Morts, revenants et société

      Tel est le bilan actuel de l’évolution de la perception du revenant. Notre société a fini par bannir la mort de la conscience des individus. Les morts n’ont plus droit de cité parmi les vivants, ils sont chassés, niés. De ce fait la mort devient une angoisse, pour certains une obsession. Qui peut prendre différentes formes, notamment celle de la peur de vieillir, du culte de l’éternelle jeunesse, culte du corps beau et bien fait, sans rides. Ce discours médiatique circule sur toute la planète, dans les sociétés occidentalisées. C’est une fuite en avant, une fuite de soi-même, une fuite de la condition humaine. Car, quelle que soit la volonté des médico-technocrates de vouloir pousser toujours plus loin l’arrivée de la mort, elle est inévitable. Et ce message, celui que nous crie la mort, c’est qu’elle sera toujours là. Et qu’elle n’est pas une horreur : ce sont nos fantasmes qui en ont fait une horreur. Elle est un passage, vers un autre stade de vie, elle est un rite de passage, une initiation vers un état supérieur à celui d’avant le passage.

      Si nous acceptons de regarder le phénomène de la mort en face, nous comprendrons sa valeur. Les témoignages de milliers de gens ayant vécu une expérience de mort rapprochée rapportent que c’est une expérience unique et merveilleuse. Beaucoup auraient aimé ne pas revenir ici. Car, disent-ils, ici, sur cette terre, là est le vrai enfer, pas dans l’au-delà.

      Il est vrai que de nos jours, les phénomènes de hantises sont rares. Mais sont-ils aussi rares que cela ? Peut-être les gens ont-ils peur de parler, de se ridiculiser. Car, aujourd’hui, parler de revenants, c’est s’attirer des moqueries, des rires. Et cette attitude est probablement une attitude de refoulement.

      En 1958, Aniela Jaffé, disciple de C.G Jung, a publié les résultats de son enquête sur les revenants[1]. Elle a montré :

  • que les morts apparaissent à leurs proches parents et amis
  • que l’apparition signifie le plus souvent le décès prochain du destinataire
  • qu’il n’y a plus que des ectoplasmes
  • que le fantôme se manifeste au moment du décès.

      Hasard, hallucination ou réalité ? Claude Lecouteux pense que la disparition des revenants est due au traitement de la mort dans notre société. En 1986, TF1 a diffusé une série d’émissions sur la mort, avec notamment la participation d’Elisabeth Kübler-Ross. Bernard Martino, le réalisateur a eu un jour une surprise :

            « Fin octobre 1986, tandis que TF1 diffusait chaque mercredi notre série d’émissions, une cinquantaine de manifestants se présentèrent devant la rue Cognacq-Jay avec des banderoles sur lesquelles on pouvait lire : On veut des vivants pas des mourants. Ils hurlaient TF1 nazie, halte à l’euthanasie, et il y avait même pour faire bon poids, une femme sandwich avec une pancarte sur laquelle je lus en me frottant les yeux : Martino au poteau !. »[2]

      Lui aussi a été choqué par cette attitude envers un phénomène naturel. Toutes les personnes qui s’occupent de ces problèmes de l’accompagnement des mourants sont d’accord pour affirmer que notre système social présente une anomalie dans ce domaine. Anomalie qui est nourrie par le corps médical qui, d’une part, considère avant tout le corps humain comme une machine, et, d’autre part, qui fuit devant la réalité de la mort :

            « … essayer de réintégrer la mort dans la vie quotidienne est une démarche fondamentalement subversive, implique une modification en profondeur des mentalités, des comportements et des mœurs, peut supposer à terme une remise en cause d’un mode de pensée occidentale que certains jugeront dangereuse. »[3]

      C’est clair, la mort dérange. Surtout dans l’idéologie de la société de consommation. Car même si, dans une logique économique, la mort est encore un lieu de transaction (enterrements…), le mort, lui, n’a plus aucun intérêt économique :

            « Visiblement, la société occidentale ne sait que faire de ses morts. Une intime terreur préside aux rapports qu’elle entretient avec ces ï étrangers î. Voici des corps qui, brusquement, cessent de produire, arrêtent de consommer. Voici des masques qui ne répondent à aucun appel, résistent à toutes les séductions, refusent obstinément et comme en triomphe de répondre aux ordres, de donner la moindre prise aux flatteries et aux corruptions subtiles que, d’ordinaire, la société marchande utilise pour gouverner les vivants. Pis que cela : les morts témoignent entre eux d’une rigoureuse solidarité. Ils sont en effet parfaitement égaux les uns par rapport aux autres. Étranges contemporains, ces morts ne se laissent classer nulle part, et leur comportement gêne prodigieusement la belle machine productrice de biens inutiles qui est la principale raison d’être de la société d’exploitation. Évènement quasi clandestin, la mort de nos semblables est refoulée par le groupe aux confins extrêmes de l’existence collective. »[4]

      Scientifiquement, donc, il n’est pas possible de prouver l’existence d’une vie après la mort. Mais en dehors de la science, se profile tout un champ du vécu à explorer. Il est clair que s’il est acceptable d’envisager une vie après la mort, il est beaucoup plus difficile d’accepter que des trépassés puissent se manifester, se montrer, déplacer des objets, ou communiquer avec nous. Pourtant, des choses troublantes existent. C’est de cela que je vais parler maintenant.


[1] Claude Lecouteux, Fantômes et Revenants au Moyen-Âge, Paris, Ed. Imago, 1986, page 232.

[2] Bernard Martino, Voyage au Bout de la Vie, Paris, Ed. Ballands, 1987, page 52.

[3] Bernard Martino, Voyage au Bout de la Vie, Paris, Ed. Ballands, 1987, page 51.

[4] Jean Ziegler, Les Vivants et la Mort, Paris, Ed. du Seuil, 1975, page 34.