Les Informateurs

Le choix des informateurs

Il n’y a guère eu de latitude de choix, dans la mesure où j’ai interrogé ceux qui ont bien voulu l’être. Et aussi dans la mesure où les sorciers « ne courent pas les rues ».

J’ai dû, du reste, m’engager à ne rien révéler qui m’ait été expressément déclaré secret (et il y en a !). Et à me limiter aux déclarations touchant à la mort et à l’Au-Delà, sans rien dire des rituels auxquels j’ai assisté.

Les faits

Automne 1989 :

Je rencontre lors d’une conférence Bernard C. et nous sympathisons.

A partir de cette rencontre avec Bernard, nous échangeâmes des invitations à dîner et sommes (lui et sa compagne, moi et mon épouse) devenus amis. Nous nous voyons, à quatre au moins, une fois par mois à titre privé. Par ailleurs, depuis l’automne 1989, Bernard, moi et les autres membres du groupe, nous rencontrons une à deux fois par trimestre pour une réunion,  soit au total environ une douzaine de fois jusqu’ici.

Bernard m’a parlé d’Enéa, et Enéa m’a permis de contacter Baptiste et Julien.

Parmi les personnes interrogées, seuls Bernard, Baptiste, Julien et Enéa gagnent de l’argent grâce à la sorcellerie : Enéa et Bernard occasionnellement, Julien et Baptiste en font profession – même s’ils jouent sur les termes -.

A ce jour (juillet 1991) neuf rituels en ma présence ont été effectués en pleine nature. Et je sais qu’au moins six ou sept autres rituels ont eu lieu hors de ma présence (« tu ne pourras y assister, car tu n’es pas assez avancé en sorcellerie »). Mais je ne puis rien dire de tout cela, m’étant engagé au secret.

J’ai pu également assister Enéa lors d’un rituel opéré dans une pièce de son appartement, vouée spécialement à cet usage.

 

Les sorciers

Voici la présentation des membres du groupe de Bernard (les prénoms ont été changés sur la demande expresse des enquêtés).

Bernard

Né en 1948. Le chef du groupe, artisan d’art. Niveau Baccalauréat. Divorcé en 1980, un enfant. Vit avec une jeune femme de 20 ans sa cadette – et qu’il exclut totalement de toutes ses activités occultes, au grand dam de celle-ci (« tu n’es pas faite pour cela ») -. Très « écolo ». Très sensible aux animaux : réfute le sacrifice animal.

Bernard apporte des compléments d’information aux membres du groupe. En cas de problème, c’est à Bernard que l’on vient demander les procédures à suivre ou les conseils. Toutefois, Bernard n’a pas l’esprit de groupe et veut que chacun soit autonome. Il refuse de pratiquer des rituels pour les membres du groupe, arguant qu’ils doivent les pratiquer eux-mêmes (« Sois toi-même ton propre sorcier ! »).

Bernard parle beaucoup de magie sexuelle, et affirme que les opérations les plus efficaces relèvent de celle-ci. Toutefois, lors d’une réunion où nous étions quatre femmes et quatre hommes, les femmes ont toutes dit : ok pour aller plus loin en magie sexuelle – c’est à dire s’impliquer dans des rituels incluant des actes sexuels -. Curieux silence des hommes… Et regard fuyant de Bernard !  Pas de suites à cette proposition !  Serait-il (ils) plus prude(s) que les femmes (lesquelles n’ont pas insisté) ?

Les principales étapes de la vie de Bernard que j’ai pu dégager :

Marié très jeune, une fille, adulte à présent. Très gros conflits juridiques avec son ex-épouse : problèmes de partage. Aurait refusé d’user de sorcellerie pour éviter ces problèmes : « je ne veux pas m’en servir pour des problèmes de fric ». La fille a nettement pris le parti de sa mère.

Bernard se dit issu « d’une famille tout à fait idiote et bourgeoise, bien bigotte, qui croît en Dieu, à l’Enfer, au Purgatoire, petits bourgeois strasbourgeois, père fonctionnaire, mère sans profession. Un frère mort à l’âge de 2 ans, avant ma naissance, et qui avait le même prénom que moi. Une sœur sans intérêt (…). Je suis le seul à m’intéresser à ce domaine. »

Bernard a « pris le virus » de la sorcellerie très jeune, vers 11 ans, en lisant des romans d’Heroic-Fantasy 1 Littérature d’origine américaine qui a fait florès à partir des années 1960. Quelques titres : Elric le Nécromancien, Le Seigneur des Anneaux, Conan le Barbare… Ces ouvrages décrivent un monde régit par d’autres lois que celles acceptées par le nôtre : lois de la magie, de la sorcellerie, des pouvoirs parapsychologiques… . À 12 ans, il entre en possession du Traîté de Magie Pratique de Papus. Il se l’offre avec toutes ses économies. Il tombe malade peu après et profite de ce repos forcé pour dévorer l’ouvrage. Il dit avoir médité ce livre pendant quelques années, puis, vers 18 ans, il se met en quête d’un maître-sorcier, en même temps que, parti à Paris, il apprend son métier. « Ce qui a développé mon intérêt pour l’ésotérisme, c’est justement la rencontre entre l’art et l’ésotérisme, à travers le surréalisme. De 12 à 18 ans, j’avais seulement lu des livres. »

Bernard a trouvé son premier maître en 1966, natif du Berry, mais officiant dans le Bocage normand, qu’il décrit comme une sorte de sorcier campagnard très rustique et utilisant des techniques sommaires. Mais très efficaces, paraît-il. Cette rencontre s’opère sous les auspices d’un groupe d’amis, artistes plus ou moins surréalistes.

