Neo et techno-chamanisme

Comme vu précédemment : l’ENOC n’est pas une chasse gardée, réservée à quelques-uns afin d’étayer leur pouvoir sur autrui. La capacité à entrer en ENOC appartient à chaque être humain, parce que c’est une aptitude naturelle à l’espèce humaine…

Toutefois, mis à part les ENOCs plus ou moins courants (rêve, rêverie) et ceux qui adviennent spontanément, il est nécessaire de disposer de moyens pour les faciliter. Comme nous l’avons vu, les sociétés humaines, au fil du temps, ont su trouver différentes techniques pour cela et elles ont utilisé les moyens à leur portée pour induire les ENOCs :

  • Moyens chimiques : substances diverses, en général tirées du végétal (champignons et autres plantes, alcools, etc.), fumigations…
  • Moyens environnementaux : obscurité, lumières, lieux particuliers…
  • Moyens corporels : chants, danses, postures…
  • Moyens psychologiques et culturels : initiations, traditions et convictions/croyances ; compréhension, connaissance et vision du monde…
  • Moyens humains : maîtres et guides, groupe culturel…
  • Moyens techniques, « outils » : instruments de musiques et, tout particulièrement, les tambours et percussions…

Certes, dans les cultures traditionnelles, il y a des gens qui sont plus « spécialistes » des ENOCs que d’autres : chaman, voyant-guérisseur, thérapeute, mage/sorcier… Mais l’accès aux ENOCs n’y est généralement interdit à personne : la vocation, l’appel, le désir de se mettre au service de la collectivité ou encore d’accroitre le pouvoir personnel, tout cela lance un moteur capable d’« ouvrir les portes », au prix tout de même d’un apprentissage ainsi que d’un conditionnement librement acceptés et aussi de l’utilisation des moyens adéquats. De plus, certains ENOCs, tels que l’aptitude à entrer en transe par exemple, sont souvent acquis par tout un chacun par simple participation réitérée à des cérémonies et à des rites courants :

  • Dans une kamlenyi (ou kamlanie), qui est un rite de guérison dans le chamanisme sibérien, il est fréquent que des participants – et le malade – entrent en transe
  • Pendant une cérémonie vaudou, chaque présent – et pas uniquement le prêtre qui officie – est susceptible de devenir le réceptacle d’un Loa (« Esprit » du vaudou)
  • Chez les Anasterides déjà évoqués, ces Grecs chrétiens orthodoxes qui marchent sur le feu pour célébrer Ste Hélène : c’est à la troisième participation au rite que le novice, conduit par un « ancien », marche à son tour sur le feu. Ainsi, c’est en y assistant deux fois en étant seulement spectateur qu’il acquiert l’aptitude à entrer en transe et à traverser, pieds nus, les braises à plus de six cent degrés centigrades
  • Pendant mes recherches pour ma thèse de doctorat en Anthropologie, j’ai fait expérimenter des ENOCS à des sujets volontaires, tous Occidentaux, en particulier avec des postures de transe découvertes par Félicitas Goodman. Tous sont entrés en transe, certains même à la première fois, d’autres plus tard.

Je pourrai multiplier ces exemples qui prouvent que des ENOCs sont effectivement à la portée de chacun d’entre nous, pour peu que l’on fasse ce qu’il faut pour les atteindre. Ainsi, en fonction de leur choix, les humains restent libres d’utiliser ce qui est à leur disposition pour expérimenter ou non les ENOCs (on ne connaît pas de culture dans laquelle on contraint qui que ce soit à s’y entraîner[1]). Il en est de même dans notre société occidentale : les moyens sont à la portée de qui les cherche. Aujourd’hui il y a des outils tout à fait spécifiques à notre monde technologique occidental.

Nous disposons aussi d’outils efficaces que nous allons découvrir dans la suite. Auparavant, voyons rapidement le déroulement des évènements qui a amené au néo-chamanisme puis au techno-chamanisme.

Le Néo-Chamanisme

Pour que cette évolution vers le néo-chamanisme ait été possible, il a fallu que des personnages exceptionnels marquent leur époque. J’en ai déjà évoqué certains plus haut. Retrouvons-les maintenant avec quelques autres :

