Réflexion sur les données

 

Les thèmes qui vont être ici abordés

  • l’apprentissage de ces sorciers
  • leur rapport au temps sorcier
  • leur rapport à l’espace sorcier
  • leur rapport à la société, aux autres
  • leur rapport à l’argent
  • leur rapport au travail
  • leur rapport à l’époque actuelle
  • leur rapport à l' »autre »
  • leur rapport à demain
  • leur avenir en sorcellerie.

 

Leur apprentissage de sorcier

Cette fameuse filiation initiatique qui remonterait au culte de la Grande Mère et aux sorciers-chaman préchrétiens ? Je n’en ai pas trouvé trace. Car seuls Bernard et Enéa et peut-être Julien se disent « initiés » 1 Malgré mes tentatives, je n’ai obtenu aucune information utile sur ces initiations. . Pour tous les autres, leur arrivée en sorcellerie s’est faite après un parcours sinueux passant par des écoles initiatiques (Sonia, Anne, Daniel), quand ce n’est pas instinct, vocation pure – sans apprentissage structuré – (Isabelle) ou re-création spontanée de savoir-faire sorcier (Baptiste). En tous cas, il ne m’a rien été rapporté s’apparentant à la « maladie » chamanique qui, en de nombreuses cultures chamaniques se trouve à la source de la vocation du chaman.

Il m’a semblé que le bagage sorcier de tous ceux du groupe de Bernard provenait plus des livres, et d’une sorte de syncrétisme entre différents courants, que d’un ensemble structuré et cohérent. Bernard « remplit les creux » de ce bagage et leur sert plus ou moins de guide.

 

Leur rapport au temps

Rien de particulier ne s’est dégagé des entretiens. Pas de calendrier sorcier, pas de périodicité régulière pour les rites au cours de l’année.

Les rites sorciers se font au coup par coup, en fonction des nécessités se présentant. Dans le discours général de ces sorciers, les finalités aux opérations sorcières sont, la plupart du temps, d’ordre très matériel. Ainsi, c’est le besoin qui définit le temps de l’opération.

 

Leur rapport à l’espace

Il est vécu différemment selon les sorciers.

Pour les uns, le seul espace sorcier valable est la nature, de préférence les lieux « chargés » (de forces telluriques, d’émanations énergétiques chtoniennes, ou marqués par des traces du passé : lieux de cultes anciens, pierres levées…).

Pour les autres, l’oratoire, ou une pièce de l’appartement convient tout à fait pour l’exercice des pouvoirs sorciers. Bernard dit même qu’il lui est arrivé de lancer un sort 2 Un sort, dans le langage sorcier, peut être soit négatif, soit positif (guérir, par exemple). en étant allongé près de sa compagne dormant.

En dernière analyse, le seul « espace » sorcier valable est… le cerveau du sorcier, l’espace extérieur n’étant que décorum devant faciliter l’accession à la puissance (de la volonté, de la visualisation créatrice et modificatrice du monde…) du sorcier.

 

Leur rapport à la société, aux autres

Ces sorciers se veulent, en général, en marge. Ou, pour mieux dire, en dehors/au-dessus de la société. Car ceux qui ne s’intéressent pas à l’ésotérisme, leur semblent être moins : évolués, puissants, connaissants… qu’eux-mêmes.

C’est souvent avec une certaine condescendance que ces sorciers parlent des autres : ceux qui ne manipulent pas les « forces », ceux qui ne savent même pas que le monde est fait de plans multiples auxquels on peut accéder, ignorants et aveugles, vivant leur vie sur le mode d’un état de conscience et de connaissance simplistes.

Ces sorciers se veulent gens de savoir, dépositaires de techniques et de moyens inaccessibles au commun. Et qui leur donnent un pouvoir : pouvoir pour aider les autres surtout, disent-ils. Mais ce pouvoir sous-entend une supériorité. Ces sorciers se veulent donc être une élite.

Et une élite qui, souvent, se veut au-dessus des considérations financières (surtout pour ceux qui n’ont jamais été payés pour des opérations sorcières).

