OBE – transe ecsomatique

L’OBE (Out of Body Experience – expérience de sortie hors du corps) est connue depuis très longtemps dans pratiquement toutes les cultures de la planète. Elle est décrite dans toutes les cultures chamaniques et on lui assigne alors les dénominations de vol magique, vol chamanique, voyage en esprit, voyage chamanique. Michael Harner l’appelle état de conscience chamanique (ECC). Chez les ésotéristes, on la nomme voyage astral ou dédoublement. Cette notion de double est d’ailleurs importante puisque le double est connu dans le chamanisme et dans l’ésotérisme. Mais pas uniquement.

Ainsi, les anciens Germains avaient une conception très élaborée de la sortie hors du corps. Ils décomposaient l’âme en trois parties :

Fylgjya : c’est le double de l’individu qui est comparable au Ka égyptien, une sorte d’esprit tutélaire prenant la forme d’une entité féminine ou d’un animal et protégeant la famille ou la personne qu’elle a adoptée. Fulgjya a deux fonctions, la première consiste en la protection — l’esprit tutélaire —, la deuxième en la prédiction qui a lieu pendant le rêve où le double apparaît et communique les informations utiles.

Hugr : est une force agissante ayant une vie propre. Hugr peut s’évader, prendre forme et réaliser les désirs de son propriétaire. « Le hugr, cette force qui va et dispose momentanément d’une personne pendant son sommeil , peut prendre une forme (hamr), une autre figure, humaine ou animale, et agir à distance, se montrer à un dormeur, intervenir corporellement. »[1] Hugr peut donc être responsable des bilocations et, pourquoi pas également, des phénomènes de poltergeist. Mais aussi, si l’on est visité par le hamr d’autrui, « la seule chose à redouter est de se faire piétiner la poitrine par Mara, le cauchemar, la jument de nuit, hamr de certains dieux ou de magiciens. »[2] Et là, nous entrons dans toute la problématique de la paralysie du sommeil avec les impressions d’étouffement et les histoires d’incubes et de succubes, problématique que je traiterai plus loin.

Hamr : est la forme interne de l’homme, celle qui détermine l’apparence extérieure. Un homme peut avoir plusieurs hamr, et, de plus, il n’est pas limité à son corps. Hamr peut voyager et alors, le sujet étant dans un état léthargique, hamr voyage sous plusieurs formes si nécessaire : la forme humaine et la forme animale, au choix.

Hugr est ainsi la force agissante, l’énergie spirituelle impersonnelle, mais maîtrisable par le chaman / magicien, qui anime hamr, la forme malléable et fulgjya, le double spirituel.

Le double est donc connu depuis longtemps et, suivant les époques et les lieux, il aura telle ou telle définition ou fonction. Ainsi le terme allemand Doppelgänger — le double qui marche — désigne une apparition grandeur nature avec des caractéristiques spectrales mais représentant une personne vivante. Cette apparition est rare et se produit généralement tôt le matin ou tard dans la nuit. Elle serait due à la fatigue ou au stress et les psychiatres et psychologues classent ce phénomène dans la catégorie de l’autoscopie, hallucination qui consiste à se voir soi-même.

« L’autoscopie est le terme technique qu’emploient les psychologues pour désigner l’hallucination consistant à se voir soi-même. Ce phénomène a été peu étudié. On sait cependant qu’il ne s’agit pas d’une hallucination d’ordre strictement visuel. En effet, de nombreux sujets on prétendu pouvoir sentir et entendre leur double, ce qui, d’après Graham Reed, psychologue à la York University de Toronto (Canada), semble suggérer que l’expérience pourrait être liée à la manifestation de souvenir ‘‘déplacés’’ — un phénomène de même nature que celui du ‘‘déjà-vu’’.

La théorie de Reed veut que l’autoscopie soit une conséquence hallucinatoire résultant de l’épilepsie et d’autres troubles cérébraux. D’autre part, le phénomène est plus fréquent chez les patients délirants qui présentent des désordres cérébraux. D’autre part, il s’inscrit aussi comme un des effets secondaires des crises chez les épileptiques.

