc des fantômes, des revenants.

* Les sauvages :

« Les sauvages ne savent pas qu’ils ont perdu l’usage de leur corps physique et ne perçoivent d’autre réalité que celle du monde matériel. Parfaitement conscients de leur différence, ils n’en comprennent cependant ni le pourquoi ni le comment, et n’ont d’ailleurs pas envie de l’apprendre. Ce qu’ils savent, c’est que cette différence les libère des contraintes, obligations et responsabilités qui étaient le lot de leur existence physique. Leur situation présente leur apparaissant comme la liberté absolue, ils tentent donc de s’exprimer de la seule manière qu’ils connaissent : en reproduisant l’activité physique. Leurs efforts pour participer à la vie humaine — qu’ils perçoivent comme se déroulant autour d’eux — revêtent parfois des formes curieuses. »[13]

Une autre sorte de fantômes, en quelque sorte.

L’anneau suivant est peuplé de :

« ... ceux qui savent ne plus appartenir au monde sensible, mais n’ont ni conscience ni souvenir d’une autre éventualité. Généralement dépassés par la perte de leur corps, ils demeurent, immobiles et passifs, prostrés dans un état de non-perception, comme dans l’attente de quelque événement. »[14]

Le grand anneau :

« Il semble contenir un nombre illimité de sous-anneaux qui, tous, présentent une caractéristique commune : ici en effet, les résidents savent qu’ils ont traversé la mort physique. Il peut exister en revanche un certain flou ou des divergences de vue sur les raisons qui les ont conduits ici et sur la nature de cet endroit ; d’où ces sous-anneaux, souvent délimités de façon très nette. À peu près au centre du grand anneau, il existe ce qu’on pourrait appeler un point zéro d’un autre type, et pourtant très repérable depuis l’extérieur. Il est engendré par l’existence de deux champs d’énergie symbolisés qui se chevauchent, exerçant une pression et une influence quasiment égales, sans qu’il y ait pour cela interaction entre les deux. (…) En deçà de ce point zéro, la force dominante est HTSI, initiales de Human Time-Space Illusion[15], qui est au summum de sa puissance dans les sous-anneaux centraux et s’amoindrit inversement jusqu’à devenir insignifiante à la frontière externe de l’anneau. Ici, en effet, la force dominante est NPR, ou Non Physical Reality[16](…). »[17]

 

D’autre part, il existe une zone que les occultistes appellent bas astral et que Monroe décrit ainsi :

« On rencontre souvent, lors des voyages non physiques dans ce plan, une ‘‘couche’’ ou région qu’il convient de traverser (…) Il semble qu’il s’agisse de la région du Lieu II la plus proche du Présent (Lieu I) et qu’elle lui soit d’une certaine manière reliée. C’est un océan gris-noir, dans lequel le moindre mouvement attire des êtres qui vous mordillent et vous tourmentent. (…) Cette région serait-elle la limite de l’enfer ? Il est facile d’en conclure qu’une pénétration de cette couche voisine nous mettrait en présence de ‘‘démons’’ ou de ‘‘diables’’. (…) Qui sont-ils ? Je l’ignore. »[18]

C’est également dans cet espace que Jeanne Guesné a fait de mauvaises expériences. En tous cas, c’est un « endroit » qui est décrit par de nombreux expérienceurs. Et dans la classification de John Lilly, on pourrait sans doute le placer dans l’échelle se situant entre -24 et -3.

Cette description rappelle fortement celle de Florence Ghibellini et qu’elle nomme le monde gris. Monde où elle a été confrontée avec le « démon du matelas » (cf. Annexe, « L’état intermédiaire ».)

Pour parachever la description des cartographies de l’invisible, voici un schéma que nous propose Florence Ghibellini et qui donne sa vision de la structure de l’invisible.

«  J’appelle état intermédiaire tous les états subjectifs de sortie hors du corps, actualisée ou potentielle. Il existe plusieurs de ces états. (…) Je les ai classés comme suit :

L'état intermédiaire de Florence Ghibellini
L’état intermédiaire de Florence Ghibellini

Le rêveur de base ne connaît généralement pas l’état intermédiaire de base[19] : il se meut généralement dans une duplication du monde physique (à droite). Il peut également se trouver dans un décor qui n’a rien à voir avec sa chambre (en bas). Au début, il peut lui arriver de tomber dans le monde gris : lumière grise, difficulté à se déplacer, bruits bizarres, rencontres avec des créatures indistinctes.

Certains rêveurs sont automatiquement aspirés dans des tunnels : tunnel conduisant vers le monde physique, vers le monde des morts (traversé au cours des NDE) ou vers d’autres mondes. En général, le rêveur [lucide] ne choisit pas son tunnel. Il semble également exister un accès vers les rêves des autres.