 

Leur rapport à l’argent

Ainsi, il est souvent ambigu. Quelques citations permettront de mieux saisir cette Ambiguïté.

Daniel veut, avant de mourir, « fonder un foyer, avoir de l’argent ». Ailleurs, il dit avoir, probablement avant de s’incarner, choisi de ne pas gagner dix mille francs par mois, ni d’avoir de beaux costumes. Il dit aussi : « Si quelqu’un avait bossé rituellement pour moi, ç’aurait été pour quelque chose que je n’aurais pu solutionner moi-même, fric, etc. (…) On peut faire de la sorcellerie pour avoir du fric. (…) Je ne dis pas que je l’utiliserai pour ces buts, mais on peut. »

Ses objectifs dans la vie : « Gagner plus de fric », entre autres. Ailleurs, c’est se développer spirituellement. Ambiguïté…

Bernard reproche à son ex-femme de ne voir que l’argent. Lui-même dit se refuser à user de sorcellerie pour se « faire du fric ». Il dit : « Faire des trucs (sorciers) gratuitement, parce qu’on a le temps, on peut le faire parfois. »

Mais il m’a dit aussi qu’un jour, il a opéré magiquement pour convaincre son banquier de lui accorder un crédit important.

Sonia dit : « Si quelqu’un avait des problèmes d’argent, je lui ferai un rituel pour ça, bien sûr ! »

Sonia a, chroniquement, des besoins d’argent. Elle aime les beaux objets, souhaite une plus grosse voiture et est quelque peu surendettée. Mais elle ne fait rien, magiquement, pour rétablir cela : ces problèmes ne lui sont pas assez importants pour faire magiquement quelque chose contre eux, affirme-t-elle.

Baptiste, quant à lui, n’a « pas de besoins ». Il vit toutefois dans un très grand appartement de 220m², qui a dû valoir un bon prix à l’achat. Il affirme que ses clients lui donnent ce qu’ils veulent en retour de ses services.

Julien estime que le travail du sorcier doit se payer en fonction des possibilités de chacun : cher pour les uns, modestement pour les autres. Il accepte des compensations en nature pour son travail.

Enéa rapporte l’histoire de sa tante avare, et réfute tout aussitôt avoir ce défaut.

Elle dit avoir amélioré sa clientèle et gagné plus d’argent grâce à la sorcellerie. Et aussi d’avoir aidé d’autres personnes à gagner en prospérité – en se faisant payer pour cela -.

Elle vit dans un appartement luxueusement aménagé, porte des bijoux qui semblent de prix et son décor comporte quelques pièces d’antiquité.

Si, pour elle, « on n’emmène pas l’argent dans sa tombe », celui pour qui on travaille doit payer. Toutefois, elle considère que donner des objets dont la sorcière ait besoin est mieux que de donner de l’argent, en payement.

Isabelle et Anne se sont montrées peu disertes sur le plan de l’argent, esquivant les questions comme n’ayant rien à voir avec le sujet, pour elles en tout cas.

Bernard, Sonia, Daniel se refusent à oeuvrer magiquement pour résoudre leurs problèmes matériels – or ce sont ceux-là qui, le plus visiblement, ont régulièrement des problèmes d’argent.

Baptiste se veut détaché des choses de l’argent – mais en encaisse toutefois -.

Seuls Julien et Enéa disent trouver normal que les opérations sorcières soient payées en argent ou en objets.

Ces trois derniers sont ceux qui, manifestement, vivent le plus à l’aise de tous.

Que conclure de cela ? Que plus le sorcier vit bien matériellement, mieux il assume de recevoir de l’argent pour ses œuvres ?

Il semble bien que oui.

 

Leur rapport au travail

Tous travaillent. En dehors ou dans la sorcellerie. Leurs professions, à part pour Baptiste et Julien, sont des professions courantes : secrétaire, enseignante, commerçante, artisan, fonctionnaire, musicien. Baptiste et Julien ont pignon sur rue.