« C’est par le contact avec cet homme que s’opère la distance d’avec les conceptions de la magie, telles qu’exprimées dans les livres que j’avais lus. (…) Les idées du sorcier me correspondaient beaucoup plus. (…) Là, je sentais qu’il y avait une ligne. (…) Il m’a donné ma première initiation, avec transmission de pouvoirs, et des techniques. »

Puis, vers 1975, il entre en contact avec un sorcier de la région parisienne, son deuxième maître. Sorcellerie des villes, rituels en chambre. Il est encore initié par cet homme.

« Plus j’avançais en sorcellerie, plus je me suis rendu compte qu’il y avait là un truc cohérent. Alors que dans les bouquins, tout était mélangé, on parlait d’alchimie mélangée à la magie, d’Occident et d’Orient etc. (…) C’est là que j’ai rencontré J. M. et que nous avons fondé un groupe de magie rituélique – mais qui s’est effondré au bout d’un an, parce que J. M. était mégalo et qu’il voulait tout régenter ! ‑ ».

Enfin, en 1981, Bernard est entré à la Wicca 2 La Wicca est un groupement de sorciers émargeant de Grande-Bretagne et qui a pour spécificité la pratique de la magie sexuelle. Celle-ci implique, dans tout rituel, l’utilisation de « l’énergie » émise par l’orgasme, pour amplifier le pouvoir magique du groupe et l’efficacité de l’opération magique. Les rites de la Wicca comportent donc des actes sexuels en public. , ce qui a achevé sa formation.

Les loisirs de Bernard :

« La création sous toutes ses formes, au niveau artistique (…). Si j’avais le temps, je ferais de la peinture au lieu de ne faire que des dessins. Et de la sculpture, de la mosaïque et tout ça. Toujours à caractère fantastique, bien sûr. (…)

Côté lectures, je suis très large. Ce qui m’a marqué : Lovecraft, André Breton et les surréalistes, la science-fiction et le fantastique, l’héroïc-fantasy. Je fais du sport à la maison : des ponts et des pompes… et l’amour à ma compagne. (…)

J’ai horreur de voyager : je suis bien ici, je n’ai pas besoin d’aller voir ailleurs si j’y suis. Je vais au cinéma rarement, pour voir des films de science-fiction et fantastiques. Je ne suis pas attiré par le théâtre. Des concerts, oui, lorsqu’il y a un groupe qui m’intéresse, Magma ou les Pink Floyd… »

Bernard a ensuite exercé en tant que sorcier pendant deux ou trois ans, puis a repris son métier d’artisan. Pourquoi ?  Par lassitude d’avoir à s’occuper de problèmes humains, la plupart du temps triviaux et sans intérêt pour lui, dit-il. « Je n’aime pas assez les humains pour m’user à leur arranger les problèmes qu’ils ont eux-mêmes provoqués, la plupart du temps. »

Aujourd’hui, ce n’est que rarement, et sur recommandation et insistance, que Bernard pratique un rituel payant.

Bernard dit encore :

« J’en suis aujourd’hui arrivé à un point où la littérature (sur la sorcellerie) ne m’intéresse plus. C’est d’expérimenter et de pratiquer qui m’intéresse (…). Et même d’entreprendre des recherches. Car la sorcellerie n’est pas une chose figée, fermée, elle est toujours ouverte à l’expérimentation. J’entreprends, sous peu, des recherches pour développer des techniques permettant de protéger des lieux d’agressions matérielles. Comme la pollution, par exemple (…). On verra ce qui en sortira.

Aujourd’hui, j’ai cessé de fréquenter des gens qui font de la magie opérative ou cérémonielle (…). J’en ai assez de ceux qui considèrent la sorcellerie comme une sous-magie, ou un plus à la magie. »

Isabelle

Née en 1957. Célibataire, pas d’enfants. Niveau baccalauréat + 3. A une relation affective, mais ne vit pas avec son partenaire. Travaille dans une administration « à uniforme ». Apparence virile, instinct de puissance. Loisirs : parachutisme, parapente, judo, équitation. Et rituels de sorcellerie. Se dit capable de passer des nuits seule, assise sur la terre, en pleine nature, à chercher à entrer en contact avec les « élémentaux » de la terre, de l’eau ou de l’air.

Isabelle a un « oratoire » dans son appartement, pièce dans laquelle nul ne peut entrer, pas même son partenaire. Il s’y trouve des objets consacrés magiquement : autel, épée, coupe…

Elle se targue de pouvoirs de voyance, et de communication avec des esprits invisibles.

Elle a été auparavant dans un groupe de magiciens qui, excédés par ses côtés dominateurs, ont fini par l’exclure (j’ai pu avoir les deux versions de l’histoire).

Depuis que je suis en rapport avec ces sorciers, j’ai pu être témoin de deux épisodes intéressants concernant Isabelle :

1°) En hiver 1989, son petit chien est mordu par le gros chien de voisins : vilaine plaie qui, malgré les soins du vétérinaire, non seulement ne cicatrise pas, mais s’étend en gangrénant. Isabelle demande à Bernard quoi faire (Bernard adore les animaux). Bernard lui donne la formule d’un baume, à appliquer localement sur la plaie, qu’Isabelle fait préparer. Ainsi soigné, le chien guérit à une vitesse record. À l’étonnement, paraît-il, du vétérinaire.