Tous les rêves sont sous-tendus par un état intermédiaire, en revanche, un état intermédiaire peut exister sans rêve. L’état intermédiaire est le tissu sur lequel se dessinent les rêves. »[20]

Cette représentation de l’invisible est intéressante car elle nous propose une sorte de « gare de triage » des différentes directions accessibles en ENOCs. L’expérienceur expérimenté se retrouve d’abord dans l’état intermédiaire dé-créé, c’est-à-dire sans contenu visuel particulier (état intermédiaire de base vide). Là, il a le choix soit d’entrer dans les autres mondes, qui concernent donc tous les lieux pouvant être visités par l’expérienceur, soit d’aller dans le monde des morts, soit de partager des rêves / voyages avec d’autres personnes également en ENOCs.[21] Pour les personnes novices, l’état intermédiaire est difficile à reconnaître.

Robert Monroe a effectué un travail de grande valeur concernant l’exploration de l’OBE et en a retiré une géographie de l’invisible relativement précise qui a le mérite de pouvoir servir de référent.

Pour lui aussi, intérieur et extérieur sont identiques. Les focus constituent un balisage des différents états de conscience et désignent également des zones « géographiques » de l’invisible.

Yram également :

« … a mis en évidence l’étroitesse du lien unissant dans les autres dimensions les notions de subjectivité et d’objectivité. En d’autres termes, il avance qu’au voyage dans l’espace situé hors du corps correspond simultanément une plongée au plus profond de l’être humain. Partant de là, les qualificatifs habituels de ‘‘subjectif’’ et ‘‘d’objectif’’ perdent tout leur sens. Cet apparent paradoxe qui constitue sans doute le point crucial de toute notre affaire est loin d’être une partie de plaisir pour notre cerveau cartésien (…). »[22]

Nous avons donc là une forte homogénéité dans les témoignages des personnes familière des ENOCs.

Que penser de la description de Monroe concernant les habitants de l’au-delà ?

Il est clair que, dans cet état non ordinaire de conscience qu’est l’OBE, les projections mentales sont très réalistes. Il suffit de se remémorer les informations relatées dans le Livre des morts tibétain pour comprendre que nos croyances peuvent prendre corps dans cet ENOC. Ainsi Monroe peut très bien avoir été victime de ses propres projections mentales. Mais il n’est pas dupe. Il sait, raconte-t-il, faire la différence entre ses propres projections mentales et ce qui est extérieur à lui. En disant cela, il rejette du même coup l’affirmation de Stephen LaBerge qui veut que les obeïstes soient des rêveurs semi-lucides qui ne peuvent donc faire la part des choses et ne se rendent pas compte qu’ils sont tout simplement en train de rêver.

Pour LaBerge et d’autres, Monroe prend des vessies pour des lanternes. Pour Monroe, les rêveurs lucides rêvent et ne se rendent pas compte qu’il existe tout un univers qui leur échappe puisqu’on peut « démarrer » une OBE à partir d’un rêve. C’est une querelle qui ne sera pas tranchée rapidement.

Mais que penser alors des men of high degree ? Des chamans, des maîtres spirituels, des occultistes, de tous ces spécialistes des ENOCs qui, depuis des siècles, affirment avec conviction qu’il existe un au-delà, un monde des esprits, un monde des morts, un monde où le double peut se déplacer et que ces mondes sont réels ? Que dire des Soufis qui affirment que le mundus imaginalis est plus réel que la réalité physique de notre monde matériel ?

Il est un fait, et ceci doit être noté, que la seule culture qui n’ait jamais nié l’existence d’un au-delà est la culture occidentale moderne, basée sur la Science rationaliste. De nombreux chercheurs qui s’occupent d’ENOCs, tels Michael Persinger, Gorges Devereux, Suzan Blackmore, Stephen LaBerge, Catherine Lemaire, Celia Green, et bien d’autres affirment que ceux-ci nous font vivre des réalités virtuelles psychiques.

Pour n’importe quel chaman, il y a un au-delà et il sait, grâce à la transe et à sa cartographie, y voyager, y travailler, et en revenir avec un plus pour le bien de sa communauté.

Des ethnologues partagent le point de vue des chamans : Michael Harner, Carlos Castaneda, Jeremy Narby, Hank Wesselman, Felicitas Goodman, Terence McKenna, Karl Schlesier, et d’autres encore.

