Neurophysiologie et ENOCs

Il y a des millénaires, l’humanité découvrit que l’on pouvait taquiner le cerveau pour induire de profonds changements de conscience. / Marylin Ferguson , journaliste scientifique

Posons tout de suite ceci :

Les états non-ordinaires de conscience (ENOCs) sont la clé du chamanisme.

L’ENOC est différent de l’état de conscience ordinaire (ECO), qui est celui que chacun de nous expérimente dans son quotidien. Pour bien comprendre, voyons cela de plus près.

États de conscience…

ECO et ENOCs sont des états de conscience.

Définissons ce qu’est un état de conscience : un état de conscience est la manière dont on est conscient à un moment donné (de soi-même, de sa vie, de ses pensées, de ses actes, des évènements, des interactions avec l’environnement et avec les autres…).

ECO

Notre état de conscience ordinaire est un outil, une structure, un mécanisme d’intégration qui nous permet d’interagir avec une certaine réalité sociale acceptée – un consensus de réalité. /
Charles T. Tart, Ph. D. en psychologie

Qu’est donc un ECO, un état de Conscience Ordinaire ?

Un ECO, c’est l’état de conscience habituel, celui du quotidien. C’est l’état de veille, celui dans lequel on vaque à ses occupations journalières pour travailler, s’ adapter à l’environnement, fonctionner rationnellement, communiquer par les mots, le langage, avec les autres, résoudre les problèmes que pose la vie et réagir aux choses et aux événements usuels. Un ECO est soumis aux croyances en la logique et la causalité, telles qu’elles sont communément acceptées par la culture dont on participe.

L’ECO, c’est un état de conscience que nous connaissons tous, tous les jours, et sur la plus grande partie de la période de veille. On y mange, on y parle, ou y travaille, on s’y déplace. Mais on n’y dort pas, on n’y rêve pas : car sommeil et rêve correspondent à certains types d’ENOCs – et il est bien évident que, dans sommeil et rêve, l’on n’est pas dans des états ordinaires de conscience[1] imprégnés par le rationnel. En effet, dans le sommeil, la conscience (dans son sens habituel de moyen d’être conscient de soi et de son existence) n’est guère activée. Et dans le rêve où tout est possible, plastique, modulable, il y a acceptation sans réserve de tous les contenus, de tous les scénarios qui sortent de toute évidence de la logique banale. La conscience est alors dans un autre état, dans un état modifié par rapport à l’ECO – dans un état non-ordinaire de conscience.

L’ECO est banal.

Ce qui caractérise un ECO :

  • C’est ce qu’il est : plutôt neutre, usuel, banal. Il est orienté sur l’extérieur de soi-même ; il permet d’être intelligible pour autrui ; il est « dicible » ; il maintient dans le cadre de ce qui est un comportement « normal » pour la société
  • Et ce qu’il n’est pas : il n’est pas caractérisé par des aspects psychologiques et mentaux non-habituels tels que exaltation, jouissance, concentration, créativité, implication, découverte. Il n’est pas orienté sur l’intérieur de soi-même ; il est en général plus difficilement explicable à autrui : plus indicible.

ENOCs

L’oubli occidental de la transe en tant qu’activité collective, qui est un fait historique, constitue un appauvrissement (…). Et surtout, dans la mesure où nous n’acceptons pas de donner libre cours à cette potentialité, nous sommes comme atrophiés par rapport à d’autres cultures. Nous refusons de voir que cette possibilité est toujours à notre disposition et qu’elle pourrait, si nous décidions un jour de l’inscrire parmi les pratiques collectives reconnues chez nous, à la fois améliorer notre connaissance de ces états et modifier la vie de notre société. / Georges Lapassade, anthropologue

Les ENOCs, eux, peuvent ouvrir à tout cela : enthousiasme, trouvailles… Ils permettent l’accès à autre chose que le monde ordinaire – et même parfois avec des ressentis émouvants, exaltants, supérieurs, océaniques… Parvenir à entrer en ENOC est si désirable que toutes les cultures humaines[2] ont cherché des moyens pour y parvenir. Les cultures traditionnelles ont mis au point des méthodes d’induction d’ENOCs et elles nous les ont transmises à travers les peintures rupestres, la tradition orale, des mythes et des rites, la statuaire, les symboles des contes, les enseignements ésotériques…

Ces techniques, ces méthodes, visent toutes à fasciner la conscience ordinaire, à la mettre en veilleuse, de manière à ce qu’un ENOC puisse se manifester car ce qui brouille l’ENOC, ce qui l’empêche de se manifester, c’est bien le barrage que fait l’ECO. Aussi, il faut apprendre à entrer en ENOC. Car, à part le sommeil et le rêve, qui sont des ENOCs sur lesquels on n’a spontanément que peu de contrôle[3], l‘accès à des ENOCs est le plus souvent lié à un entraînement volontaire utilisant certaines techniques, ou bien à une démarche initiatique.