Chacun, à sa manière, est intégré dans le monde du travail, paye ses impôts et ses charges sociales, cotise pour la retraite.

L’intégration à notre culture apparaît évidente. Et aucun d’entre eux, dans son mode de vie, n’en conteste les impératifs ou les avantages.

La sorcellerie apparaît plus comme un espace de liberté de pensée que comme une revendication ; plus comme une originalité de conceptions que comme la proposition d’une alternative à notre culture occidentale.

 

Leur rapport à l’époque actuelle

Seule une certaine nostalgie d’un passé mythique, où les pouvoirs magiques étaient plus puissants, et où les demandes de ceux qui faisaient appel à la sorcellerie étaient plus simples, a pu percer parfois. Mais cela n’est certainement pas spécifique à ces sorciers : une nostalgie du « bon vieux temps » est courante dans toutes les couches de la population.

Ceci dit, ces sorciers apparaissent bien adaptés à notre culture occidentale. Ils ont tout le confort, des voitures, des comptes en banque, des besoins de consommation (Sonia s’est acheté un gros appareillage vidéo et Baptiste une BMW, cette année).

Je n’ai pu déceler de convictions politiques, encore moins d’engagement en ce sens. Ces sorciers se veulent individualistes, non soumis à une idéologie politique.

Seul l’aspect écologique est souvent revenu dans leur discours. À part Anne, aucun d’entre eux ne vote aux élections. Mais tous disent que, s’ils le faisaient, ils voteraient « écolo ». La politique n’est pas leur affaire, car elle joue le jeu de l’aveuglement commun par rapport aux réalités qu’ils perçoivent, et qui dépassent le plan purement matériel, disent-ils.

 

Leur rapport à l’autre (partenaire ou conjoint, enfant, famille)

Curieusement, aucun des conjoints ou partenaires ne participe activement aux œuvres magiques de ces sorciers.

Qu’en conclure ? Que la sorcellerie soit œuvre solitaire ? Ou que le sorcier évite de risquer un jugement de la part du partenaire ? Ou une autre raison ?

Je ne saurai trancher, n’ayant pas trouvé assez d’éléments pour cela.

Au niveau des enfants, le seul qui en ait est Bernard, mais il est plutôt brouillé avec sa fille et ne la voit guère.

Là non plus, je n’ai pas d’éléments me permettant de conclure à quelque chose de spécifique au sorcier. Certains ne donnent pas de raisons à cela, d’autres oui : partenaire hostile à la paternité, ou choix délibéré, ou une impossibilité physiologique.

Faudrait-il conclure à une caractéristique inhérente au sorcier ? Car sur huit adultes, dont six vivent en couple et dont le plus jeune a vingt huit ans actuellement, il y a un seul enfant. Voilà qui, statistiquement, doit être une fréquence anormalement basse…

Bien sûr, cet échantillon est trop faible pour y voir une caractéristique spécifique aux sorciers en général. Bornons-nous donc à relever ce point, sans prétendre pouvoir en tirer de conclusion.

La famille d’origine est presque toujours dénigrée et critiquée (sauf chez Enéa, qui a été initiée par des femmes de sa famille). Souvent, il y a mention dédaigneuse du Christianisme rigide familial. Et un distinguo posé d’emblée avec la sorcellerie, libératrice du carcan familial chrétien.

Voilà donc une analogie avec le satanisme (qui, dans la bouche de ces sorciers, est fils du Christianisme) : le refus du Christianisme familial a-t-il facilité l’entrée en sorcellerie ? Voilà une question qui, au niveau psychologique, serait intéressante à creuser par la suite.

Leur rapport à demain

Pour ceux qui l’évoquent (Bernard et Julien surtout), le demain collectif est sombre, par la faute de l’homme.

Quant au « demain » individuel à chacun d’entre eux, là il y a convergence : évolution générale, au fil du temps et de la durée, dans le sens d’une élaboration, d’un grandissement, d’une spiritualisation. Dans ce monde et dans l’autre.