2°) Printemps 1990. Isabelle, en conflit avec deux voisins (dont le propriétaire du gros chien), demande à Bernard comment faire pour s’en débarrasser. Bernard lui indique un rituel à faire pour aboutir à cela. Isabelle pratique ce rituel. À l’automne 1990, les deux voisins ont déménagé…

Les loisirs d’Isabelle :

Surtout le sport :

« Je participe à des marches ou il n’y a souvent que des hommes. Et je mets un point d’honneur à arriver au but en même temps – et parfois avant – eux ! (…) J’aime bien aller à la pêche, aussi. »

Côté lectures :

« Lorsque je lis, c’est des livres d’ésotérisme. Et aussi les philosophes ». Lesquels ? : « Platon, Nietzsche… » (Ce sont les seuls qu’elle ait cité).

« Il m’arrive d’aller voir des films de science fiction, mais c’est rare. J’irai plus facilement voir des films de guerre. Enfin, je ne vais pas beaucoup au ciné. Ça prend du temps que je préfère donner à la sorcellerie. »

« (…) Je lis beaucoup de journaux, surtout les internationaux, le Times, le Herald Tribune. (…) A la télé, je ne regarde que les informations, rien d’autre, c’est trop nul. (…) J’aime beaucoup la musique mais pas la variété française. J’écoute du classique et parfois de l’Opéra. J’aime Liszt et Wagner. (…) Mais je n’écoute que des choses instrumentales, jamais de voix. » 3 Curieux pour quelqu’un qui écoute Wagner et parfois de l’Opéra !

Voici comment elle raconte son itinéraire :

« Ma famille : père ouvrier, mère fleuriste, catho au ras des pâquerettes. Pire qu’allergiques à tout ce qui est ésotérique. Quant à la sorcellerie, n’en parlons pas. (…)

Je suis passionnée de sciences occultes depuis ma plus tendre enfance. Spontanément, à l’âge de douze ans, quand je voyais une plante se faner, je la prenais entre les mains pour la magnétiser, sans savoir ce que je faisais au juste. Et ensuite, j’observais pour voir comment la plante revenait. Ou brûlait. (…)

A douze ou treize ans, je soigne donc les plantes par le magnétisme. Puis, j’ai lu des livres de la Collection J’ai Lu. Par exemple Lobsang Rampa. Et, à quatorze ans, j’ai fait mon premier voyage astral. Comme j’avais lu Rampa, j’ai eu la chance de savoir ce que c’était. Je me suis sentie au bord de l’eau, et je me suis sentie et vue décoller de mon corps. Après, ce que j’ai vu, c’était très lumineux. Ça confirmait des choses que j’avais lues, et comme c’était une expérience vécue, je ne pouvais pas dire que ces choses-là étaient du baratin (…). Après, j’ai surtout lu des livres de radiesthésie. (…)

Puis, le hasard a voulu que je rencontre des gens qui voulaient monter un cercle de médiums. J’avais 21 ans alors. J’insiste beaucoup sur le hasard, parce que je n’y crois pas. (…) Pendant quelques années, j’ai participé à des réunions de ce cercle. Il y a eu des expériences de spiritisme, d’incorporations 4 « Incorporation » d’un « esprit » dans le médium. Le médium entre en transe, l’esprit pénètre en lui et s’exprime par le corps et la voix du médium. , de soins, parfois une sorte de « médecine des Philippines » 5 Celle des chirurgiens aux mains nues philippins, qui ont défrayé la chronique dans les années 1970-1980. , mais sans apparition de sang. Avec des guérisons intéressantes.

Dans ce groupe, il y avait des hommes et des femmes, et pas mal de gens dans la cinquantaine, donc qui avaient les pieds sur terre. Il y avait des médecins, des commerçants, cadres, ouvriers aussi, fonctionnaires… Un peu de tous les horizons professionnels. Environ une dizaine de personnes au total, six femmes et quatre hommes. (…)

Je suis sortie de ce groupe au bout de cinq ou six ans, parce que j’ai voulu ne pas rester accrochée à ce genre d’approche. (…) J’ai été incorporée moi aussi. Et c’est à partir de là que j’ai décidé d’aller plus loin et de faire des travaux de type magique. Je ne voulais pas m’arrêter au spiritisme. (…)

J’avais vingt-sept ans quand je suis entrée en contact avec la magie. Avec mes expériences vécues, c’est vrai que la perspective change : tu ne vois plus la vie de la même façon que tout le monde. (…) Ça permet d’avoir une approche de la vie hautement moins banale que celle du commun des mortels qui ne se pose pas de questions de savoir où, quand et comment. (…) J’ai abandonné le spiritisme et l’écriture automatique que je pratiquais aussi, parce que non maîtrisés, trop subis. C’est là que je suis entrée à … (groupe lié à un Ordre Magique). J’y suis restée quelques années. Mais il y avait des gens dans le groupe qui ne foutaient rien, et d’autres qui faisaient tout. (…) Quand je l’ai fait remarquer, ça a déclenché des conflits. Ensuite, j’ai été guidée vers la sorcellerie, par des rêves. J’ai lu des livres et surtout pratiqué des rituels et des expériences de sorcellerie qui m’ont convaincue. (…) Et c’est là que j’en suis aujourd’hui. »