Différents ENOCs

Certains qualifient les ENOCs d’« états supérieurs de conscience » : en effet, ils sont loin de la banalité, de l’ordinarité et de la platitude de l’ECO.

Les ENOCs sont de différentes sortes :

  • Certains surviennent spontanément. Par exemple dans le cas de Jean-Jacques Rousseau qui raconte comment, à la suite d’un accident (un choc violent où on le crût même mort pendant quelques instants), il perdit le sens de son identité personnelle et entra dans un état de calme et de réelle béatitude. Dans ses Rêveries d’un promeneur solitaire, il écrit que ces quelques minutes de vacuité et d’extase sont le plus grand et le plus beau moment de sa vie d’homme[4].
  • Toutefois, les ENOCs concernant le chamanisme sont provoqués et contrôlés et non pas incidents et anarchiques[5]: ce type d’ENOC est l’état mental permettant le glissement vers « autre chose » : vers une autre réalité ou encore vers les contenus profonds de l’être[6] ?

Un ENOC peut être induit : par soi, par quelqu’un d’autre, par des moyens divers tels que le rythme, le son, la musique, la danse, la gestuelle, l’absorption de substances, le contexte… Le langage courant a des mots pour ces types d’ENOCs :

  • Rêverie
  • Relaxation, états sophroniques
  • Méditation
  • États contemplatifs
  • Forte concentration
  • Créativité, inspiration
  • Hypnose, auto-hypnose et états hypnagogiques
  • Rêve et rêve lucide
  • Vision
  • Transe
  • Extase
  • Révélation – effet « Eurêka »
  • Illumination – satori
  • OBE (Out of Body Experience, c’est-à-dire expérience hors du corps)
  • NDE (Near Death Experience, c’est-à-dire expérience de mort imminente : EMI en français)

Dans les ENOCs, l’un ou les autres (pas forcément tous à la fois) des aspects suivants du vécu ordinaire sont altérés[7] :

  • Le sens du temps
  • Le sens de l’espace
  • Le sens de l’environnement, des autres présents s’il y en a
  • Le sens et la perception du corps
  • Le sens et la perception du Moi.

Le cerveau

Intéressons-nous au cerveau humain. Pour autant qu’on peut le savoir actuellement : il est le siège de la conscience – et donc des états de conscience. Aujourd’hui et grâce aux extraordinaires progrès de l’imagerie médicale, on a pu observer le trajet objectif d’une pensée dans le cerveau (par tomographie à émission de positons) ou bien la réaction objective consécutive à l’arrivée d’une image subliminale ayant pénétré pendant une fraction de seconde dans le regard (par IRM fonctionnelle).

Si, selon les croyances du chamanisme, d’autres mondes existent, jouxtant le monde visible, l’« interface » entre « ici » et « là-bas » ne peut être que le cerveau… Notre inestimable cerveau comporte des dizaines de milliards de cellules neuronales (les chiffres donnés par les spécialistes vont de dix à cent milliards !) et le nombre des liens et connexions possibles entre eux donne un chiffre qui serait supérieur au nombre d’atomes que contient l’univers connu !… De plus, il est marqué par une certaine dualité – qui peut être harmonique et complémentaire ou bien dysharmonique, déséquilibrante et appauvrissante…

Deux « Cerveaux »

L’être humain est contradictoire, multiforme, parfois paradoxal, capable de volte-face, de comportements aussi bien réfléchis qu’irréfléchis, de pulsion, de compulsions… Il peut, et  sincèrement à chaque fois, dire et penser « blanc » un jour et « noir » le lendemain. Chacun le sait intuitivement ou par expérience – tout se passe comme si l’être humain avait deux aspects, deux « esprits », qui sont fondamentaux.

L’un :

  • Dit « je »
  • Parle, c’est-à-dire utilise les mots, le langage verbal
  • Analyse
  • Contrôle, calcule, planifie
  • Agit
  • Nomme et juge
  • Surveille l’heure et le calendrier
  • Se réfère au passé pour comprendre le présent
  • Met en catégories
  • Est rationnel
  • Est intelligent (dans le sens : intellectuel)
  • Il reste dans le quantifiable, le mesurable, le répétitif, le routinier
  • Il est actif dans l’état de conscience dit « ordinaire » (ECO)
  • Il a besoin de se reposer, de dormir
  • Il est le Logos

L’autre :

  • Apprécie,
  • Ressent
  • S’émeut
  • Jouit
  • Répond à la nouveauté
  • « Lit entre les lignes », surveille le langage non-verbal
  • Est intelligent dans sa logique propre (qui n’est pas forcément celle de l’intellect, de la « raison-raisonnante »)
  • Est holiste, globalisateur
  • S’adapte, réagit
  • Fait preuve de flair, d’instinct, d’intuition
  • Est émotionnel
  • Inspiré et créatif
  • Il ne dort jamais et est actif et vigile en permanence
  • Et il peut lancer des « sondes » vers d’autres réalités que les « mesurables » : aborder des états non-ordinaires de conscience (ENOCs) – rêves, intuition, transe…
  • Il est l’Éros.