Ce qui nous amène à aborder les conceptions touchant à la mort et à l’au-delà.

 

Conceptions touchant à leur mort

Aucun des sorciers ne s’est montré craintif ou angoissé face à l’idée de sa mort. Il se disent plutôt en familiarité avec ce devenir. Chacun d’entre eux sait des choses sur le sujet, chacun dit avoir vécu des expériences en rapport avec des morts ou des « esprits ».

S’ils se disent peu préoccupés par leur mort, leur discours véhicule des conceptions qui vont de la réincarnation au monde où habitent les morts.

Leurs conceptions ne sont pas uniformes. Là aussi, leur bagage – souvent acquis dans des ordres initiatiques – ressort. Sauf pour Enéa, tout ce qui est dit est largement véhiculé par la littérature de l’ésotérisme occidental, avec les ajouts bouddhistes et hindouistes habituels (roue des incarnations successives amenant l’être à une épuration progressive).

Il y a un rejet manifeste des conceptions chrétiennes : paradis, purgatoire, enfer – et un rejet du Christianisme en général, d’ailleurs -.

 

Quant à l’au-delà

Il est peuplé, il est composé de différents plans, y agissent des entités variées, ainsi que les esprits des morts. Rien de très original dans tout cela. On y retrouve également les idées courantes dans l’ésotérisme occidental le plus répandu.

La constante : la mort n’est pas une fin mais une porte qui ouvre à autre chose, ailleurs. Cet autre lieu peut éventuellement être accessible par le sorcier, grâce à un entraînement adéquat et par des modifications de l’état de conscience.

Chacun d’entre eux croit en une transcendance. Mais qui leur est lointaine, accessible seulement au bout d’un itinéraire dont ils disent ne pas être près de voir la fin.

Si chacun d’entre eux croit en cela, ces sorciers tendent à relativiser l’idée de diable, et l’idée du mal aussi. Agir, faire, voilà la règle. Le bien s’y retrouvera quelque part, un jour…

 

Leur avenir en sorcellerie

Ils continueront à exercer, à expérimenter et à amplifier leurs talents sorciers.

Se donner les possibilités d’avoir une prise sur la matière, sur le destin propre et sur celui d’autrui, voilà qui les conforte dans la nécessité de continuer à progresser sur la voie de la sorcellerie. Cela ne leur est pas un obstacle à leur réalisation personnelle, ici et post-mortem. Au contraire même : leurs talents sorciers, acquis sur terre, pourront être des atouts qui leur faciliteront la maîtrise sur les conditions de l’Au-Delà.

Donc, sorciers ils sont et sorciers ils resteront.

Ainsi, ces sorciers se veulent sur un autre plan que le commun, mais, si l’on examine leur mode de vie, ils vivent et consomment allègrement, sont tout à fait adaptés à leur culture, et entendent profiter de la vie ici-bas de la façon la plus pleine possible.

Alors, sont-ils si différents de tout le monde ? Apparemment pas, pour autant que cette étude succincte a pu le montrer.

A part pour Baptiste et Julien qui en vivent, leur intérêt pour la sorcellerie est maintenu secret. Plus ou moins des partenaires, complètement des familiers et de leurs relations. Sur ce dernier plan d’ailleurs, ces sorciers sont très sélectifs : il y a le cadre extérieur, qui regroupe toutes les relations « utilitaires », et le cercle intérieur, avec ceux qui savent. Ceux-ci sont très peu nombreux et, en général, « dans le coup », donc investis eux-mêmes dans une recherche ésotérique.

Pourquoi ce secret ?

La peur d’être assimilé au satanisme joue, sans doute. Mais il m’a semblé que c’était plus par esprit de tradition que par absolue conviction. Car, qu’ont-ils à cacher ? Rien en tout cas de ce que j’ai vu ou entendu à ce jour, ne justifie pareille nécessité de secret, ce me semble. Mais peut-être ne m’a-t-on pas tout dévoilé ?…

 

Comments are closed, but trackbacks and pingbacks are open.