Michel : « Tu n’as rien mentionné dans ton cursus sur les écoles initiatiques, genre Rose-Croix 6 Ordre initiatique qui prétend trouver ses sources en Égypte ancienne, via Christian Rosenkreuz, au XVIème siècle. , Franc-Maçonnerie, etc. ? »

« Surtout pas !! Épargne-m’en ! Surtout pas les Francs-Maçons ! Depuis le début, c’est le hasard (qui n’existe pas) qui m’a guidée. Ces trucs n’ont aucun intérêt ! (…)

Je te raconte une expérience que j’ai faite. J’avais de gros conflits avec ma mère il y a quelques années – c’était avant que je rentre en sorcellerie, mais je faisais déjà de la magie. Ma mère m’appelait tous les jours quasiment pour m’insulter. D’instinct, je me suis entourée d’une sorte de carapace magique, dont je savais que ça renverrait toutes les pensées nauséabondes à l’expéditeur. (…) J’ai fait cela durant tout un cycle lunaire. (…) Puis, le problème avec ma mère s’est tassé. Quelques semaines après, ma mère me téléphone pour me dire qu’une de ses voisines, avec laquelle elle était en conflit, avait jeté sur elle un seau de dix litres de pisse !!! Ma mère a porté plainte, puis tout s’est calmé. (…) Ce n’est que le lendemain de cet incident que j’ai compris ce qui était arrivé : toutes les mauvaises pensées de ma mère lui étaient retombées dessus sous cette forme ! »

Michel : « Quelles sont tes sources ? Ta filiation ? » (Isabelle a des difficultés à comprendre la question).

« Je ne me vois pas pratiquer une sorcellerie africaine. Au niveau des travaux sorciers, j’aurai plutôt tendance à pêcher du côté hébraïsant : je sens que j’ai de très fortes racines juives en moi, qui sont ancrées. Cela doit rejoindre mes incarnations passées. J’ai un attrait pour tout ce qui est sémite, même arabisant. Je suis très attirée par la géomancie, parce que c’est proche de la terre. (…) Même si j’avais des incantations sorcières d’origine celte, ça ne me parlerai pas. »

Michel : « Y a-t-il de grands noms qui te reviennent ? »

(Elle cherche) : « Le rabbi qui a fait le golem, à Prague… D’autres noms ne me viennent pas. L’historique ne m’intéresse pas. »

 

Daniel

Né en 1956. Musicien soliste de haut niveau, clavier. Rose-Croix depuis huit ans. A des visions. « Gobe » tout et n’importe quoi, d’une naïveté étonnante. Amplifie et transforme tout ce qui est dit. Plus c’est fantastique, plus il est crédule. Voit « l’aura des voitures », entre autres.

Humour anti-clérical. Célibataire. Guère de vie affective et sexuelle jusque-là. Niveau baccalauréat, suivi d’études de musique poussées : Premier Prix de Conservatoire de Paris.

En 1990, Daniel a participé au plus grand concours international concernant son instrument : ce concours rassemble les meilleurs musiciens mondiaux de sa spécialité.

Il voulait être premier à ce concours (qui ouvre les portes d’une grande carrière), et a demandé à Bernard de faire un rituel afin qu’il gagne. Bernard a refusé, et a donné toutes instructions pour que Daniel fasse le rituel lui-même. Je ne sais ce que Daniel a fait en ce sens. Daniel est arrivé quatrième du concours.

Daniel s’intéresse aux musiques ethniques et traditionnelles et aux « pouvoirs des sons » : 

« Je fais des expériences avec des sonorités particulières, afin d’induire des états de conscience modifiés en moi d’une part, et aussi chez mes auditeurs. Et cela, pour un perfectionnement spirituel. (…)

Je n’aime pas ces termes : ésotérique, occulte, mystique. Je préfère parler de l’étude des lois qui régissent l’univers. (…) Je recherche le perfectionnement de mon être intérieur. Mais pas que ça : car ça peut influer aussi sur le plan concret : l’un dans l’autre. (…). Je cherche à être plus en harmonie avec l’univers. Et à maîtriser ma vie, afin d’en être moi-même l’artisan. (…) Le spirituel a des effets sur le matériel, aux niveaux santé, bien-être, avoir. (…) Ma recherche est spirituelle avant tout, mais ça doit aussi déboucher sur la vie concrète. »

C’est à l’âge de vingt ans que Daniel a été attiré par l’ésotérisme. Il est issu d’une famille « hyper-religieuse » (chrétienne).

« Je cherchais une solution à mes problèmes de sentiments, de fric, de musique. (…) Et je n’ai rien trouvé dans le Christianisme. Je voyageais depuis longtemps (depuis l’âge de 18 ans) pour la musique. J’ai rencontré des gens qui n’avaient pas besoin de ça. Ils se débrouillaient très bien sans ça (le Christianisme). Ils étaient branchés sur la Vie avec un grand V, aimant à se réaliser, sans forcément avoir eu à adhérer à un système religieux, par l’expérience. (…)

Ceux-là, ils profitaient de la vie, étaient relax, cool, rigolos. Alors que moi j’avais vécu dans un climat sinistre, en famille, à l’école. Gros contraste ! (…).