Les deux hémisphères cérébraux ont chacun leurs « spécialités » :

  • Le cerveau gauche est rationnel, logique, c’est la « raison-raisonnante », « l’intellect intellectuel » et analyseur : il maîtrise et contrôle le langage, calcule, raisonne, fait des plans, compartimente, classe, organise, mesure et… surveille l’heure et le calendrier… Il est évidemment corrélé à l’ECO.
  • Le cerveau droit est lié à l’émotion – peur, plaisir, sensualité, colère, joie, amour, haine, dégoût, jalousie, passion… –, et aussi à l’instinct, à l’intuition : ce n’est pas un maître du langage, mais il est musical, poète, imaginatif, créatif, analogique, réactif, et extrêmement sensible au symbole et à la métaphore… Il est corrélé à l’ENOC.

Synchroniser nos deux hémisphères cérébraux

C’est un lieu commun de dire que dans notre culture occidentale – qui jusque-là s’est montrée idolâtre de la « raison » – c’est le cerveau gauche qui est à la fois valorisé, particulièrement sollicité et donc entraîné. Et cela au détriment du cerveau droit, qui est moins valorisé, moins sollicité et donc sous-entraîné. De ce fait, l’hémisphère gauche devient dominant pour la plupart d’entre nous, ce qui limite alors la compréhension que nous pouvons avoir du monde (et de nous-même) à ce qui est mesurable et quantifiable – ce qui est évidemment appauvrissant : la quantité au détriment de la qualité, le « poids et mesure » au détriment du sens, de la signification… À titre de métaphore : c’est toute la différence entre s’extasier des beautés de la forêt (cerveau droit) et en comptabiliser les arbres (cerveau gauche)…

Cette survalorisation du cerveau gauche observée chez les Occidentaux tend à leur être mutilante : le « cœur » séparé du mental, sentiments et émotions muselés – sécheresse et rigidité guettent… Et de même peuvent guetter les problèmes psychologiques et psychosomatiques : chez certains, cette fragmentation finit par leur coûter l’harmonie, la force, la santé, la capacité à puiser dans leurs ressources, à s’ouvrir au sens – et pleinement aux sens, à la sensualité. Elle peut coûter aussi l’aptitude à créer et à y prendre plaisir, à innover… Et surtout, elle peut restreindre les capacités à lâcher-prise, à entrer en ENOC.

Le chaman n’a jamais été un être stupide et incapable de calculer ou de planifier (au contraire : il est généralement un excellent stratège) – il ne s’agit pas ici de « préférer » le cerveau droit au cerveau gauche, ni de chercher comment survaloriser le droit au détriment du gauche : les deux sont indispensables et d’ailleurs complémentaires. Ce qui est important, c’est que les deux hémisphères cérébraux puissent être synchronisés.

[1] Certains chercheurs considèrent toutefois que le sommeil et le rêve sont des ECOs dans la mesure où ils font partie du quotidien courant de chacun.

[2] Sauf l’occidentale (ainsi que le souligne G. Lapassade dans l’exergue ci-dessus) marquée par les « méfiances » inhérentes d’abord au christianisme puis à la science matérialiste.

[3] En s’y entraînant toutefois, le rêve peut devenir lucide et être contrôlé et utilisé pour certains buts.

[4] Cet ENOC l’a manifestement protégé, psychologiquement et probablement aussi physiquement : ses blessures furent infiniment plus bénignes que la violence de l’accident ne l’avait laissé présager.

[5] L’on connaît toutefois des ENOCs spontanés de l’ordre des transes chamaniques : par exemple certaines extases mystiques ou encore des initiations vécues en « rêve ». Mais, dans ces cas-là, c’est « l’entité initiatrice » (ou le Moi profond, ou l’Inconscient, ou la déité… – les façons de nommer cela peuvent varier et elles relèvent toutes d’interprétations ou de croyances subjectives) qui provoque et contrôle l’ENOC du sujet.

[6] Précisons que « autre réalité » ou « profondeurs du psychisme » ne sont évidemment là aussi que des choix d’interprétations et qu’il est certainement plus judicieux, moins limitatif et plus constructif, de considérer ces interprétations comme des métaphores de ce qui se passe et non comme des « réalités-réelles ».

[7] Les anglo-saxons appellent les ENOCs des « états altérés de conscience » (altered states of consciousness).