Les Géographies de l’Invisible » Tibet — Le livre des morts tibétain

La géographie sacrée décrite dans le Livre des morts tibétains se subdivise en de nombreux plans comportant toute une série de ciels ou paradis et d’enfers. Au centre se trouve le mont Meru autour duquel se placent 7 cercles d’océans puis 7 cercles de montagnes, en configuration alternée telles les couches d’un oignon. Cette configuration de 15 couches représente le support de tous les mondes.

« On peut représenter grossièrement la conception lamaïque de notre univers en imaginant un oignon ayant quinze enveloppes. Le cœur soutenant ces quinze couches est le mont Meru. Au-dessous, sont les divers enfers ; au-dessus, supportés par le Mont Meru, sont les cieux des dieux contrôlés par les sens, comme les 33 cieux où règne Indra et ceux qui sont sous le pouvoir de Mârâ. (…) Au-dessus du tout est le ciel appelé Suprême (tib. Og-min). Étant le dernier poste extérieur de notre univers, Og-min, comme vestibule du Nirvâna est l’état transitionnel conduisant de l’état du monde à l’état supra-mondial. (…)

Au niveau du royaume d’Indra demeurent les huit Déesses Mères chacune dans son ciel particulier ; elles apparaissent toutes dans notre texte [le texte du bardo]. (…)

Dans le mont Meru lui-même, sur lequel les cieux reposent, il est quatre royaumes superposés. Les trois inférieurs sont habités par divers ordres de génies, le quatrième, le plus élevé, est placé immédiatement sous les cieux. Il est habité par les ‘‘esprits impies’’, les Asuras ou titans qui, semblables aux anges de la foi chrétienne sont tombés à cause de leur orgueil, et y vivent et y meurent comme rebelles, en guerre interminable avec les dieux des plans supérieurs. La couche intérieure (…) est l’océan entourant le mont Meru. La couche suivante, allant vers l’extérieur, est celle des montagnes dorées ; après vient un autre océan et ainsi de suite, un cercle de montagnes dorées venant après un autre océan et ainsi de suite, un cercle de montagnes dorées venant après un océan jusqu’à la quinzième couche figurant l’océan le plus externe dans lequel flottent les continents et leur satellites. La peau de l’oignon est un mur de fer entourant cet univers.

Au-delà de cet univers il y en a un autre et ainsi de suite, à l’infini[1]. Chaque univers, comme un grand œuf cosmique, est enclos dans la coquille du mur de fer qui enferme la lumière du soleil, de la lune et des étoiles ; ce mur de fer étant le symbole de l’obscurité perpétuelle séparant un univers de l’autre. Tous les univers sont pareillement sous la domination de la loi naturelle synonyme de karma (…). »

Les continents extérieurs comportent quatre continents principaux dont l’un, le continent Sud, est notre monde terrestre. Le continent Est est appelé « grand corps » et est habité par des êtres d’esprit calme et vertueux. Le continent Ouest est habité par des gens puissants se nourrissant de bétail et le continent Nord est peuplé de créatures se nourrissant du produit des arbres. »[2]

C’est sur cette géographie sacrée que se base le bardo qui est l’état intermédiaire[3] entre la mort et la renaissance. Et Sogyal Rimpoché nous informe du lien qui relie les états de conscience et les régions du bardo, c’est-à-dire de la géographie de l’invisible des Tibétains.

« Il existe une relation claire et précise entre les états du bardo et les niveaux de conscience dont nous faisons l’expérience tout au long du cycle de la vie et de la mort. Quand nous passons d’un bardo à l’autre, que ce soit dans la vie ou dans la mort, il se produit un changement correspondant dans notre conscience. »[4]

Les mandalas, qui sont des dessins figuratifs, des cartes-guides des niveaux de conscience, symbolisent la géographie sacrée, la structure de l’univers en tout ou partie, suivant la complexité désirée. Ainsi :

« Les mandalas moins compliqués sont soit des simplifications de ce plan [de l’univers], soit des sections détachées du grand mandala des déités paisibles et terribles, qui est une représentation symbolique de tout l’univers ainsi que du corps humain. Qu’il puisse être les deux à la fois s’explique par la doctrine du Vajrayãna que microcosme et macrocosme sont de construction identique. »[5]