Ça a été une phase intermédiaire, avant d’arriver à ce qui est ésotérique. Vers vingt cinq ans, j’ai rencontré des gens qui se sont dévoilés comme faisant partie d’organismes traditionnels ou philosophiques. Ça m’a intéressé. Ils étaient francs-maçons, rose-croix, anthroposophes. J’ai tout de suite senti qu’il y avait du bien là-dedans. (…)

Vu le travail qu’un musicien doit faire pour maîtriser son instrument, il y a un moment où on ne trouve plus les réponses dans les livres. Et c’est ainsi que j’ai fini par aller plus loin et m’inscrire à l’Amorc 7 Association Mondiale de l’Ordre des Rose-Croix. . (…) J’avais aussi des visions d’aura, des rêves prémonitoires ou des rêves énigmatiques. (…) Exemple : le légat 8 Un des chefs de l’ordre des Rose-Croix Amorc. de l’Amorc m’apparaît et me dit ce qui va se passer dans les dix prochaines années. »

Michel : « Tu peux me donner un exemple de rêve prémonitoire que tu as fait ? »

Longue hésitation puis :

« Je me souviens d’un rêve que j’ai fait il y a quelques années, je ne sais plus quand : la femme d’un copain décédée et j’ai été prévenu de son décès !  Dans le rêve, elle s’approche de moi et me dit qu’elle est libérée. On pense qu’elle s’est suicidée : elle avait pris des cachets, car elle était malade des nerfs. (…)

Si j’ai franchi le pas, ça vient de mes deux profs, dont l’un avait quarante ans d’Amorc et l’autre était grande âme. J’ai eu des manifestations de la glande pinéale, des rayons qui en sortaient au contact de ces profs. Cela m’a aiguillé sur une dimension plus spirituelle de la musique, plus métaphysique, au-delà du plan physique du son. Je vois de l’aura sur tout. Je suis un cinesthésique : je transforme tout ce que je reçois en couleurs, par n’importe lequel des sens. L’air que je respire à une couleur. (…)

Un jour, les sensations pinéales ont disparu. Les concerts où ça pétait des flammes, tout a disparu, j’avais l’impression d’être coupé du public. Quand j’ai eu mon Prix de Conservatoire, je me suis dit qu’il fallait apprendre comment avoir de la présence sur scène et le contact avec le public. Ça avait été là, sans que je sache pourquoi, pendant plusieurs années. Puis un jour, plus rien.

C’est là que je n’avais pas d’autre choix que d’entrer dans une filière traditionnelle pour retrouver tout cela. À vingt-sept ans, je suis entré à Rose-Croix. J’y suis toujours. J’avais essayé d’autres trucs (Borg, pour la mémoire) : c’était pas mal, mais ça ne suffisait pas. (…)

J’ai retrouvé, en partie ce que j’avais perdu, pas littéralement, mais l’essentiel. Et d’autres choses en plus. J’ai cumulé pendant deux ans Martinisme 9 Martinisme : ordre initiatique fondé au XVIIIème siècle par L.C. de St Martin. et Rose-Croix entre vingt-sept et trente ans. Je suis sorti du Martinisme pour cause d’emploi du temps. (…) Quant à la sorcellerie, c’est pour trouver des réponses à des problèmes de base que j’ai ou à des questions que je me pose. Toujours par rapport à la musique. (…)

Mes loisirs : les soirées amicales, les bouffes (je suis gourmet). J’aime visiter les expos, foires. Je n’ai pas d’oratoire, car pas de place chez moi. J’aime aller dans la nature, nager, sauna. Je ne suis pas sportif. (…)

Mes objectifs dans la vie : gagner plus de fric, trouver un boulot où je sois à l’aise (dans la musique, mais pas forcément), me marier, et avoir des gosses oui, mais c’est pas mon problème en ce moment. (…) Mes élèves doivent profiter de ce que j’ai vécu. (…) J’aimerai aussi développer un côté musicothérapeute, pour ça. (…)

Mes lectures : Tintin, Gaston Lagaffe. Pas de romans. Je ne suis pas branché science fiction ni fantastique, ni heroic-fantasy, ni horreur. Je regarde la TV : des émissions de bouffe. Mais je ne suis pas un fana de la TV. Je ne vais pas au cinéma, ni au théâtre. Je vais à des concerts, bien sûr, avec des solistes ou des orchestres. Mais peu à l’opéra. »

Michel : « Si tu te maries, ta femme sera-t-elle aussi à l’Amorc ou dans la sorcellerie ?  Et tes enfants ? »

« Pourquoi pas. Je préfèrerai une femme qui est dans cette recherche, sinon on aura du mal à dialoguer. Les enfants ? On verra. »

Sonia

Née en 1955. Mariée, pas d’enfants. Niveau baccalauréat + 2. Secrétaire. Ex Rose-Croix, ex martiniste. Toujours membre d’une loge Franc-Maçon, et d’un autre Ordre magique que je ne puis nommer (celui d’où a été évincée Isabelle). Beaucoup de personnalité et de présence. Avide de visions et d’expériences paranormales (« fana » de Carlos Castaneda) : elle veut sentir concrètement les choses C’est cela qu’elle recherche dans la sorcellerie. Ainsi, sans doute, qu’un pouvoir sur les évènements.