Lorsqu’on induit un ENOC de sortie hors du corps, une transe ecsomatique, on commence par se relaxer puis on « coupe » les sensations qui viennent du corps physique et des cinq sens afin de se rendre réceptif aux stimuli intéroceptifs. C’est une plongée à l’intérieur de soi et, à un moment donné, tout à coup, on se sent « dehors », on ne se sent plus dans son corps physique — tout en sachant où il est, souvent même en étant conscient des deux corps (physique et double) en même temps —, on a la sensation d’être dans un autre lieu, dans un environnement qu’il est possible d’explorer. Ainsi, comme nous l’avons vu, de nombreux « voyageurs » ont décrit des géographies de l’invisible, ce que Éliade nomme des géographies sacrées ou des cosmogonies. La question ici, n’est pas de se demander si cela est le fruit de leur très fertile imagination ou bien si cela correspond à quelque chose de réel. Il convient de simplement mettre l’accent sur cette transition étrange, cette frontière, qui délimite d’un côté la sensation d’être dans son corps physique, et de l’autre côté, la certitude de ne plus y être. Passer du dedans au dedans / dehors. [23]

Ainsi, tout se passe comme si, à un moment donné, lors d’une transe par exemple, on avait la certitude de ne plus participer à une expérience uniquement psychique, mais plutôt à un voyage hors de l’enveloppe corporelle, dans un autre « corps », comme si l’on avait passé une « porte » comme l’a exprimé E.J. Gold, l’ami de Lilly.[24]

Ce dernier considère que ces espaces qu’il visite sont de double nature : ils sont à la fois intérieurs et extérieurs à l’être — ce que l’on pourrait traduire par : « ce qui est en haut est comme ce qui en bas ». Et il en déduit ainsi la possibilité que notre conscience n’est pas forcément liée à notre cerveau, à notre corps physique et qu’elle peut le quitter et voyager dans d’autres réalités ou dans des contrées du psychisme qui sont le reflet l’une de l’autre. Que ces espaces soient intérieurs ou extérieurs n’a alors plus beaucoup d’importance, car ce qui compte, ce sont les richesses et la liberté que peuvent nous apporter les ENOCs.

On pourrait peut-être ajouter que ce qui fait la différence, en fin de compte entre cette perception de la nature intérieure ou extérieure de ces contrées, ce sont les croyances.

En effet, il est notable que les personnes qui croient en une réalité virtuelle psychique vivent des expériences allant dans le sens de leurs croyances (LaBerge, Guesné, Lemaire, Blackmore, Persinger, etc.). Par contre, ceux qui croient en la réalité de leur vécu (mystiques, chamans et soufis, Monroe, Goodman, Lilly, etc.) sont sûrs qu’ils ont accès à une autre réalité. Nos croyances sont nos limites et nos limites sont nos croyances. La réalité des choses est peut-être d’une tout autre nature que celle que nous croyons percevoir. En tous cas, John Lilly l’a bien souligné :

« Dans le royaume de la conscience, tout ce que je crois vrai est vrai ou devient vrai à l’intérieur de certaines limites à repérer empiriquement ou expérimentalement. Ces limites sont des croyances avancées qu’il convient de transcender. »[25] « Ces frontières sont d’autres croyances à transcender elles aussi. La province de l’esprit est infinie.[26] »

[1] Jérôme Bourgine, Le voyage astral, note p. 83.

[2] Robert Monroe, Ultimate journey, pp. 248 et suivantes.

[3] Robert Monroe, op. cit., pp. 34-35.

[4] Ibid., p. 50

[5] Ibid., pp. 51-52

[6] Jérôme Bourgine, op. cit., note p. 170.

[7] Robert Monroe, Le voyage hors du corps, p. 67.

[8] Ibid., pp. 81-83.

[9] Le monde imaginal est le ‘‘monde où se spiritualisent les corps et où se corporalisent les Esprits’’. À ce niveau donc, tout corps est un corps spirituel, toute matière est une matière spirituelle. Henry Corbin, Le paradoxe du monothéisme, p. 120.

[10] Robert Monroe, op. cit., p. 108.

[11] Robert Monroe, Fantastiques expériences de voyage astral, p. 274.

[12] Ibid., p. 275.

[13] Ibid.

[14] Ibid., p. 276.

[15] Illusion spatio-temporelle humaine.

[16] Réalité non physique.

[17] Op. cit., pp. 276-277.

[18] Robert Monroe, Le voyage hors du corps, pp. 31-32.

[19] Décréation (état intermédiaire de base) : il s’agit de la décréation d’un rêve que l’on pourrait comparer au démontage du décors d’une scène de théâtre.

[20] Florence Ghibellini, Conscience et rêve lucide, p. 180.

[21] Yram, un expérienceur français du début du siècle, avait l’habitude de pratiquer l’OBE en même temps que sa femme, ce qui leur permettait de voyager ensemble. Il a décrit ses expériences dans trois ouvrages : Le médecin de l’âme,  L’évolution dans les mondes supérieurs et Aimez-vous les uns les autres, parus en 1926.

[22] Jérôme Bourgine, op. cit., p. 44.

[23] Cf. Annexe, « Discontinuité entre l’état de veille et l’état intermédiaire phase 2. », p. 14.

[24] J. Lilly & E.J. Gold, op. cit., pp. 98-100.

[25] Exergue de la première page de texte de The center of the cyclone. Cité par P. Gérome, op. cit., p.100.

[26] Les simulacres de Dieu. Cité par Paul Gérôme, p. 91.