Le bouddhisme tibétain pointe sur la correspondance totale entre le microcosme (la psyché humaine) et le macrocosme (l’univers) et met clairement en relief les rapports existant entre les états de conscience et la géographie du bardo. Les mandalas sont donc des cartes qui permettent à l’utilisateur d’induire les états de conscience désirés pour « visiter » les différents « étages » de l’univers invisible. Les descriptions des entités, déités et esprits habitants ces lieux sont décrits avec de multiples détails très précis. Il est clair que les Tibétains ont développé un outil de connaissance du psychisme humain non seulement très élaboré mais aussi utilisable d’un point de vue pratique. D’autant plus que, malgré l’imagerie extrêmement riche et détaillée qu’ils en donnent, son interprétation s’applique de manière universelle. Ainsi, le Bardo Thödol, Le livre des morts tibétain,

« semble être basé sur des données vérifiables d’expériences humaines physiologiques et psychologiques et il considère le problème d’après la mort comme un simple problème psychophysique (…). Il affirme d’une manière répétée que ce qui est perçu dans le plan du Bardo est dû entièrement au propre contenu mental de celui qui le perçoit. Qu’il n’est pas de visions, de dieux ou de démons, de cieux ou d’enfers autres que celles qui naissent des hallucinations karmiques de formes-pensées constituant la personnalité. (…) De jour en jour, les visions du Bardo changent, en concordance avec l’éruption des formes-pensées de celui qui les perçoit. »

« Il n’y a pas lieu de croire que tous les morts expérimentent les mêmes phénomènes dans l’État intermédiaire, pas plus qu’ils ne le font dans leurs vies ou dans leurs rêves. Le Bardo Thödol est simplement un exemple et une suggestion de toutes les expériences de l’après-mort. Il décrit seulement en détail ce que peuvent être les visions bardiques du contenu de la conscience d’un adepte ordinaire de l’École des bonnets rouges de Padma Sambhava. (…) En conséquence, pour un Bouddhiste de toute école, comme pour un Hindou, un Musulman ou un Chrétien, les expériences du Bardo seront différentes. Les formes-pensées du Bouddhiste ou de l’Hindou comme dans un rêve, donneront naissance aux visions correspondantes des déités du panthéon bouddhiste ou hindou. Un Musulman verra le paradis de Mahomet, un Chrétien aura la vision du Ciel chrétien, un Indien d’Amérique celle de la Terre de Chasse heureuse. De la même façon, le matérialiste aura des visions d’après la mort aussi négatives, aussi vides, aussi dénuées de déités que celle qu’il rêvait dans son corps humain. Rationnellement, il est considéré que les expériences d’après la mort sont (…) entièrement dépendantes du contenu mental de chaque personne. Ou, en d’autres termes, (…) l’état d’après la mort est très semblable à un état de rêve, et ces rêves sont enfantés par la mentalité du rêveur. Cette psychologie explique scientifiquement pourquoi, par exemple, des dévots chrétiens ont eu (…) soit pendant des transes, soit dans un état de rêve, soit après la mort, des visions de Dieu le Père assis sur un trône dans la Nouvelle Jérusalem, de son Fils à son côté, et de tout le décor biblique et les attributs du Ciel, de la Vierge, des Saints, des Archanges ou du Purgatoire et de l’Enfer. »[6]

Ce commentaire est important, car il montre à quel point les perceptions en ENOC sont indissolublement liées à nos croyances et à nos représentations. Ainsi, il n’est pas étonnant de découvrir une telle diversité de géographies de l’invisible dans les différentes cultures. De même, cette doctrine du bouddhisme tibétain nous fournit un modèle explicitant la nature des perceptions des différents états non ordinaires de conscience. Et ceci est tout à fait valable pour le rêve lucide et l’OBE, ENOCs que les tibétains utilisent d’ailleurs comme technique de libération sous la dénomination de Yoga du Rêve.

Ces notions sont donc fondamentales.

Voyons à présent, les données concernant les traditions ésotériques et alchimiques occidentales.

[1] Si nous pouvons arriver à la conception lamaïque d’un univers qui soit un système de monde et d’une pluralité d’univers qui soit une pluralité des systèmes mondiaux formant un univers, il nous serait plus facile de voir la corrélation entre la cosmographie du bouddhisme du Nord et du brahmanisme, d’où elle semble être originaire, et la cosmographie de la science occidentale. (Evans-Wentz).

[2] Evans-Wentz, Le livre des morts tibétain, pp.53-56.

[3] L’état intermédiaire du Bardo Thödol, n’a rien à voir avec l’état intermédiaire décrit par Florence Ghibellini.

[4] Sogyal Rinpoché, Le livre tibétain de la vie et de la mort, p. 154.

[5] John Blofeld, Le bouddhisme tantrique au Tibet, p. 117.

[6] Evans-Wentz, op. cit., pp. 30-31.