Elle est très pratique, pragmatique, pieds sur terre, côté sorcellerie : « Si quelqu’un avait des problèmes d’argent ? Je lui ferai un rituel pour ça, bien sûr ! »

« Mon itinéraire ?  Famille plutôt paysanne dans l’âme, six frères et sœurs, un père surtout obsédé par l’idée de se constituer un patrimoine immobilier !  Pendant toute sa vie, il a passé ses loisirs à bricoler dans les trois maisons qu’il a construites successivement. (…) Mes parents sont incapables de jeter quelque chose : il y a un amoncellement de trucs inutiles qui encombre leur cour et leur cave depuis trente ou quarante ans ! (…)

J’ai toujours été différentes de mes frères et sœurs. Ils s’intéressaient à des trucs bêtes, au ras des pâquerettes. (…) Quand j’ai eu dix huit ans, je suis allée de dépression en dépression. J’ai fait plusieurs tentatives de suicide. (…) Ce qui ne m’a pas empêchée de réussir mes études. Et pourtant, le secrétariat, ça ne m’intéressait vraiment pas !  Moi, j’aurai aimé m’orienter vers la psycho, mais on m’avait découragée à cause de l’absence de débouchés. (…) En plus, je voulais quitter le plus vite possible le foyer familial. (…)

J’ai rencontré mon mari il y a dix ans maintenant. On s’est tout de suite bien compris, parce qu’on était sur la même longueur d’ondes. Il m’a introduite dans les milieux ésotériques. (…) J’avais beaucoup d’admiration pour lui, parce qu’il en savait beaucoup sur ces sujets, et qu’il pratiquait la magie. (…) J’espérais qu’il m’apprendrait. (…) Comme ce ne fut pas le cas, je me suis lancée dans la sorcellerie et dans la magie en m’affiliant à des groupes. (…)

Je n’ai pas beaucoup de loisirs, parce que je participe à des réunions de Franc-Maçonnerie, je suis dans un groupe de magiciens, et dans la sorcellerie aussi. Le temps me manque pour tout faire. (…) Je regarde la télé pour me détendre, surtout les films fantastiques ou d’horreur. Je lis beaucoup, surtout de la science fiction et des ouvrages sur l’ésotérisme. (…) J’écoute de la musique, surtout du classique. (…)

J’aimerai faire des expériences paranormales, avoir des visions et des états altérés de conscience. (…) Finalement, je crois que la vie me paraît plate et que je recherche des effets particuliers. (…) Je me serai volontiers droguée pour voir l’effet que ça fait, mais je n’en ai pas eu l’opportunité. (…)

Dès que j’aurai le temps, j’entreprendrai une grande opération magique sur la durée d’un cycle lunaire… Enfin, ça fait au moins cinq ou six ans que je dis cela. (…) Peut-être que je cherche à m’évader du quotidien ?  Oui, c’est possible. Mais je suis sûre qu’il y a une réalité là-dedans (dans les pouvoirs magiques et sorciers), il faut que je la trouve… »

 

Anne

Née en 1963. Enseignante. Niveau baccalauréat + 5. Vit en concubinage – et là aussi, le concubin n’est pas investi dans les activités occultes -. Pas d’enfants. Peu présente, peu assidue. A été « Rose-Croix » et martiniste. Présente dans le groupe par appétit du mystère. Son manque d’assiduité aux réunions, et son manque de participation à certains travaux magiques collectifs, l’on fait exclure du groupe en fin 1990, par vote démocratique.

« Ma famille est sans grand intérêt. Bourgeoisie aisée. Mon père a une profession libérale. (…) Mes parents voulaient que je sois enseignante ou que j’entre dans une profession médicale. J’ai choisi la moins pire : je n’avais pas envie de plonger mes doigts dans le sang, le pipi ou les problèmes psychologiques des gens. (…) J’ai obéi. (…) Moi, j’aurais eu plutôt envie de bosser dans le tourisme ou le journalisme. (…)

Mes loisirs : tout sauf le sport. J’adore la musique, j’aime le cinéma quand il y a un bon film, la télé quand il y a une bonne émission. Je lis beaucoup : des livres sur l’ésotérisme, la magie, les philosophies orientales, des romans. (…) J’ai fait du Zen pendant un an et demi, j’avais vingt deux ans. (…) J’y avais rencontré un jeune homme avec qui je suis sortie. Quand on a rompu, j’ai cessé d’aller au Zen. (…) Le côté « agir sans en attendre de résultat, de réaction », prôné par le Zen, ça ne me plaisait pas trop. (…)

Ensuite, j’ai rencontré des gens qui m’ont introduite à la Rose-Croix et c’est de là que j’ai eu des ouvertures vers le Martinisme. (…) Tout ça s’est fait naturellement, j’ai même eu l’impression que c’était une sorte de destin qui m’ouvrait une porte après l’autre. C’est en rencontrant Sonia que j’ai découvert la magie et la sorcellerie. Ça m’a passionnée. (…)

Côté vie personnelle, je me sens mieux équilibrée depuis que je vis avec mon partenaire actuel. (…) Il ne veut pas d’enfants. (…) Je pense qu’une femme peut s’épanouir en dehors de la maternité, surtout si elle a d’autres intérêts que métro-boulot-dodo-famille-maison. (…)

Je continuerai de toutes façons ma recherche dans le domaine de l’ésotérisme, même si on ne veut plus de moi dans le groupe. (…) C’est vrai que je suis instable et que ce n’est sûrement pas une qualité de sorcière. (…)