  • En 1969, le professeur de psychologie Charles Tart (Université de Californie à Davis et Université Stanford) fait paraître la première édition de son anthologie sur les états altérés de la conscience, livre qui reste encore aujourd’hui une référence dans ce domaine
  • La même année, Carlos Castaneda, anthropologue américain travaillant sur une ethnie amérindienne – les Yaqui – publie sa thèse qui donne les résultats de son enquête ethnographique auprès d’un chaman de cette ethnie. Ce travail devient un best-seller mondial traduit en de multiples langues
  • Vers la fin des années 1970, dans le droit fil de ces travaux et de bien d’autres, l’anthropologue américain Michael Harner, propose à la suite de ses recherches dans le domaine de l’Anthropologie Expérimentale des moyens permettant à tout Occidental qui le souhaite d’expérimenter des états chamaniques. Harner, qui était jusque-là estimé de ses pairs, est alors subitement « descendu en flèche » par ses honorables confrères. Ce qui les dérange, c’est l’idée que tout être humain qui s’y entraîne peut, par lui-même et hors du contexte culturel des peuples traditionnels, vivre des ENOCs chamaniques tels que :
    • Le voyage chamanique
    • L’alliance (qu’elle soit métaphorique ou réelle) avec des aides d’autres plans de réalités – animaux de pouvoir, esprits-guides, esprits-aides ou servants…
    • La capacité à opérer des guérisons chamaniques (sur soi, sur autrui), au niveau physique ou/et psychologique
    • L’acquisition de connaissances spéciales…

Pendant cette même décade[2] :

  • Felicitas Goodman, anthropologue (Denison University – Ohio), fait vivre à ses étudiants des transes induites par des postures physiques particulières et des battements à la fréquence de 3 Hz. Ses cours portent sur ses travaux de recherche faits sur des groupes religieux chrétiens pratiquant en transe la glossolalie (« parler en langues ») lors des cérémonies et des cultes. Dans le contexte de cet enseignement, ses étudiants lui expriment le souhait d’essayer à leur tour de vivre des ENOCs. De cette requête naît la technique des Postures de Transe, très efficace et rapide pour induire des ENOCs
  • Stanislav Grof, psychiatre, prend la responsabilité d’une Unité de Recherches (Hôpital d’état Spring Grove – Maryland). L’objet de ce travail est une thérapie psychédélique : l’administration contrôlée de LSD à des cancéreux en fin de vie et l’observation des états de conscience que cela provoquait (le but étant de chercher à soulager les malades par les ENOCs provoqués ainsi). Le travail de S. Grof devait déboucher par la suite sur la Psychologie Transpersonnelle, où le LSD fut remplacé par une respiration spéciale (appelée la respiration holotropique[3]) facilitant l’obtention d’ENOCs dans une visée thérapeutique
  • Raymond Moody, médecin, fait paraître son premier livre – qui sera suivi de deux autres plus tard – sur les descriptions des NDE (near death experience – en français EMI : expérience de mort imminente), ces ENOCs qui sont des ressentis de décorporation et souvent d’extase vécus par des malades en état de mort clinique. Les livres de Moody sont des best-sellers mondiaux, ce qui permet à nombre de personnes ayant vécu une NDE d’en parler enfin : ils ne s’y seraient pas risqués auparavant, de peur d’être catalogué « fous »
  • Robert Monroe, ingénieur, sort son premier livre dans lequel il raconte ses expériences en OBE (out of body experience : autoscopie – sortie de la conscience hors du corps). Puis il met au point la technique « HemiSync », c’est-à-dire la stimulation sonore particulière par sons binauraux permettant d’obtenir une réponse du cerveau sous la forme de la synchronisation des deux hémisphères cérébraux[4].
  • Les Green poursuivent le mouvement avec leur ouvrage dans lequel ils rendent compte de leurs travaux avec le biofeedback (un appareil détectant les variations des émotions) et de leurs résultats sur des personnes en ENOCs
  • Ils sont suivis par Cade et Coxhead, lesquels, en plus du biofeedback, utilisent un autre appareil, le Mind Mirror : une sorte d’EEG permettant de visualiser les différences d’activité entre les deux hémisphères cérébraux lors de transes vécues par des sujets.

Il faut savoir que ces temps avaient été préparés antérieurement par les recherches de John Lilly sur le caisson d’isolation sensorielle (qu’il avait mis au point déjà en 1965 après quelque dix ans d’expérimentations), et par les récits d’ENOCs vécus personnellement et souvent de façon spontanée par des auteurs comme Aldous Huxley, Antonin Artaud, Timothy Leary et d’autres…

Ce sont donc là les principales fondations du néo-chamanisme puis du techno-chamanisme. C’est grâce à ces travaux et à ces auteurs[5], que l’homme d’Occident a pu retrouver la capacité à entrer en transe, à vivre des ENOCs.

[1] Sous la réserve des initiations de puberté dans les sociétés traditionnelles : leur fonction principale est de faire entrer l’enfant dans le statut d’adulte, et cela implique souvent l’apprentissage d’ENOCs pour faciliter cette transition, cette croissance psychologique et sociale.

[2] Vous trouverez les titres des livres dont il est question dans cette partie dans la bibliographie à la fin de cet ouvrage.

[3] D’excellentes informations sur cette technique se trouvent dans : La Respiration Holotropique – Dr Patrick Baudin et Marie Torn – Ed. Souffle d’Or.

[4] Nous retrouverons les sons binauraux plus loin dans la partie de ce livre où il est question des moyens pratiques du techno-chamanisme.

[5] Et à d’autres encore – dans le contexte de ce livre, je ne peux pas tous les nommer.