Il est d’ailleurs significatif que les ‘‘Doppelgänger’’ figurent dans les œuvres de divers auteurs, victimes de trouble psychologiques graves, comme Edgar Allan Poe (voir le personnage de William Wilson), Guy de Maupassant qui souffrait d’autoscopie (Le Horla[3] est un être à la fois insaisissable et perceptible, manifestation d’une névrose hallucinatoire), Kafka ou encore Oscar Wilde. »[4]

Cette position est critiquable. Il suffit de se remémorer toute une littérature et un courant de pensée qui faisaient des chamans des malades mentaux épileptiques, pour se rendre compte à quel point il est facile d’éliminer des concepts gênants avec des théories pseudo-médicales.

Plus loin dans le passé, dans la tradition juive, le double était surnommé nephesh. C’était « un corps, animé, conscient, doué de la personnalité du vivant. Un corps fait d’une autre matière, plus légère, moins dense, plus subtile. »[5]

On trouve des témoignages étonnants en relation avec des doubles. Ainsi Arlis Coger reçut la visite, pendant plusieurs nuits, de sa femme décédée. Voici ce qu’il rapporte :

« Aujourd’hui, six octobre, c’est mon soixante-quinzième anniversaire, et le premier de la mort d’Anna. Je m’attendais à être déprimé mais je ne le suis pas parce que la nuit dernière Anna est revenue. Elle se tenait près du lit. Elle m’a pris dans ses bras et a soulevé mon buste, m’a enlacé fermement et m’a baisé fortement sur les lèvres. Alors elle m’a laissé retomber. (…) Avec son corps elle a soulevé la partie supérieure du mien. Avec son corps physique, elle n’aurait jamais été capable de faire ça.  (…)

Le corps d’Anna n’était pas alors celui que l’on avait mis dans la tombe. Il était plus jeune. Il avait le pouvoir de passer à travers les objets matériels. (…) Son corps était ferme, il était chaud. Nous pouvions nous parler, même si je pense que c’était sans la voix. Anna avait une sorte de corps spirituel différent du corps physique qu’elle avait avant. Je l’ai vue de plain-pied plusieurs fois quand elle se tenait près de mon lit. »[6]

On pourrait ainsi multiplier les exemples de témoignages concernant les doubles, qu’ils soient issus de personnes vivantes ou décédées. Hallucinations ? Réalité ? Nous analyserons la question plus loin dans la discussion opposant rêve lucide et OBE.

Le double, c’est aussi celui

« qui apparaît dans le miroir, la flaque d’eau (ou la boule de cristal) dans lesquelles on se mire ; c’est lui qui se manifeste dans l’ombre que le corps projette sur le sol. Ce sont là des images, ou pour le moins des formes fidèles du corps, bien réelles puisque objectivement accessibles à la vue, mais impalpables, sans épaisseur matérielle. »[7]

Dans cette optique, le double peut être volé par des appareils photos, des caméras, des caméscopes. On comprend la peur des peuples traditionnels devant ces appareils « démoniaques ».

Ainsi le double vit, dans un autre univers, inaccessible au vivant dans des conditions normales. Mais le mage, le sorcier, le chaman peuvent volontairement transférer leur conscience dans leur double et agir de « l’autre côté du miroir », dans le monde invisible, le monde des esprits.

D’autres personnes ont cette faculté de voyager à l’aide de leur double, — que, dans la terminologie ésotériste, on nomme également corps astral ou corps subtil — spontanément, sans jamais avoir appris, sans jamais y avoir été initié, sans qu’un esprit ou un dieu leur en ait fait don. Une de ces personnes est Robert Monroe qui est une figure très intéressante dans la recherche sur la décorporation dans notre seconde moitié du XXème siècle.

Pour des raisons de commodités, j’utiliserai les termes d’OBE (out of body experience) ou transe ecsomatique pour désigner les sorties hors du corps, ces termes ayant l’avantage d’être neutres.

[1] Claude Lecouteux, Fantômes et revenants au Moyen-Âge, p. 177.

[2] Geneviève Béduneau, « Voyager sous la forme — Le double dans les cultures traditionnelles », in : Rêver, n°3, p. 90.

[3] Titre d’une nouvelle de Guy de Maupassant.

[4] « Doubles, êtes-vous là ? », in : Facteur X, p. 871.

[5] François Brune, Les morts nous parlent, p. 68.

[6] Ibid., pp. 74-75.

[7] Pierre Erny, « Images chrétiennes et africaines de l’homme — le conflit des anthropologies », in : Nouvelle Revue de science missionnaire, p. 215.