Pourquoi je m’intéresse à ces domaines ?  Parce que je pense que le monde est bien plus complexe et intéressant qu’il me semble, si on en juge par les apparences. (…) J’ai envie de savoir, creuser. C’est aussi pour cela que je faisais des camps de fouilles archéologiques pendant mes vacances, quand j’étais étudiante. (…) J’ai toujours un peu l’impression que la vérité est dans le passé ou dans d’autres civilisations. (…)

Je n’ai pas la mémoire des dates pour te donner ma biographie, et je ne suis pas assez vieille pour avoir envie de me pencher là-dessus. (…) Les choses et les évènements les plus intéressants sont encore à venir… J’espère. »

 

Dans le groupe de Bernard, il y a encore deux hommes, mais ils ont refusé toute implication d’eux-mêmes, de quelque manière que ce soit, à ce présent travail. Pour les situer tout de même :

L’un d’entre eux a fondé une entreprise, et cherche à utiliser la sorcellerie pour faire progresser son affaire et enlever des contrats.

L’autre est un marginal, disant mépriser l’ordre établi, les institutions en place, le « terrorisme de la science et le matérialisme de l’Occident et de sa prétendue civilisation. (…) Je ne veux donc pas mettre la moindre pierre dans cet édifice branlant. »

J’ai interrogé trois autres personnes, ne faisant pas partie du groupe de Bernard – ni d’aucun groupe -.

 

Julien

Né en 1950. Marié, sans enfants. « Mage-sorcier ». Il réside en Lorraine, mais est originaire d’Alsace, où il vient souvent pour des raisons familiales.

Il est guérisseur surtout, et officie aussi bien en prescrivant des remèdes à base de plantes, qu’en imposant les mains et en utilisant l' »énergie des cristaux », qu’en pratiquent des rites de guérison des envoûtements, des contre-envoûtements…  « Il y a plus de cas d’envoûtements que l’on imagine ! », dit-il.

Je n’ai pas pu obtenir beaucoup d’informations sur son cursus :

  • Sa famille d’origine : ouvrière, catholique, mais sans pratiquer la religion. Pas « branchée » du tout sur le paranormal.
  • Son épouse est vietnamienne et elle n’a pu avoir d’enfants – malgré toute la science magique de Julien ! -, à son grand regret.
  • Il avait été fonctionnaire pendant quinze ans, puis avait décidé d’arrêter.
  • Il s’était lancé en 1985 dans son activité actuelle, et y avait réussi.
  • Son bagage en sorcellerie et guérison, il le devait à son « père spirituel », un homme rencontré en Asie du Sud-Est, duquel il avait tout appris : c’était un réfugié cambodgien, à la fois bouddhiste et chaman, paraît-il. Cet homme, mort à présent, lui aurait légué son savoir-faire et ses talents.
  • Ses loisirs : TV, marche dans la nature. Un poker entre amis de temps en temps. Et les véhicules tout-terrain : Julien participe à des raids de 4×4 dans le Sud de la France.

Baptiste

Né en 1928 en Afrique du Nord. Vit dans le nord de l’Alsace. Surtout autodidacte. S’est marié, en 1988, avec une jeune femme de quelque trente ans sa cadette, qu’il aurait guérie d’une maladie déclarée incurable. Pas d’enfants. Fonctionnaire retraité. M’a été indiqué comme sorcier spécialisé dans les guérisons. A exigé le secret absolu quant à son nom et son lieu de résidence, car il se méfie de l’Ordre des médecins. Se définit « chaman » 10 Le chaman : personnage central des cultures chamaniques. Il est reconnu comme ayant accès aux techniques magiques. Il a des pouvoirs de communication avec le monde des dieux et des esprits. Il est guérisseur, intercesseur, psychopompe. C’est le plus souvent par une crise existentielle grâve (véritable initiation), une maladie, que la vocation du chamane se manifeste : signe d’une élection ou d’une décision de l’Invisible (quoique la transmission héréditaire soit possible également dans certains cas). Le chaman utilise différentes techniques. Par exemple : la divination, la transe, le voyage et les visions extatiques, l’association ave certains esprits, les rites d’ascension et de descente dans les mondes souterrains, les sacrifices, le vol magique… et mage plutôt que sorcier. Pratique aussi la « guérison des habitats », en en chassant des ondes ou les esprits néfastes. Officie depuis une quinzaine d’années dans sa branche actuelle.

« Mes parents étaient fonctionnaires (…). Mon père avait, je pense, certains pouvoirs psychiques de prémonition, mais il n’y attachait pas d’importance et ne les a pas développés. Il n’y a rien d’autre à signaler sur le plan ésotérique dans ma famille. Mon père avait rêvé -j’avais dix ans – du numéro gagnant de la loterie, par exemple. Et qui a gagné effectivement une grosse somme. Mais ce n’est pas lui qui avait le billet. (…)

J’ai toujours été guérisseur. Tout enfant, j’étais imprégné par ce que j’étais. Plusieurs personnes m’avaient dit que j’avais des pouvoirs de guérison : dès l’âge de huit ans, j’ai rencontré un voyant arabe qui me l’a dit. D’autres encore, plus tard. Mon don de guérison était déjà là dans des vies antérieures, je pense. (…) Mon premier « patient » était une femme d’un certain âge qui était au seuil du « grand passage », la mort, et qui avait très peur de mourir. Je n’ai pas pu la guérir, mais j’ai pu lui permettre de mourir sereinement. J’étais à peine adolescent. »

Michel : « Quels objectifs poursuivez-vous dans cette vie ? »

« Je n’en poursuis pas. Je me meus dans le grand courant de la vie, c’est tout. Je n’ai pas de besoins. Je vis dans une partie d’un grand appartement avec mon épouse. Nous y avons des chambres d’amis. Beaucoup de gens y passent. (…)

Mes loisirs : autrefois, j’ai beaucoup lu. Dans tous les domaines. Aujourd’hui, je lis parfois des magazines. J’écoute et je fais de la musique. Je regarde un peu la TV. Je vais rarement au ciné. Je regarde surtout les documentaires sur la nature, les animaux. (…)

Mon programme quotidien : coucher vers deux heures du matin, lever vers huit ou neuf heures. Je m’occupe de mes rendez-vous. Je ne suis pas esclave du temps, je vis un peu en dehors du temps. »

 

Enéa

Enéa est le nom qu’elle a choisi pour figurer dans ce mémoire (j’ai vérifié : les aventures d’Enée, cela ne lui dit rien) : « Cela sonne bien et est très proche d’un mot de pouvoir 11 Mot de pouvoir : formule verbale, supposée avoir un pouvoir de mise en contact avec l' »Invisible » et de transformation de la réalité concrète, si elle est prononcée comme il faut, quand il faut, par le sorcier. très puissant ».

Née en 1938, en Finlande. Son premier mariage l’amène en France, où elle restera. Elle est trois fois divorcée. Pas d’enfants. Vit seule actuellement. En sorcellerie depuis bien 40 ans, dit-elle : initiée à 12 ans par trois femmes de sa famille. Enéa ne fait pas partie d’un groupe et est très individualiste. Elle est commerçante, et semble prospère. Très forte personnalité, intelligente. Belle. Beaucoup d’humour, rit souvent. Vêtements classiques, mais toujours avec une note excentrique (bijou, foulard…). Elle parle le français pratiquement sans accent.

C’est Bernard qui m’avait parlé d’Enéa en automne 1989. Je l’ai contactée au printemps 1990, à son magasin.

Les manœuvres d’approche furent ardues : je n’osai aborder le sujet de front 12 Mon intérêt pour elle, sorcière. L’idée du sujet de ce mémoire ne m’est venue que plus tard . Je la sentais fine et intuitive. Et elle me « voyait venir ». Je la fis parler de son pays tout d’abord, la Finlande. Je lui parlai de Bernard, et c’est ainsi que je pus entrer en grâce. Mais il n’a pas été facile d’obtenir l’autorisation de prendre des notes au cours de nos entrevues.

Enéa n’a pas grande estime pour la sorcellerie de Bernard : « du bricolage », dit-elle.

C’est Enéa qui, au printemps 1991, me servit de « passeport » pour rencontrer Baptiste et Julien.

Enéa n’a guère envie de parler de ses maris, et élude les questions personnelles. Pourquoi elle n’a pas d’enfants ?  Parce que dans cette époque destructrice, ses enfants n’auraient pas été heureux.

« Tous ceux qu’il m’est arrivé d’aider par la sorcellerie sont mes enfants. » dit-elle en souriant d’un air entendu.

Aide-t-elle encore par la sorcellerie ?  Rarement. Pourquoi ?  Parce qu’elle a assez donné, me dit-elle, sans vouloir préciser.

Sa famille d’origine est paysanne, chrétienne. C’est chez les femmes de sa famille que l’on venait lorsqu’il y avait un problème insoluble dans une ferme : animaux ou enfants anormalement malades, par exemple. Et elles le solutionnaient la plupart du temps.

Michel : « Pourquoi les femmes ? »

« Parce que les femmes sont bien plus douées que les hommes pour la sorcellerie. »

Michel : « Partout ? »

« Oui, partout. Les femmes sont sorcières dans l’âme – toutes les femmes, mais la plupart ne le savent pas ! – certaines sont plus douées que d’autres. »

Qu’est la sorcellerie pour Enéa ?

C’est l’aptitude à entrer en contact avec des forces résidant dans le monde invisible. Celui-ci côtoie le monde visible. Une fois en contact, la sorcière peut utiliser ses forces pour ses buts à elle. C’est par des initiations successives, qui sont à la fois apprentissage et épreuves, que la sorcière parvient à se réaliser.

Combien de temps faut-il à quelqu’un de doué pour être sorcière ?

Pour Enéa, quelqu’un de doué l’est à la naissance. Pour que ça se révèle, il suffit parfois d’une fraction de seconde à n’importe quel âge. Quelques mois à quelques années peuvent suffire pour asseoir les bases des techniques et du savoir.

Et pour elle ?

Elle a été désignée à sa naissance par les femmes de sa famille, car reconnue sorcière. Sa formation en ce sens a duré de l’âge de douze à l’âge de dix huit ans. Elle a porté sur l’apprentissage des plantes, de certains rites et invocations. Puis elle est partie étudier à Helsinki et c’est là qu’elle a rencontré son premier mari – elle avait vingt ans – avec lequel elle est venue en France. Enéa « travaille » beaucoup avec les plantes, avec une forme de transe qu’elle appelle « chamanique » et parle des sortes de « voyages » vécus mentalement, qui ressemblent fort à des « voyages chamaniques » tels que les évoquent les spécialistes du chamanisme.

Je ne suis pas arrivée à savoir si c’est de la culture ou des expériences vécues. Mais Enéa m’a dit qu’elle m’emmènerait un jour pour un de ces voyages.

J’attends.

 

 

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